vendredi 18 avril 2008

Le bûcher des vanités?


Voici un roman à la fois très déconcertant et jubilatoire: cela peut sembler paradoxal mais c'est l'impression qui m'est restée à la fin de ma lecture.
Pourquoi déconcertant? Par son rythme, son vocabulaire parfois familier, souvent très cru et toujours inattendu et donc déstabilisant. Pourquoi jubilatoire? Par la hardiesse du sujet, le vocabulaire toujours bien choisi et très évocateur des situations décrites, par le côté inconoclaste et transgressif des personnages d'une drôlerie caustique et d'un burlesque frisant le surréalisme.
La quatrième de couverture donne le ton du roman "Après le roman de l'argent et celui de la politique, voici le roman des médias, dernier volet de la trilogie de Marx revisitée par Osmont"...l'hameçon est bien tentant et le poisson se laisse happer sans regret.
Il y a du Rabelais chez Osmont, on ne peut le nier: la verve, l'envolée des mots, les trouvailles au détour d'une phrase, l'apparente complexité des entrelacs du récit, la sensualité exacerbé des personnages, les situations crues où la lubricité et la gaillardises font bon ménage.
Le héros de "L'idéologie" s'appelle Evariste Kowalski, il exerce le sympathique métier de Conseil en conseils...en fait Evariste est ce qu'on peut appeler un lobbyiste ou "spin doctor": il est celui qui fait et défait les opinions des masses laborieuses ou non, populaires ou non, il créée et décréée les stars de la politique ou de l'économie, il met au goût du jour et fait vouer aux gémonies expressions, idées, images et slogans...il fait la pluie et le beau temps dans le monde merveilleux qu'est celui de notre contemporaine modernité. En un mot comme en mille, Evariste Kowalski est le salaud qui permet à des plus salauds que lui d'accéder à la gloire, à la richesse et au pouvoir. Or, un jour, Evariste décide de détruire ce système pourri et putride en se sabordant. Aidé de son ami d'enfance, petit génie complexé et asocial, Modeste, as du clavier et des arcanes informatiques, il va mettre au point sa machine de guerre, son arme de destruction massive en créant un site Situx.com sur lequel l'information est aux mains et au bout des doigts des internautes du monde entier. Situx.com devient alors le réceptacle de monceaux de rumeurs et canulars d'une virtuose véracité sur les ministres en place, les patrons du CAC40, les journalistes en vue, les stars, ses clients et même son père (ancien hippi devenu directeur d'une banque mormonne)! Rien ne l'arrête, rien ne le dévie de son but: détruire le monde moderne!
Evariste, tel un Robin des Bois devenu électron libre, possède un minimum d'éthique: il s'attaque uniquement à l'honneur de ceux qui le paient grassement pour exister aux yeux du monde. Le lecteur assiste à un "Fight Club" idéologique plus sanglant et violent que le roman de Chuck Palaniuk: ce qui fait vibrer les clients richissimes, d'argent et de pouvoir, d'Evariste ce sont la médiatisation, l'argent et le sexe, le reste n'est que poudre au yeux pour les gogos croyant que les hommes de pouvoir agissent pour le bien commun. Stéphane Osmont a mis les ingrédients inhérents au Roman noir dans son récit: argent, pouvoir, prostituées de luxe et gâteries à foison tout compris. Parfois, on a le coeur au bord des lèvres car l'image de cette caste privilégiée dévoyée, sans vraiment de tabou car pour pimenter sa vie dorée rien n'est exclu, donne des nausées; parfois, on rit vraiment haut et fort car les situations cocasses et grotesques sont désopilantes (le complot Courtney Love et la tentative de déstabilisation de l'économie libérale occidentale par les amis mafieux du pouvoir russe ou encore la guerre médiatique larvée entre le ministre de l'Economie et des Finances et Adevah-Poeuf, "le Mozart de la finance", sont d'anthologie!).
Frédéric Beigbeder et son héros rebelle de "99F" sont largement dépassés dans l'irrespect et la noirceur car Stéphane Osmont et son Evariste Kowalski jettent aux orties la dernière once de respect que pouvait revêtir encore Octave! On monte d'un cran dans l'ignominie et l'infâme....comme notre actuelle société qui se laisse bercer par le "bling-bling" ostentatoire des marchands de sommeil à qui on a l'inconscience de confier les rênes de la destinée collective.

"L'idéologie" est un roman coup de poing percutant, dérangeant mais hautement jubilatoire malgré un style plus que simple, parfois proche du simplisme. A découvrir en complément des saines lectures de "Charlie hebdo" ou du "Canard enchaîné".


4 commentaires:

yueyin a dit…

Voilà qui semble aussi dérangeant que possible... une saine lecture donc :-))

Katell a dit…

@yueyin: si tu aimes l'ironie mordante et grinçante, tu devrais apprécier ce roman iconoclaste ;-)

fashion a dit…

Ah, tiens, moi j'ai carrément détesté...

Katell a dit…

@fashion: sans doute le côté volontairement vulgaire peut irriter, mais je trouve que cette peinture caustique est très réussie.