lundi 19 novembre 2007

Secrets de famille


Il me semblait difficile de parler séparément des cinq romans composant la pentalogie du "Poids des secrets" d'Aki Shimazaki sans tomber dans la redondance...d'autant que je les ai lus les uns à la suite des autres.
Aki Shimazaki réussit le tour de force de ne pas lasser son lecteur au cours des cinq récits de son cycle: en effet, chaque tome apporte son lot de petites ou grandes révélations et éclaire les zones d'ombres qui pèsent sur la famille et les proches de Mariko ou de Yukiko.


"Tsubaki" commence le cycle du "Poids des secrets" avec Yukiko en personnage principal, celui qui va mettre le doigt sur une faille qui fera basculer son univers mais aussi revenir à la surface les secrets de famille dus au poids des traditions.
Yukiko a atteint l'âge mûr maintenant. Sa mère, survivante de la bombe de Nagasaki, se meurt. Elle a toujours été réticente à parler de la guerre, de la bombe, de son passé. Yukiko n'ose la presser de questions malgré son immense envie, le poids des traditions est là: on ne dérange pas un aîné par des questions inopportunes. Le fils de Yukiko, lui, n'a pas ce frein et ne cesse de questionner sa grand-mère, lui qui est issu d'un mariage mixte américano-japonais! Yukiko s'interroge et souffre de son ignorance, elle qui porte le même prénom que sa mère.
Cette dernière décède et son avocat transmet à Yukiko deux enveloppes: l'une lui est adressée, l'autre à quelqu'un qu'elle ne connaît pas. A la lecture de la lettre de sa mère, des voiles tombent: elle apprend ce qui pesait tant sur l'âme et la conscience de sa mère. Elle a commis un acte terrible...le parricide! Mais en est-ce vraiment un? Avait-elle une raison de haïr à ce point son père? C'est la question qui vient tout de suite à l'esprit du lecteur qui, éclairé par quelques pistes, ne peut juger durement la jeune Yukiko de Nagasaki qui aimait tant les tsubaki, les camélias rouges dont elle parsemait la mare avec les pétales. Tsubaki qui, sous la plume de Shimazaki, ont une grâce presque irréelle.

"Hamaguri" est le récit de Yukio, fils naturel de Monsieur Horibe, père de Yukiko. Au Japon, il est difficile d'être le fils de personne, de ne pas avoir de filiation: la question des origines est essentielle, voire existentielle. Yukio raconte les souffrances à la vue des larmes de sa mère, celles de la solitude, celles de ne rien partager avec autrui, celles de la séparation d'avec une petite fille qui accompagnait ses jeux au square. Cette petite fille qui lui apprit à jouer au jeu des hamaguri, palourdes dont les paires sont uniques ("chez les hamaguri, il n'y a que deux parties qui vont bien ensemble"). Une fois la paire reconstituée, si on y met de petits cailloux, elle produit une musique particulière lorsqu'on la secoue. Très vite, Yukio comprend que son père est le père de la petite fille, et que celui-ci n'a pas eu le courage de Mr Takahashi, l'époux de sa mère et son père adoptif, de ne pas respecter la volonté de ses parents.
La guerre est en filigrane: la cruauté des militaires enrôlant dans les usines les collégiens, lycéens et étudiants pour participer à l'effort de guerre est parfois insoutenable...d'autant plus qu'elle est vaine. Le bruissement des bambous, si particulier, succède aux fleurs rouges des tsubaki. Les bambous, pluie incessante d'émotions rythmant l'éveil à l'amour et à la sensualité de l'adolescence....même si le tabou de l'inceste assombrit cet éveil. Tabou qui ravagera Yukiko et la conduira au regret indicible.
Yukio a appelé sa dernière fille Tsubaki et Tsubaki ressemble étrangement à Yukiko, le premier amour interdit de Yukio. La vérité devient de plus en plus palpable, accompagnée par la douce musique des coquilles d'hamaguri, retrouvées enfin, exhumées du passé scellé par Mariko. L'intensité dramatique monte d'un cran: les révélations s'enrichissent de la perception de Yukio d'un même évenement. Un éclairage différent dévoilant les zones d'ombres laissées par le récit de Yukiko.



"Tsubame" rapproche le lecteur des racines des secrets douloureux de Yukiko et Yukio. Mariko, la mère de Yukio, relate son enfance, sa condition de jeune fille orpheline à la suite du tremblement de terre qui ravagea Tokyo. Mariko est coréenne, elle est donc d'"origine douteuse" et doit cacher cela: les Coréens du Japon se font massacrer par les soldats car rendus responsables de la catastrophe. Mariko devient, grâce à une femme japonaise, Mariko Kanazawa, ce qui la sauve de l'emprisonnement. Aki Shimazaki pointe de la plume le nationalisme exacerbé du Japon qui refuse l'assimilation des étrangers. Une partie de l'âme japonaise peu connue et bien loin des clichés habituels.
Tsubame est le surnom d'un prêtre qui s'occupe de l'orphelinat où se réfugie Mariko. Tsubame veut dire hirondelle, donc annonciatrice du printemps et de la belle saison à venir. Les hirondelles qui élèvent en couple, se répartissant les tâches, leurs nichées. Le prêtre se comporte comme un père envers Mariko: il lui obtient le fameux koseki, c'est à dire l'état civil qui l'établit comme étant une vraie japonaise...il lui offre une origine légale, une relative liberté et une identité!
Mariko n'avouera jamais son origine coréenne: elle en a honte et ne veut pas que cela rejaillisse sur sa famille qui ne serait alors pas mieux considérée que la nisei, la seconde génération des immigrants. La chappe de plomb est trop lourde pour s'en libérer: la société japonaise est trop intolérante vis à vis des étrangers, des zaïnichi.
Son passé surgit lors de la mise au jour des fosses communes des Coréens assassinés après le tremblement de terre. Mariko rencontre une vieille femme, Madame Kim, coréenne, qui lui redonnera le goût d'écouter, d'écrire et lire le coréen et lui fera oublier la honte de ne pas être japonaise...mais Mariko n'avouera pas pour autant cela à sa famille: les souffrances sont trop vives pour s'en libérer. Madame Kim lui offrira autre chose de précieux, en lui re-apprenant le coréen: sa filiation contenue dans le journal de sa mère.


"Wasurenagusa" raconte l'itinéraire de Monsieur Takahashi. Il est héritier d'une vieille et grande famille et doit en assurer la pérennité. Ses parents lui trouvent, par misaï, une épouse, de bonne famille, de bonne origine: Satoko. C'est l'échec car aucun enfant naît de cette union: Takahashi est stérile mais le regard social accuse Satoko. Takahashi sait qu'elle n'y est pour rien et décide de prendre son destin en main et de s'affranchir de son étouffante famille: il part travailler à Nagasaki. Satoko lui permet de se libérer de ses chaînes, de prendre son envol et lui donner la force d'épouser Mariko et d'adopter son fil Yukio.
Takahashi remonte le fil de ses souvenirs et il se souvient de sa nurse, Sono, qui fut comme une mère pour lui: elle sut arrêter ses peurs et ses pleurs nocturnes. Un seul souvenir: un signet représentant des myosotis, des wasurenagusa..."ne m'oublie pas". Les rêves et les présages tiennent une place importante dans ce roman: celui de la barque dans lequel se trouve un couple et son enfant. Qui sont-ils? Lui et sa famille (Mariko et Yukio)? Une filiation aussi solide qu'une filiation du sang. Takahashi n'est pas au bout de ses surprises: il apprend que son père était stérile, donc qu'il est un enfant adopté. Qui est sa mère? C'est alors que le signet lui ouvre les yeux: wasurenagusa, ne m'oublie pas.... Contrairement à Mariko, Takahashi n'est pas honteux de son "origine douteuse", il l'assume entièrement et en acquiert une grande sérénité. La question des origines, de la filiation ne doit pas être le moteur d'une société car elle la rend intolérante et obtuse.



"Hotaru" est l'ultime volet de la pentalogie, il est celui qui rend limpide ces secrets et il est porteur d'espoir. Le poids des secrets s'allège au fil du récit. Tsubaki, la petite fille de Mariko, écoute sa grand-mère, écoute ses souffrances et découvre combien peuvent peser les mots et les sentiments que l'on cache au plus profond de soi.
La mise en lumière des secrets n'est-elle pas faite pour que la jeune Tsubaki ne répète pas l'histoire ni le désespoir de sa grand-mère Mariko? Tsubaki est amoureuse d'un de ses professeurs, marié, et est tentée de céder à ses avances. Mais ne prend-t-elle pas le risque de n'être qu'une luciole, hotaru, attirée par l'eau sucrée des promesses de cet homme? N'est-il pas soumis aux codes sociaux de la société japonaise: un mariage de raison ne se défait pas? Ses promesses ne seraient-elles pas aussi mensongères que celles de Monsieur Horibe? Au pied du mur, quitterait-il sa femme pour partir avec elle? Rien n'est moins sûr.
La fuite en avant du malheur et des secrets s'achève avec Tsubaki qui ouvre les yeux et a la force de ne pas céder à la tentation: "Je lève la tête. Les cumulo-nimbus se sont transformés en cirrus. Je ferme les yeux. Mes grands-parents marchent sur les nuages montés haut dans le ciel limpide. Leurs mains sont toujours unies l'une à l'autre: j'appelle: "Obâchan!" elle s'arrête. L'air soucieux, elle tente de me dire quelque chose. Je luis dis aussitôt: "Ne t'inquiète pas! je ne tomberai pas dans l'eau sucrée!".
Ojîchan sourit "Tsubaki, tu rencontreras aussi quelqu'un de spécial dans ta vie."
Tsubaki
, au fil du récit de sa grand-mère Mariko, sait qu'elle ne sera pas une luciole attirée par le sucré du prestige social d'un homme et se laissant abusée par ses belles promesses. Elle se gardera de ce piège mortel. L'apaisement est là ainsi que la sérénité après tant de souffrances.

C'est avec émotion et regrets que l'on quitte la famille de Yukio. Aki Shimazaki a utilisé avec art et subtilité les symboliques du camelia, des bambous, des palourdes, des hirondelles, des myosotis et des lucioles. Chacun a apporté sa pierre à l'édifice de la pentalogie: ils représentent une petite partie, détestable, de la société japonaise et de son rapport avec l'Autre ou avec les sentiments et les émotions.
Une plongée dans le sensible, dans la poésie pure, dans les images douces-amères, dans une écriture subtile et aérienne où le quotidien devient épopée.
Loutarwen en parle puis hélène ici papillon Lhisbei frisette (sur la pentalogie) Bellesahi ici et pollanno Jules ici puis et encore Moustafette Tamara ici et je dois en oublier beaucoup d'autres ;-o
Les quatre derniers romans ont été lus dans le cadre du Cercle des Parfumés

13 commentaires:

Joelle a dit…

Tu as eu une bonne idée de regrouper tous ces romans ensemble ! Comme je ne les ai pas lus complètement à suivre, j'ai bêtement fait des billets séparés !
Mais cette série est magnifique et chaque volume est indispensable pour avoir une vue complète des personnages et de leurs vies. Avec la touche de poésie et d'émotion en plus :)

Michel a dit…

Madame c'est fait la série complête ! bravo !
Quelles merveille que ces petits romans

jumy a dit…

ça fait plusieurs fois que je vois cette série sur les blogs...chaque article donne très envie...ils sont dans ma LAL depuis pas mal de temps, j'ai bien envie d'aller à la librairie pour les avoir dans ma PAL!!!

Lou a dit…

j'ai hâte de les lire, mais pour l'instant je me contenterai des poches :o)

JULES a dit…

Une série à ne pas manquer!!

Katell a dit…

@joelle, michel et jules: oui de vraies petites merveilles!!
@jumy: les deux premiers sont en poche...j'espère que les autres sortiront bientôt en poche. J'ai tellement aimé cette "saga" que je compte bien m'offrir les 4 autres tomes quand ils paraîtront en poche!
@lou: donc des deux premiers...patience, patience les autres vont bien être édités en poche un jour ou l'autre ;-)

BelleSahi a dit…

Je confirme des bijoux !

Eugénie a dit…

J'ai même pas lu tout ton article car ça m'a donné très envie de les lire et je ne voulais pas trop en savoir... hi hi hi
En tous cas merci ! (même si la liste des cadeaux pour Noël s'allonge...)
;)

moustafette a dit…

J'attends avec impatience la sortie en poche des trois derniers, pour des jolies couvertures en plus d'une belle histoire, mais je crains d'être obligée de relire les deux premiers...

Karine a dit…

Depuis que je lis les blogs que je vois cette série et ton commentaire me tente énormément! C'est officiel que dès que je la trouve (on dirait que tous les libraires de la région se sont donné le mot pour ne posséder que le tome 3), je m'y mets!

Katell a dit…

@bellesahi: :-D
@eugénie: Je comprends ;-) je fais pareil quand tout le monde lit un livre que je lorgne! Si j'ai lu toute la série c'est parce qu'on m'en aprêté 4 et offert 1 :-)
@moustafette: la collection poche a des couvertures très belles :-) Moi aussi j'attends leur sortie en poche pour m'offrir la suite de la série!
@karine: et tu te régaleras :-D

Eugénie a dit…

Le premier est lu ! J'ai pas pu attendre Noël... ;)
Et donc, je viens te dire MERCI !
J'ai vraiment beaucoup aimé !!

lasardine (la ronde des post-it) a dit…

cette pentalogie a vraiment été une magnifique découverte pour moi!!