jeudi 8 novembre 2007

Les douleurs de l'exil


"C'est un viel homme debout à l'arrière d'un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul désormais à savoir qu'il s'appelle ainsi."

Monsieur Linh est un vieil homme qui fuit les horreurs de la guerre ravageant son pays, cette ancienne Indochine française. Il embarque vers une autre vie en compagnie de sa petite fille, Sang Diû: il n'a pris que quelques affaires et une poignée de terre natale. L'ailleurs est devant lui, ses racines à jamais derrière lui. L'ailleurs est un port français où l'attend une chambre à partager avec deux familles. Monsieur Linh est solitaire, perdu dans cet inconnu qui lui semble effrayant, déstabilisant: tous ces gens qui s'empressent sans regarder autour d'eux, tête baissée, visage fermé. Il tient fermement le nourisson, toujours très sage, contre son coeur: Sang Diû est sa seule famille depuis que son fils et sa belle-fille ont été victimes d'une mine alors qu'ils étaient à la rizière, elle seule a survécu...un miracle.
Un jour, l'ailleurs va venir à Monsieur Linh en la personne de Monsieur Bark, veuf inconsolable, qui chaque jour vient dans le parc où tourne le manège de sa défunte épouse. Malgré le barrage de la langue, ces deux solitudes vont apprendre à se comprendre, à s'apprécier, à s'estimer et à nouer des liens d'amitié. Monsieur Linh serre toujours sa petite fille dans ses bras, lui chantonne une chanson séculaire transmise par les femmes, dans son village. Une chanson qui se chante aux petites filles dès qu'elles font leur entrée dans le monde "Toujours il y a le matin/ Toujours revient la lumière/ Toujours il y a un lendemain/ Un jour c'est toi qui seras mère." La petite fille de Monsieur Linh est toujours sage, ne pleure jamais, même au café, même au restaurant. Il réduit en bouillie le riz des repas pour la nourrir, pour qu'elle prenne des forces, pour qu'elle grandisse et devienne une jolie jeune fille. Jamais elle ne refuse la bouillie, jamais elle ne fait de caprice.
Monsieur Linh se souvient de sa vie au village, il songe aux traditions de son village, il rêve de cet endroit où tout le monde se connaît, où tout le monde se salue, où personne n'est un étranger pour l'autre. Il pense aux charrettes qui au rythme des buffles emmènent les paysans au marché, leur permettant de converser avec les passants qu'ils croisent en chemin. Quel étrange rapport au temps a cet ailleurs si pressé et si avare de discussions....sauf le dimanche où le temps ralentit l'espace d'un après-midi au parc.
Monsieur Linh, un jour, est ausculté par un médecin. Et sa petite fille? Peut-elle être examinée par le médecin? Elle, si sage, si apaisée, elle qui ne crie et ne pleure jamais! Peu de temps après, on vient les chercher pour les emmener dans un autre endroit: le centre d'hébergement ferme. Monsieur Linh arrive dans un grand établissement où les résidents doivent porter un pyjama, sa petite fille est toujours contre son coeur, sage et patiente. La compagnie et les conversations de Monsieur Bark lui manquent...mais pourquoi l'empêche-ton de sortir du beau parc? Monsieur Linh décide alors de sortir malgré tout...il suffit simplement de se faire oublier et de trouver le moment propice pour rejoindre Monsieur Bark.
Monsieur Linh sort, sa petite fille dans les bras et marche longtemps avant de retrouver le banc où il s'assoit aux côtés de Monsieur Bark...mais Monsieur Linh, dans sa joie de voir à nouveau Monsieur Bark, a oublié que sur les routes de l'ailleurs, les charrettes tirées par les buffles ne sont pas de mise.
Un roman d'une intense émotion où la rencontre entre deux hommes de cultures différentes apprennent à se connaître, à se respecter et à aller au-delà la singularité. Philippe Claudel réussit un merveilleux portrait d'homme, et nous fait réfléchir sur la condition humaine et la capacité à accepter l'altérité, la différence et de s'en enrichir intimement....accepter l'autre: être digne d'être appelé "être humain".
Un roman dont on sort ému au plus haut point: les digues se rompent en lisant le parcours de ce Monsieur Linh si attachant et si touchant dans son profond amour pour Sang Diû, sa petite fille.
"La petite fille de Monsieur Linh" rejoint "Les âmes grises" et "Le rapport de Brodeck": une méditation sur la guerre et la cohorte d'inhumanités qui en découle mais aussi une lueur d'espoir dans les rencontres empreintes d'humanité des protagonistes de ces romans.

Le Bibliomane l'a lu (et a écrit un formidable commentaire) ainsi que Moustafette Cathe Papillon Karoliina Rethymna Anjelica Pitou Jules est plus réservée.


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


21 commentaires:

Nanou a dit…

Un très beau roman, plein d'émotion et de retenue.
Je suis partagée sur la fin : à la première lecture, j'avais l'impression que l'histoire finissait mal. Mais à la seconde, j'ai perçu une lueur d'espoir...
Et comme ça ressemble à un conte, je préfère rester sur cette deuxème impression.

yueyin a dit…

Encore une superbe critique pour ce livre qui décidément fait l'unanimité... il est sur ma pal bien sûr :-)

Joelle a dit…

Je compte bien lire celui-ci ! Comment résister après de telles éloges ?

Emeraude a dit…

J'ai beaucoup aimé la petite fille de monsieur linh, lu il y a bien longtemps !
Lire ton article m'a donné envie de me replonger dedans...

Anjelica a dit…

Je l'ai lu aussi cette année et ce fut un grand coup de coeur, tellement que je l'ai fait lire à Mr et Melle Anjelica !

cathe a dit…

J'étais moins enthousiaste que beaucoup d'autres lecteurs. Un petit goût de trop court peut-être....

BelleSahi a dit…

Tout ce qu'écrit Claudel est magnifique et émouvant.

florinette a dit…

Suite à toutes ces critiques élogieuses sur ce petit livre, vous me donnez envie de le lire surtout depuis qu'il figure dans ma PAL !!

Anne a dit…

Il est dans ma LAL. je te conseille aussi "Quelues uns des cent regrets": un peu moins connu.

moustafette a dit…

Un bien bel article ôù l'on retrouve toute l'émotion qui saisit déjà à la lecture du livre.

Katell a dit…

@nanou:il est certain que la première impression est lourde de tristesse. La seconde impression est plus optimiste. Une très belle écriture!
@yueyin: il est très beau...comme beaucoup de livres de Claudel.
@joelle: justement, on ne peut pas ;-D
@emeraude: tu m'en vois ravie :-)
@anjelica: oui, j'ai vu!!! J'ai ajouté ton point de vue (pour ajouter de l'eau au moulin!). Une très belle lecture.
@cathe: mais aurait-il fallu en écrire plus? je n'en suis pas si sûre.
@bellesahi: je reconnais la grande lectrice de Claudel que tu es ;-)
@florinette: tu n'auras plus d'excuses alors ;-)
@anne: je l'ai noté dès que j'au lu ton message...de plus j'ai lu un article très élogieux sur ce roman chez Bellesahi. Merci Anne
@moustafette: merci Mous :-)

antigone a dit…

Je l'ai lu il y a peu de temps. J'ai été surprise par la fin, mais gênée par ce que j'avais pris pour des invraisemblances. Un beau petit livre !

Karine a dit…

J'ai ce livre dans ma pile... il est dans les prochains sur la liste!!! Avec tous les avis enthousiastes, je ne peux qu'être tentée!!!

eireann yvon a dit…

Bonjour Katell.
Je ne connaissais pas du tout (la littérature française et moi!), mais je me soigne.
Suite à certaines réunions de lecture que je fréquente, j'ai envie d'essayer.
J'ai trouvé chez un des bouquinistes de Lorient "Les âmes grises" et "La petite fille de Monsieur Linh" aux éditions Stock, 10 euros les deux, quasiment neuf.
Bises.
Nicole & Yvon

Naniela a dit…

Une petite merveille...

sylvie a dit…

j'ai vraiment beaucoup aimé ce livre ! il m'a émue et je suis très admirative de l'écriture P.Claudel. J'ai beaucoup aimé aussi, les âmes grises, café excelsior, et bien sûr le rapport brodeck. (deux messages en préparation...), mais en ce moment, je traîne...

Katell a dit…

@antigone: jusqu'au bout le lecteur est "bluffé" malgré beaucoup de petits indices pour le mettre sur la voie ;-)
Les invraisemblances sont sans doute l'apanage des contes ;-)
@karine: en plus, il se lit très vite!
@yvon: bonnes lectures...j'attends tes avis avec intérêt! Bisous à tous les deux!
Va falloir que j'aille visiter le bouquiniste de St-Brieuc ou de Tréguier dans pas longtemps, histoire de faire de belles affaires comme toi!
@naniela: oui un vrai bijou!
sylvie: j'ai eu du mal à écrire mon commentaire sur "le rapport de Brodeck" car ce roman m'a vraiment secouée!

Malorie a dit…

J'ai lu ce roman à sa sorti, et j'ai été émue au plus haut point. Ce petit ouvrage ma fait verser de nombreuses larmes et l'écriture de son auteur m'a profondément touchée.

Je ne m'attendais pas à la fin, donc le livre fut pour moi un très bon moment de plaisir et d'émotions.

BlueGrey a dit…

Voici un petit livre que j'ai trouvé bouleversant ! Un petit roman simple, beau et touchant. Simplement, un petit roman qui fait du bien, même si on pleure à la fin !

Katell a dit…

@malorie: moi aussi j'ai beaucoup pleuré en le lisant et comme toi, je ne m'attendais pas du tout à cette chute malgré les petites allusions parsemées par l'auteur tout au long du roman :-)
@bluegrey: comme tu as raison :-D

titoulematou a dit…

je l'ai fini il y a peu et adoré!!!!!!!!!!! un moment hors du temps, des personnages attachants!