jeudi 29 janvier 2009

A l'ombre de la lune


Helen Knightly, une femme d'une quarantaine d'année, vit seule depuis son divorce. Ses filles sont au loin, vivant leur vie, la première s'éloignant d'elle depuis que sa grand-mère a laissé tombé son dernier né sans que réagisse sa mère, la seconde lui ayant gardé confiance et tendresse.
Helen ne vit pas sous le même toit que sa mère, elle habite à une demi-heure de route et vient quotidiennement lui tenir compagnie. Elle la lave, lui brosse sa longue chevelure, lui prépare à manger, lui fait la conversation. Un soir, alors qu'elle doit laver sa mère qui s'est oubliée sous elle, cette dernière tombe et Helen ne peut la relerver pour la porter jusqu'à la salle de bain. Un geste, irréfléchi?, lui fait prendre un oreiller pour étouffer la vieille femme et en finir avec une absence (sa mère n'a que de rares instants de lucidité) difficile à supporter. Oui, Helen a tué sa mère, sans beaucoup de peine d'ailleurs, et dès le début du roman, le lecteur le sait.
Le roman s'articule alors autour des souvenirs d'enfance, d'adolescence d'Helen qui grandit entre une mère, belle mais neurasthénique, agoraphobe et recluse dans son monde, et un père qui s'absente souvent pour son travail....du moins est-ce la raison toujours invoquée. Helen et sa mère ont entretenu une relation étrange, déséquilibrée dans le sens où Helen est plus une mère pour sa mère que sa mère une mère pour elle. Une mère dure, impitoyable dans sa démence qui lentement la ronge, qui lentement transforme la vie des siens en un enfer indicible, qui lentement va conduire son époux à un geste irrémédiable. Une relation dans laquelle la haine et l'amour s'entremêlent jusqu'à devenir inextricables, une relation qui offre à la mère une place d'idole destructrice.
Helen se trouve confrontée à un sérieux problème: que faire du corps? L'abandonner et faire croire à un crime de rôdeur? Partir, fuir? Mettre un terme à sa vie pour ne plus rien assumer? Dans un ultime moment d'intimité avec sa mère, Helen ne peut s'empêcher de laver doucement, tendrement, ce corps qui l'a portée sans l'aimer, qui lui a donné la vie sans lui offrir la tendresse et l'amour maternel....un acte d'amour filial aussi beau que terrifiant, aussi tendre que douloureux. Helen va jusqu'au bout de son amour-haine envers sa mère quitte à ne jamais être comprise par autrui. Le lecteur est abasourdi par le naturel d'Helen face à ce corps sans vie, un frisson étrange et dérangeant parcourt son échine: peut-il éprouver de l'empathie pour Helen? Peut-il éprouver de la compassion pour cette mère effrayante d'égoïsme, aveugle au désarroi de ses proches, seulement soucieuse de ne paraître aux yeux de personne? Au fil du récit des souvenirs d'Helen, le lecteur se trouve face à un désagréable dilemne: plus il apprend à connaître la mère d'Helen, moins il a envie de juger et condamner cette dernière mais plus il s'imprègne de l'atmosphère moins il est enclin à fermer les yeux sur le geste, ô combien tabou, perpétré par Helen!
Qui est Helen? Qui est sa mère? Qui est son père? Entre la mémoire des jours anciens et le récit d'un crime commis avec naturel et spontanéité, défile une galerie de portraits d'un microcosme où tout le monde sait tout sur son voisin, où chaque fait et geste est commenté, décortiqué, jugé à n'en plus finir, où les réputations sont irréversibles. Alice Sebold montre, dans une scène particulièrement pénible entre Helen adolescente et les hommes des maisons voisines, combien de gentils voisins peuvent devenir veules et violents face à l'incompréhension devenue suspecte voire criminelle, elle laisse entrevoir les misères familiales ou affectives d'une société qui se replie sur elle-même et ne laisse pas de place à l'altérité, à ce qui sort de la norme, à l'inconnu qui, par la force des choses, dérange l'ordre établi...ce qui peut côtoyer l'absurde.
"Noir de lune" est mon premier roman d'Alice Sebold dont la lecture a été passionnante et très tendue: l'atmopshère très sombre émanant des relations mère-fille entre Helen et sa mère mais aussi entre Helen et ses filles est difficile à "digérer". La cruauté, involontaire?, de la mère envers Helen est souvent insupportable, de même que l'étrange sentiment amoureux, situé entre le mépris et la tendresse, de la mère envers son époux, époux qui ne compte pas ses efforts pour lui offrir une vie à la hauteur de ses rêves de jeune femme. La lune cache aux hommes une de ses faces, celle de l'autre côté du miroir....l'image d'une partie de l'âme que l'on ne voudrait jamais avoir à affronter!

Roman traduit de l'anglais (USA) par Odile Demange





10 commentaires:

La liseuse a dit…

J'ai lu ses deux premier romans. Même si les histoires sont très émouvantes, son écriture ne me transporte finalement pas plus que ça.

Gambadou a dit…

moi non plus je n'ai pas trop aimé ces autres romans, alors je passe...

Manu a dit…

Moi je n'en ai lu aucun mais je ne sais pas expliquer pourquoi cette romancière ne m'attire pas.

chiffonnette a dit…

C'est une romancière qui ne me transporte pas du tout. Je n'arrive pas bien à l'expliquer d'ailleurs!

Karine :) a dit…

Ce theme n'est définitivement pas pour moi. Juste ton résumé me met très mal à l'aise (pas de ta faute, là... c'est juste à cause du thème...) alors je passe!

Ankya a dit…

Ce livre a l'air dur mais émouvant, cependant il n'entre pas dans mes sélections (ceci dit si je tombe dessus je me laisserai peut être tentée).
Je ne connais pas cet auteur.

Katell a dit…

@la liseuse: je ne connaissais pas Sebold avant de tomber sur ce roman. L'écriture m'a plu, le sujet interpelle car touche à un tabou.
@gambadou: comme c'est le seul que j'ai lu, je n'ai pas la possibilité de vraiment juger. D'après les divers messages laissés ici, elle est loin de faire l'unanimité ;-)
@manu: sans doute en raison de la teneur de ses sujets plutôt dérangeants si j'ai bien compris.
@chiffonnette: tu es la deuxième lectrice à mettre en avant ce malaise :-o. N'ayant pas le recul nécessaire avec cette unique lecture, je ne peux guère argumenter. Le style ne révolutionne pas la littérature, le sujet est difficile, voire tabou, mais très intéressant. J'ai bien aimé cette lecture.
@karine :) : Comme quoi, aborder un tabou est toujours très ardu voire peu porteur ;-) A moins qu'il faille un superbe style pour emporter l'adhésion des lecteurs?
@ankya: Si un jour tu le lis, je serai curieuse de connaître ton ressenti!

@toutes: Vos commentaires sont intrigants et entraînent quelques interrogations. Suis-je trop bon public pour prendre du recul? Je ne peux nier avoir lu avec plaisir ce roman, avoir aimé la manière de traiter les relations mère/fille, le rapport avec la démence sénile, la vie quotidienne aux côtés d'une personne d'une extrême fragilité psychologique entraînant un cruel déséquilibre au coeur des relations familiales et des rapports avec le voisinage.
Est-ce le roman du siècle? Je ne le pense pas, loin de là, mais aborder ces thèmes douloureux avec un regard sombre est malgré tout étonnant et courageux.
De toute manière, il me faudra lire d'autres romans de l'auteure pour me forger une opinion réelle à son sujet.
Aviez-vous lu ce roman? J'ai eu beaucoup de difficulté à trouver des liens pour varier les points de vue de lecteurs!

Florinette a dit…

Je ne connais pas cette auteure et ton billet me pousse à faire ce premier pas...

Cécile a dit…

J'ai lu ses deux premiers romans et j'avais été assez touchée. Celui-ci m'attire par le sujet, même dur...

Mango a dit…

J'aurais dû lire ton billet sur ce livre avant de le choisir à la bibliothèque. Je viens de le finir et d'en faire un post à mon tour mais je suis tellement déçue par la fin! J'imaginais du suspense, un rebondissement, mais non, quelle déception! Le sujet est dur mais j'ai aimé les 3/4 du livre jusqu'à cette fin d'une telle platitude! En revanche, j'ai trouvé ton résumé excellent!