vendredi 5 octobre 2007

Enigme russe

Emmanuel Carrère mène l'enquête au sujet de son grand-père maternel, disparu dans la tourmente de la Libération. Son ombre silencieuse et mystérieuse plane depuis sur la famille, devenant tabou. Qui était ce grand-père, émigré russe ne parvenant pas à s'intégrer dans la société française, homme aux multiples facettes et à la grande culture?
Il part en reportage en Russie, à Kotelnitch, petite ville glauquissime, où un hongrois, fait prisonnier à la fin de la guerre par les troupes russes, est retrouvé 56 ans après puis rapatrié chez lui. Et si son grand-père revenait lui aussi?
Au cours du séjour en Russie, Emmanuel renoue avec la langue de sa mère, ce russe qu'il peut lire et écrire mais qu'il ne peut parler. C'est une longue marche vers les origines, vers les non-dits, vers le secret, vers le sombre et vers la souffrance. Souffrance de sa mère qui porte le poids de l'absence paternelle. Ce père qui s'est sans doute laissé embarquer, à l'image de ce hongrois perdu en Russie, par sa connaissance de l'allemand et de la culture allemande.
Toujours est-il qu'il n'est guère facile pour Emmanuel Carrère de s'y retrouver: une vraie salade russe! Doit-il aller jusqu'au bout des recherches malgré la douleur de sa mère? Doit-il le faire pour lui, pour elle, pour eux?
Ce roman n'est guère facile à commenter car il part dans de multiples directions, certaines plus intéressantes que d'autres.
Il y a un aspect qui m'a vraiment agacée: son côté bourgeois-bohême qui côtoie le menu peuple tout en le méprisant un peu (il vit avec une jeune femme, Sophie, issue d'un milieu plus populaire et moins cultivé que le sien), son côté gosse de riche qui se plaint d'une vie qui m'a semblée dorée et protégée malgré tout. Certes, les gens aisés ont leurs soucis, leurs obsessions, leurs angoisses et leur quête de soi, mais là, j'ai trouvé qu'il en faisait un peu trop. Cependant, cette agaçante manière de faire a son importance dans le déroulement de l'histoire: le lecteur saisit mieux la portée de l'épisode de la fameuse nouvelle publiée dans Le Monde, un été. L'ego de l'artiste, du créateur en prend un coup et ne se remet pas de l'indifférence affichée par Sophie, qui avait d'autres soucis à régler que se plonger dans la lecture de cette nouvelle. Le caractère odieux du personnage prend une ampleur incroyable et mon degré d'irritation s'est retrouvé en hausse. Par ailleurs, la nouvelle érotique est amusante à lire, bien ficelée à l'argument original. Etait-il nécessaire qu'elle fasse partie du roman? C'est une question qui m'a un tantinet tarabustée: finalement, elle a sa place car elle fait corps avec le personnage et sa relation amoureuse. Elle est le déclencheur d'une vérité qui ne se disait pas: la déliquescence du couple!
Par contre, j'ai été enthousiasmée par les épisodes se déroulant en Russie. Carrère a l'art et la manière de raconter, de saisir et de mettre en images les atmosphères. Il nous fait circuler, grâce à ses mots, dans les rues sordides et blèmes de Kotelnitch, il nous fait côtoyer les bandits, les fonctionnaires corrompus, les membres de la police, qui n'est même plus secrète, avec un réalisme extraordinaire. Le lecteur est à ses côtés quand il trinque, se soûle avec les russes rencontrés et vit une aventure exotique aux effluves de vodka et de graillon de mauvaise qualité! Il conte une Russie déjantée, perdue entre neige et boue, entre passé épique et présent glauque et désenchanté.
Puis, la lettre à sa mère, en guise de conclusion qui amène plus de questions que de réponses, mais qui exprime un attachement filial profond et sincère. Elle dit également les souffrances du non-dit....une bouteille dans la mer des secrets familiaux qui lentement consument et rongent les générations qui se suivent et s'y engluent.



Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


10 commentaires:

sylire a dit…

Je viens juste de le commencer alors je reviendrai lire ton billet quand je l'aurai fini !

Katell a dit…

@sylire: à bientôt alors ;-)

choupynette a dit…

Ce roman m'intrigue. j'ai vu chez un libraire un autre ouvrage de cet auteur (l'amie du jaguar) qui a l'air bien. Mais je lis toujours des critiques mitigées, alors je crois queje passerai par la case bibliothèque!

Katell a dit…

@choupynette: je l'ai eu en prêt aussi ;-)

JULES a dit…

J'ai lu ce livre il n'y a pas très longtemps et ça été un vrai coup de coeur! Moi je l'ai trouvé assez égoïste comme personnage!

sylvie a dit…

je suis curieuse de ce livre aussi, dont j'entends décidément beaucoup parler et pas seulement en bien !

florinette a dit…

Je repousse toujours la date pour me plonger dans ce roman, j'attends d'être prête, car il me semble assez dur...j'attends de le voir apparaître à la biblio !! ;-)

Katell a dit…

@jules: mon analyse est identique à la tienne concernant le personnage: un fiéfé égoïste à l'ego insupportable ;-)
@sylvie: c'est un très bon roman par ailleurs, donc on ne perd pas son temps en le lisant :-)
@florinette: comme je le disais plus haut, je l'ai eu en prêt ce qui m'a libérée de certains préjugés envers l'auteur. D'ailleurs, je lirai dans les semaines à venir "La moustache".

Lou a dit…

Je l'ai emprunté dans l'entreprise où je suis actuellement en stage. Au final, après l'avoir longuement feuilleté j'ai laissé tomber, en me disant que j'avais beaucoup de choses en attente qui me tentaient plus. Le début érotique m'a refroidie d'entrée (j'imagine que ce n'était pas le but;)) et puis le côté plus ou moins autobiographique ne me plaît qu'à moitié.

sylire a dit…

Je sors un peu bousculée de ce roman. J'ai aimé et pas aimé en même temps. Je vais essayer de mettre de l'ordre dans ma tête pour écrire mon billet.jy