lundi 21 avril 2008

La quête de soi

Franz-Georg est né avant la guerre (celle de 39/40) en Allemagne mais il ne garde aucun souvenir de son enfance, seulement ce que sa mère lui a en a raconté: sa maladie qui lui a fait perdre la mémoire et lui a fait perdre le langage qu'elle lui a lentement et patiemment réappris.
Franz-Georg porte les deux prénoms de ses deux oncles maternels tombés au combat, tombés dans l'enfer de Stalingrad. En plus de sa perte de mémoire, il doit porter le fardeau de ces "ancêtres", héros de guerre glorifiés par sa mère.
Franz-Georg a du mal à saisir ce qui se passe autour de lui: sa mère, omniprésente, son père présent sans l'être vraiment et qui ne s'intéresse pas à lui, son fils. Ce père en blouse blanche, important, sévère dont les patients du curieux hôpital dont il a la charge, meurent par milliers du typhus. Ce père qui chante en compagnie de ses collègues des lieder au cours de soirées charmantes et conviviales. Heureusement, Magnus, l'ours en peluche que Franz-Georg serre souvent contre lui, est là pour l'écouter et recevoir ses inquiétudes, ses interrogations.
Un jour, la panique chamboule la maisonnée et sa vie: ses parents partent précipitamment et une fuite incompréhensible commence pour Franz-Georg, une fuite qui l'amènera en Autriche d'où partira son père vers l'Amérique du Sud pour leur préparer une autre vie. Seulement, son père ne donnera plus jamais signe de vie et sa mère, si élégante et belle autrefois, s'étiolera à attendre, en vain, un signe.
Les années passent, sa mère le confie, à la fin de sa vie, à son frère aîné, le pasteur qui a fui le régime nazi pour gagner l'Angleterre. Une nouvelle vie commence pour Franz-Georg qui doit abandonner son prénom et son nom, connotés: dorénavant, il s'appellera Adam, comme le premier Homme. Magnus, l'ours en peluche fait toujours partie du paysage et provoque d'étranges rêves chez Adam: une sensation de peur intense, une jeune femme qui s'écroule en le protégeant, une odeur de fumée et le noir de la terreur.
Qui peut bien être cette jeune femme? Pourquoi son image est-elle ancrée en lui aussi profondément? Pourquoi ce trou de la petite enfance à la suite duquel il a du tout réapprendre? Franz-Georg/Adam part à la recherche de cette identité en allant, en Amérique du sud, sur les traces de son père. La quête le mènera à se poser d'autres questions et à subir une autre perte de mémoire....il s'appellera Magnus.
De Londres à Vienne en passant par Rome et la France, Magnus cherchera ses origines: dans son délire en Amérique du Sud, il a parlé une langue inconnue qui n'était ni de l'anglais et ni de l'allemand.
Sylvie Germain relate une quête dense, troublante et remplie d'émotion sur l'identité avec un fil conducteur extraordinaire: l'ours en peluche, "à l'oreille roussie", dont le foulard porte ce nom MAGNUS, symbole de l'enfance, lien d'une force inouïe avec le passé perdu recherché sans cesse au cours d'une vie riche en rebondissements....un conte sombre et lumineux qui serpente dans la forêt des sensations perdues. Un conte qui porte le poids de l'Histoire, le poids des horreurs, le poids de l'oubli qui est à deux doigts de la lumière de la mémoire enfin recouvrée. Un conte qui étreint le coeur, qui secoue les consciences par le regard d'un enfant qui ne sait plus d'où il vient ni qui il est parce qu'il pose des questions essentielles. Comment peut-on grandir et devenir un homme qui tienne debout, si toute sa vie n'est qu'illusions et mensonges? Comment être un homme quand un pan entier de sa vie n'est faite que d'incompréhension du monde que l'on côtoie? Comment devenir adulte sans perdre son âme, sans être torturé par l'ignorance de ses origines? En effet, "Magnus" nous parle de ce qui est universel chez l'être humain: l'importance de la filiation (comment comprendre le monde si on ne sait pas d'où l'on vient ni qui l'on est?), de l'amour parental sécurisant, antidote au sentiment d'abandon, socle de l'estime de soi et enfin l'importance de regarder vers l'avant malgré les pans sombres du passé car il est essentiel d'avancer pour continuer à vivre.
Sylvie Germain distille les pistes de compréhension du récit au fil de ses "séquences" "notules" "echo" "résonnances" "fragments" qui construisent le personnage et ses interrogations tout en éclairant le récit par des explications poétiques et en lui donnant une position historique.
"Magnus" est un grand roman, beau, émouvant, poétique, éprouvant et déstabilisant par sa forme et son contenu. C'est l'âme humaine, dans ce qu'elle a de plus beau et de plus sombre qui est ici explorée. Une fois la dernière ligne lue, on reste la gorge nouée, muet d'émotion, l'écho de la quête de soi résonnant longtemps encore!


16 commentaires:

maijo a dit…

Un magnifique moment de lecture. Un livre qui reste en mémoire longtemps et qui m'interpelle encore.

moustafette a dit…

Que dire de plus !

Karine a dit…

Je lis ton billet en diagonale car il est dans ma PAL et je prévois le lire bientôt! Je suis ravie de lire un avis si enthousiaste

Malice a dit…

Un très bon souvenir de lecture ! merci pour ce beau billet;-)

Florinette a dit…

Un magnifique souvenir que tu ravives avec ton article. Sylvie Germain a une plume très précise et poétique pour décrire les émotions qui nous touchent en plein coeur !

jumy a dit…

Je vais le lire comme toi pour le challenge ABC...ton article me confirme que j'ai fait un bon choix.

sylire a dit…

J'avais aimé Magnus, mais j'ai préféré le livre des nuits.

bellesahi a dit…

J'ai beaucoup aimé ce livre. L'écriture est très belle !

Flo a dit…

j'apprécie également cette auteure. J'ai aussi beaucoup aimé "la chanson des mal-aimants"

cathulu a dit…

Un livre aussi beau que ton billet.

Katell a dit…

@maijo: j'en ai encore des frissons quand j'y repense!
@moustafette: que c'est un roman magnifique!
@karine: belle lecture alors :-D
@malice: il va faire partie de mes excellents souvenirs de lecture!
@florinette: merci pour ton passage et tes mots, florinette :-)
@jumy: oui c'est un très bon choix!
belle lecture jumy.
@sylire: je note le titre que tu as préféré ;-) (ma liste Sylvie Germain s'allonge!)
@bellesahi: je ne peux que confirmer la beauté de l'écriture ;-)
@flo: je l'ai noté depuis quelques temps déjà sur ma LAL!! Je le souligne maintenant.
@cathulu: merci cathulu :-)

Karine a dit…

Bonjour, juste pour te dire que ton billet m'a vraiment donné envie de lire ce livre.
A bientôt.

Lou a dit…

j'ai parcouru rapidement pour avoir ton avis général, comme je l'ai en attente dans ma PAL. J'ai pour l'instant lu deux livres de Sylvie Germain (dont un encore en attente) et j'ai été à chaque fois saisie par la beauté du texte.

yueyin a dit…

J'ai beaucoup aimé moi aussi ce roman très émouvant sur la mémoire et l'absence... j'en garde un très bon souvenir

Joelle a dit…

Ce titre est dans ma LAL depuis un bon moment ! Je ne pense pas toujours à le chercher à la biblio (je devrais me créer une LAL par ordre d'ancienneté ! mdr !)

Bénédicte a dit…

J'ai beaucoup aimé ce récit plein de rebondissements et la construction du livre si adaptée au thème de la quête d'identité