samedi 31 janvier 2009

Et le vent nous emportera....


J'ai découvert Sylvain Trudel avec "Du mercure sous la langue" et ce fut une véritable révélation. J'ai continué, grâce à Malice, avec "La mer de la tranquilité", recueil de nouvelles qui m'a vraiment touchée et embarquée dans un monde aussi émouvant que déconcertant.
"Le souffle de l'harmattan" est le deuxième roman de Trudel que je lis et, une fois encore, le charme, la magie, l'univers de Trudel m'ont emmenée dans une histoire où la gravité se cache derrière la légèreté de l'enfance. Comment Trudel parvient-il à si bien cerner le monde de l'enfance ou de l'adolescence? Il y dépose son lecteur avec un naturel et une facilité étonnante et déconcertante: avec lui, il a 10 ans ou 15 ans, à ses côtés il pédale dans les rues, les joues rosies par le froid ou le soleil, les yeux humides par la vitesse du bicycle lancé à toute allure.
Les deux héros, Habéké Axoum et Hugues, sont de jeunes garçons au parcours de vie débutant dans la douleur: le premier est né en Afrique et a été adopté, le second a été trouvé abandonné sur un parking isolé et recueilli par un jeune couple; l'un est noir, animiste, profondément attaché à son Afrique natale et ses coutumes, l'autre a les yeux bridés, se demande sans cesse d'où il vient, qui il est tout en clamant les poèmes étranges et parfois hermétique d'un certain Gustave Désuet. Deux coeurs meurtris par la perte d'un amour maternel, tous deux en exil intérieur, tous deux cherchant une lueur, une route à suivre loin de l'hypocrisie et la dureté du monde des adultes.
Entre petites et grandes bêtises, les deux compères se construisent un univers dans lequel une île déserte et isolée, leur île où ils pourraient ne plus grandir, attend qu'ils la rejoignent au bout de leur quête. Cette dernière est d'ailleurs incompréhensible aux yeux des adultes qui ne peuvent saisir la ferveur spirituelle dans laquelle les deux garçons sont engagés: la recherche de l'aieul d'Habéké le long des rails du chemin de fer ou encore l'invocation des esprits ancestraux de l'Afrique ne sont que perturbations s'achevant dans un désastre (une cocotte-minute sort carbonisée d'une étrange cuisine et un garage part en fumée).
De leur solitude est tissée une solide amitié, une amitié où la tendresse débordante accouche d'épousailles symboliques....encore plus fortes, plus indestructibles que le mélange de sang pour devenir frères de sang! Ils s'épousent pour ne plus se quitter, pour suivre un chemin commun à l'aune de l'éternité. Ensemble, ils ont la force de croire à l'impossible: la guérison de leur amie Nathalie qu'un cancer ronge lentement, la condamnant à ne jamais sortir de l'enfance. Ensemble, ils ont la force de croire que tout peut redevenir comme avant: ils kidnappent Odile, devenue jeune maman, après avoir assommé son compagnon et confié à la rivière le fruit de leurs amours. La fin du roman n'est pas forcément surprenante, après coup, mais comme à son habitude Sylvain Trudel y met une originalité et une sensibilité extrême et offre au lecteur un grand moment d'émotion et le sentiment que la boucle est bouclée de très belle manière!
Le monde des adultes est loin de saisir la quintessence de l'enfance qui lentement s'approche de l'adolescence: cette période, au fil du rasoir, au cours de laquelle les bêtises enfantines peuvent s'achever en drames, est en filigrane du récit de Trudel. On sent que le point de non-retour peut être atteint par ces deux Peter Pan à la recherche de leur île perdue, celle de leur origine, ce paradis perdu de ceux qui ont été séparé des leurs...comme l'harmattan, ce vent venant du Sahara et porteur de maladies et de dangers. Habéké et Hugues s'accrochent à leurs rêves tant qu'ils peuvent, histoire de rester encore enfants un peu plus longtemps avant de se briser contre le réalisme insensible de l'âge adulte.
Une fois encore, Trudel montre combien il est un auteur qui compte dans le paysage culturel et littéraire du monde francophone: il a une écriture protéiforme, sublime (j'assume mon côté fan!), tout en sensibilité et en humour (allant du plus grinçant au plus léger). Il est capable de nous emporter sur le tapis de la plus belle des poésie comme sur le chemin d'une crudité lexicale en rien vulgaire, de se lancer dans un discours facile d'accès comme dans une narration absconse, mystérieusement troublante et belle ou encore d'exprimer avec une facilité déconcertante (car criante de vérité) la naïveté de l'enfance ou les affres de l'adolescence qui ne verra pas l'âge adulte....sans doute est-ce cela la marque d'un grand auteur!
A nouveau, je ne peux m'empêcher de signaler combien son écriture, qui peut paraître ampoulée, précieuse, grandiloquente, est un véritable bonheur à lire et à savourer!




Mille et un mercis à Malice pour cette très très belle lecture!

10 commentaires:

Gambadou a dit…

J'ai noté "du mercure sous la langue" depuis bien longtemps.. je vais déjà commencer par celui là ...

Katell a dit…

@gambadou: je susi devenue addicted à la prose de Trudel avec "Du mercure sous la langue"
:-D

cathulu a dit…

Je copie Gambadou mais par contre je ne sais pas par lequel commencer !

Katell a dit…

"suis" bien sûr ;-)

Katell a dit…

@cathulu: difficile réponse à donner. "Le souffle de l'harmattan" est vraiment puissant dans un autre registre que "Du mercure sous la langue"...diantre, difficile choix :-o

sylvie a dit…

J'ai repéré la mer de la tranquilité chez Alice, aussi..
Je l'ai noté.
Il faut que je découvre cet auteur:)

Turquoise a dit…

Ce titre ne m'inspire pas pour le moment ; il est trop éloigné de ce que j'ai envie de lire à l'heure actuelle...Je me contenterai donc de te souhaiter une bonne journée ! :-)) A bientôt !

Mimienco a dit…

Je ne connais pas cet auteur mais en lisant ta critique, je n'ai qu'une envie: le découvrir!!

Malice a dit…

Oh ! Oui c'est un livre vraiment magnifique poignant ! La langue de Trudel est vraiment magnifique, tu es devenu addicted de Trudel comme c'est étonnant moi aussi :)))) Un très grand Auteur avec un A majuscule.

yueyin a dit…

LE souffle de l'harmattan est le premier roman de sylvain trudel, je l'ai lu il y .... euh 20 ans ! rien que de l'écrire ça me tue... LE second s'appelait Terre du roi christian qui m'avait bousculé aussi quoique moins que le souffle... sais-tu qu'il écrit aussi des roman jeunesse (en attendant je note du mercure sous la langue ;-)