vendredi 2 janvier 2009

L'intranquille tranquilité


quatrième de couverture:
"Voici neuf histoires inquiétantes et profondes comme l'eau des puits, où se mêlent la loufoquerie et le tragique, la chimère et le désastre, le souvenir et l'angoisse. Neuf histoires contrastées dans lesquelles, touchés par la race ou anéantis par la violence de la fatalité, les êtres pourchassent la vie heureuse et espèrent la mort paisible. Après son roman si bouleversant Du mercure sous la langue, Sylvain Trudel propose des nouvelles à l'écriture tout aussi éblouissante, où l'imagination, l'érudition et l'émotion composent un troublant bouquet."
Ce mot de l'éditeur est indéniablement véridique et sans excès de flagornerie: le recueil de nouvelles de Trudel est particulièrement somptueux, promenant son lecteur dans le dédale des émotions et des sentiments humains sous les notes d'une langue qui peut être d'une immense poésie comme d'une crudité dérangeante.
Sylvain Trudel explore les pires recoins du monde, le néant, l'amour, la mort, les vivants, la cruauté crasseuse du monde où perlent le désespoir et l'espérance en une lumière, la minuscule lumière de l'âme qui n'a pas oublié la beauté du monde, même si cette dernière est remisée au plus profond de soi. Pour cela il use, et parfois abuse, de l'érudition, des références culturelles et linguistiques: ainsi dans "Vaisseau négrier", ultime nouvelle du recueil, où les premières phrases peuvent aussi bien faire fuir le lecteur que l'envoûter à jamais..."Savais-tu, mon fils, qu'un jour d'autrefois le roi de Pologne et Charles de Lorraine vainquirent les Ottomans à la bataille du Kahlenberg, ce qui nous vaut l'honneur de ces viennoiseries: les croissants du petits déjeuner? ô Grand Vizir, Kara Mustapha, ton nom battu rime avec 1683, l'an de grâce de ta déroute. Ce chaos fut sans doute calligraphié dans les astres - de droite à gauche - , en arabesques couleur de braise, tissant d'étoile en étoile des poésies apocalyptiques, mais les vérités trop cruelles sont illisibles." (p 153). L'envoûtement fonctionne même si souvent, on a du mal à suivre le cours des idées de l'auteur: peu à peu, je me suis laissée bercer par le rythme de l'écriture, prosodie lente et jouissive jouant avec les mots et les images, rhapsodie des langages, profonde mélopée d'une écriture qui s'écoute écrire, jubilation narrative, laissant voguer les mots dans le sillage d'un vaisseau, toutes voiles dehors, arche de tous les langages. Je n'ai pas entièrement saisi le comment du pourquoi du "Vaisseau négrier" mais j'ai été happée par la poésie luxuriante, presque baroque, de l'écriture: quasi étouffée par le jaillissement continuel des connaissances à peine dévoilées, subjuguée par tant de maîtrise et d'aisance à donner le vertige. Parfois, cela fait du bien de se laisser porter seulement par le bruissement des mots, sans chercher à décortiquer le méta-langage du récit!
Tiens, c'est étrange, j'ai commencé par la fin! Sans doute parce que cette dernière nouvelle m'a semblée être la plus mystérieuse, la plus insaisissable...un peu comme l'art moderne!
L'enfance croquée par le style de Trudel est une période où la magie dépose son halo de poésie sur la moindre petite parcelle de vie, de sentiment, de paysage. Les petits riens de la vie, même s'ils sont sordides, prennent le sépia des souvenirs, couleur d'une nostalgie de ce qui ne reviendra jamais, et côtoient les révélations qui font grandir: ainsi dans "Epiphanies", les rites et rituels religieux amènent le jeune narrateur à la conclusion que les femmes sont de véritables joyaux à chérir et aimer qu'elles "...sont des êtres miraculés, bénis, dignes de foi, et que leur sexe irradie de lumière sanglante entre leurs cuisses, tel un Sacré-Coeur." (p 32) L'enfance, c'est aussi la tendresse d'une grande soeur qui sait tellement bien rassurer après la peur et l'angoisse d'avoir vu un pauvre chat immolé par la méchanceté idiote et cruelles de garnements. En trois pages, la crauté est mêlée au sentiment de grâce, la poésie de l'enfance dans sa fulgurante beauté "Le matin, à mon réveil, j'avais trouvé, pêle-mêle sur ma table de chevet, une dizaine de petits z découpés dans des feuilles de carton, et le soir venu nous nous balancions dans le jardin, Françoise et moi, comme si de rien n'était, croquant des rhubarbes au sucre, nous demandant si les pommes ont un équateur, si nos lèvres sont gonflées de jus de pruneaux, si les saules pleureurs meurent de chagrin, s'il y a vraiment de l'eau jusqu'au fond de la mer, mais le chat flambant de la veille agonisait sous toutes mes pensées et j'écoutais battre à mes tempes mon nouveau coeur à deux visages, brouillé, meurtri, sous le vol saccdé des chauves-souris, parmi les grillons, tous mes z en poche, fouettant la lune de mes jambes maigres au milieu des choses grandes et petites, à mi-chemin entre deux infinis, à Sainte-Rose-de-Lima, mon voeu oublié." (p 35) On émerge de ces lignes ému aux larmes avec un je ne sais quoi d'amertume.
La ville est également très présente dans "La mer de la Tranquilité", lieu de toutes les errances, de toutes les souffrances et des rêves qui lentement s'effilochent et se délitent. "Le quadrille de Mama Maïs" met en scène un jeune fugueur, rédempteur de tous les maux de la terre, en quête d'âmes à sauver....la nouvelle commence ainsi "Anxieux de bouleverser les foules désorientées, Jano Guillemette brûlait de voir sa vie devenir une affaire de grande conséquence, aux ramifications et aux inflorescences nouvelles. Espérant que ses actes préfigureraient le monde futur qu'il souhaitait voir advenir, un monde lavé des injustices, du malheur et de la souffrance, il aurait voulu jeter des charmes par poignées, mais des neiges verglacées gelaient les choses autour de lui. Aussi passa-t-il les premiers jours de sa fugue à souffler dans ses doigts, à battre la semelle et à grelotter sous les arches du pont Viau. " (p 57). La ville apportera son lot de déconvenues, de ricanements et d'incompréhension: le monde n'est pas à l'attente d'un rédempteur aux allures de garnement en rupture de ban. Jano, un feu follet accroché aux basques d'âmes qui lui semblent avoir besoin de réconfort et de chaleur; Jano bercé par l'imprégnation religieuse, cette religion qui hante l'oeuvre de Trudel, cette religion qu'il moque souvent et qui le suit toujours; Jano qui échoue dans sa tentative de ramener sur le sentier de la respectabilité, Mama Maïs/Chimène, et disparaît dans la bruine hivernale, libérant Chimène de ses assiduités de prêcheur. Jano s'évanouit dans la brume, spectre incompris et n'ayant pas compris que le choix de certains est la décision de leur vie. Les rêves d'une jeunesse peuvent s'évaporer dans les rues sombres et incertaines d'une ville, symbole d'un monde adulte qui suit, inexorablement, la route choisie. Jano est un personnage émouvant par sa maladresse et son insistance déplacée à vouloir le bien des gens, des adultes, malgré eux. Jano, un halo presque angélique dans la nuit d'un monde qui ne sait plus voir le merveilleux de l'infime lueur de la vie.
"La mer de la Tranquilité" est une réflexion, déclinée au fil des neuf nouvelles du recueil, philosophique, spirituelle sur l'âme humaine, ses aspirations, ses peurs, ses angoisses et les réponses qu'elle tente d'apporter à ses éternelles interrogations sur le sens de la vie. Un voyage parfois amusant, souvent dérangeant et émouvant: les mots de Trudel sont comme de minuscules aiguillons provoquant sourires, rires ou larmes au gré de l'écriture incisive, crue et poétique. Et malgré les remous invisibles provoqués par cette dernière, la mer de la Tranquilité, lac immobile où peut se rencontrer la mort, placide et philosophe, force est de constater qu' "...il n'y a pas de canards, pas de canards sur la mer de la Tranquilité".....seulement nos pensées, frissons ridant le miroir de l'âme?
Trudel peut agacer par ses mots et ses tournures stylistiques alambiquées, voire absconses, mais il sait, ô combien, subjuguer son lecteur en le piégeant dans l'entrelac poétique de ses visions du monde et les méandres de ses questionnements essentiels sur le sens de l'existence, de nos existences....comme dans un conte initiatique.

Merci Alice pour le prêt et ce bonheur de lire Trudel!




5 commentaires:

cathulu a dit…

Un très joli billet mais je crois que je resterais loin de cet univers...

Julien a dit…

Très beau billet ! Je découvre un peu ton blog, et les billets sont d'une rare qualité.

Malice a dit…

Katell : Très beau billet, étrange pour moi mon rapport avec Trudel ! J'ai du mal à la 1er approche en tout cas c'était le cas avec le Mercure.
Donc quand tu me renverra ce livre je crois que je replongerai dans ce livre et reviendrai relire ton magnifique billet !

Katell a dit…

@cathulu: pourtant l'univers de Trudel est fascinant!
@julien: merci, cela me touche beaucoup.
@malice: Il est certain que Trudel est particulirement....particulier ;-) Les méandres sont tortueux mais tellement magnifiques! Merci encore pour le prêt (j'ai encore son roman à lire). Je renvoie la semaine prochaine "La mer de la Tranquilité" :-D

sylvie a dit…

tu me donnes vraiment envie de découvrir ce livre. Je veux lire plus de nouvelles en plus... ça tombe bien. je note!