vendredi 2 novembre 2007

Il était une fois les Dix Mille


Xénophon relate dans "L'Anabase" la retraite des Dix Mille. Qui étaient ces Dix Mille? Les soldats spartiates et les mercenaires grecs qui avaient suivi Cyrus dans sa course folle au trône de Perse, détenu par son frère Artaxerxès. Xénophon, avide d'aventure se joint à l'expédition, tout d'abord en tant qu'amateur puis, à la mort de Cyrus, en tant qu'un des cinq généraux élus à la place des anciens généraux massacrés lors d'un guet-apens. Son intelligence et sa sagacité autant que son sens de l'organisation et du commandement permettront à l'armée grecque vainqueure mais isolée en terre étrangère, loin de ses attaches et de ses arrières, de battre en retraite la tête haute.
Outre l'aspect historique, la narration de cette épopée est une mine de renseignements sur la manière de vivre d'une armée en marche, les ordes de bataille, les prises, les distances parcourues, les itinéraires empruntés, les moeurs des contrées traversées etc... C'est aussi le régal de lire les harangues des chefs avant chaque assaut, avant chaque bataille. Xénophon possède la force du verbe maîtrisé, la force des passes d'armes verbales, la force époustouflante de celui qui manie avec aisance et autorité la rhétorique! Il réussit à se sortir des pires situations grâce à cette dernière: l'argumentation sans faille touche immanquablement son but.
Le voyage effectué par le lecteur à travers la Perse jusqu'au Pont Euxin est extraordinaire: certes la violence guerrière est omniprésente, mais les observations et les analyses faites par Xénophon sont intéressantes à plus d'un titre. En effet, on vit le désarroi des soldats grecs, contraints de se replier suite à une désastreuse victoire, craignant de ne pouvoir recevoir une sépulture digne: la peur effroyable que les compagnons de route ne puissent savoir où les corps des tués au combat sont inhumés, la terreur de subir la dispersion de son corps en guise de représailles car la dispersion est synonyme d'errance dans un enfer éternel. D'ailleurs ce traitement sera subi par un traître, ce qui fera trembler non seulement les juges mais aussi le lecteur!
Il est savoureux de lire les multiples serments de fidélité ou d'allégeance librement consentie effetués par les différents chefs des armées rencontrées: "la main droite" est donnée en signe de parole d'honneur....et est plus souvent qu'à son tour reprise lors des revirements de situation! Un éternel jeu de menteur menteur et demi...toujours d'actualité deux millénaires plus tard!
Au fil du récit, on apprend que l'armée ne se composent pas uniquement de soldats: les femmes sont présentes, les esclaves (dont le nombre varie en fonction du dénouement des affrontements), les enfants, les animaux de trait et ceux destinés aux sacrifices et aux repas. On remarque qu'avant d'entreprendre quoique ce soit, les chefs de l'armée sacrifient aux dieux et s'élancent ou retardent les attaques ou la continuation de la retraite. Les villes et villages rencontrés par les Dix Mille n'ont souvent pas d'autre choix que d'ouvrir des marchés à ces derniers afin de ne pas avoir à subir pillages et razzia....une armée en marche est aussi source de profits et d'échanges fructueux.
Grâce à cette épopée, Xénophon fait vivre à son lecteur les paysages giboyeux et fertiles d'Arabie, une chasse à la gazelle, à l'autruche, à l'onagre ou à l'outarde. Ou encore, sur un geste de Cyrus, les seigneurs perses se mettant en quatre pour aider les chariots à avancer dans la boue, moment sublime de dévotion envers un chef charismatique et glorieux. L'intensité dramatique est à son paroxysme lorsqu'il faut se rendre à l'évidence: certes, l'armée grecque a gagné, mais elle est seule au milieu de contrées et de peuples hostiles, prêts à fondre sur elle pour la réduire en miette et s'en gargariser. Mais une pointe d'espoir éclaire l'avenir sombre promis: les grecs inspirent la terreur à beaucoup de peuplades et c'est en jouant sur cet atout que la retraite va s'effectuer jusqu'au bout malgré un nombre incalculable d'échauffourées et de batailles sanglantes.
"L'Anabase" fut un succès dès qu'elle fut écrite et aujourd'hui encore, ce récit guerrier ne se démode pas... sans doute parce que l'homme est un animal viscéralement belliqueux aimant à étudier et décortiquer les batailles, les beaux faits d'arme, les braves tombés ou survivants aux combats. Ce qui occulte toute la partie peu glorieuse de cette retraite héroïque: les pillages, les tueries, les brigandages pour arriver les mains pleines chez soi, l'appât des richesses à rançonner en cours de route. Ces mercenaires, personnages peu recommandables recrutés dans toute la Grèce, représentaient la civilisation grecque face aux Barbares et aux Perses....de quelle fierté la Grèce pouvait-elle s'énorgueillir? Du fait qu'elle était persuadée d'être LA civilisation la plus avancée du monde antique? Ce doit être cela, sans doute.
On retiendra, aussi, que Xénophon, suite à cette expédition, banni d'Athènes par ses compatriotes, restera au service de Sparte.
Une lecture intéressante et exotique que ce récit de hauts faits guerriers de l'Antiquité. Accessoirement, elle m'a rappelé les difficiles moments passés au lycée à traduire certains passages de cette Anabase!



Récit traduit du grec ancien par Pierre Chambry

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Ouhlalalalala!!!!
Tu me donnes très envie de lire l'Anabase mais ce n'est pas trop difficile côté style??
Et puis là ,c'est du vécu! J'ai beaucoup aimé le film et la bd " 300"
malgré le côté Hollywood mais je préfère de loin les récits des contemporains.
Alors,je peux??? Et bravo pour ton analyse!
Bises

Anonyme a dit…

C'était Carson...

Katell a dit…

@carson: non pas si pénible que cela ;-) C'est un beau récit d'aventure avec ce qu'il faut de bruits d'armes, de trahisons, de peur, de sang et d'incantation aux dieux! Le tout sous la plume d'un très grand chroniqueur et écrivain athénien!

Fanyoun a dit…

Critique de livre vraiment très intéressante. Passionnée d'histoire, cela donne vraiment envie de le lire.

Turquoise a dit…

Allez, sur la LAL ! Tu m'as vraiment donné envie ! Par contre, j'espère qu'il ne faut pas être helleniste pour apprécier la lecture ; moi, je n'ai fait que du latin...
Bon dimanche, Katell, à bientôt !

Katell a dit…

@fanyoun: il ne faut pas hésiter...c'est un superbe récit!
@turquoise: noooonnnn absolument pas nécessaire (c'est traduit, hihihi) et heureusement ;-D
Bon week-end Turquoise.