lundi 8 octobre 2007

La peur de l'Autre


« Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. »
Le roman de Philippe Claudel commence par ces trois phrases lapidaires qui mettent immédiatement le lecteur dans l'ambiance du récit.
Nous sommes dans un petit village perdu, au milieu de vallons, dans un pays, une région indéterminée....dans un lieu universel. Les hommes n'y sont ni pires ni meilleurs qu'ailleurs en cette période d'après-guerre. Un étranger arrive, un jour, en compagnie de son cheval et de son âne, et s'installe dans l'unique auberge du village, pour une durée indéterminée. Ce voyageur solitaire est étrange, original: des vêtements d'un autre temps, des manières affables parfois efféminées, une grâce certaine, un goût prononcé pour le thé, le dessin et les promenades dans la campagne. Il sourit beaucoup et parle peu ce qui agace peu à peu les hommes du village. Un soir, suite à l'exposition de dessins et aquarelles de l'étranger, l'irréparable est commis. Les notables chargent Brodeck, sans lui donner vraiment le choix, de raconter ce qui s'est passé.
Brodeck s'attelle consciencieusement à la tâche et très vite, le rapport donne naissance à un récit parallèle: celui de la vie de Brodeck, depuis son arrivée dans ce village isolé jusqu'à cette nuit funeste. Il est venu, avec Fédorine, d'une région ravagée par la guerre (sans doute des pogroms) qui lui a pris ses parents. Fédorine l'a recueilli puis s'est installée avec lui dans ce village. Brodeck est noir de cheveu et de teint, Fédorine parle « l'ancienne langue », il grandit sans souci, il aime l'école et y a d'excellents résultats qui lui valent l'estime de l'instituteur et l'envoient suivre des études à « la Capitale ». Il y rencontre des étudiants pauvres comme lui et Emelia, celle qui deviendra sa femme. Il y a des émeutes sanglantes qui mettent à sac un quartier commerçant où les échoppes sont tenues par ceux qui parlent, comme Fédorine « l'ancienne langue ». Les temps sombres et cruels s'annoncent dans le sang et la cruauté: Brodeck emmène Emelia au village, naturel refuge. Les bruits de la guerre arrivent estompés au village si bien qu'elle semble bien éloignée, presque étrangère jusqu'au jour où arrive une colonne de soldats, des « Fratergekeime », qui investit le village, sans heurts jusqu'à ce que, lors de la réquisition des armes à feu, un villageois se rebiffe, se fasse arrêter, juger puis exécuter sur la place publique. Vient le moment où le capitaine demande s'il n'y aurait pas des « Fremdër », des traîtres, dans le village auquel cas l'épuration doit être faite rapidement. Le conseil des notables se réunit et désigne Brodeck et un autre étranger. Commence pour Brodeck la longue descente en enfer de la vie de camp, ce camp où les prisonniers deviennent des fantômes, des jouets, des numéros, des âmes errantes. Brodeck, pour survivre, devient « le chien Brodeck » qui sera méprisé par l'ensemble des prisonniers. Un jour, Brodeck revient au village, survivant d'une horreur indicible, miroir dérangeant d'un acte vil et honteux pour les notables et les villageois. La vie reprend son cours, tranquille jusqu'à l'arrivée du voyageur solitaire, « l'Anderer ».
Ce roman est d'une force inouïe: Claudel réussit à ne jamais mentionner le mot « Allemands », à ne jamais situer les lieux et les époques, c'est le lecteur qui tente de se situer dans l'espace et le temps. Il raconte les grandeurs et les lâchetés de la seconde guerre mondiale, de toutes les guerres, les annexions des territoires si proches, culturellement et géographiquement, de l'Allemagne: le village est-il sudète, autrichien ou alsacien?
Il en fait une histoire universelle, celle des hommes qui est parfois sordide, celle du bouc émissaire, celle des Rex flammae, papillons acceptant d'autres papillons et qui les abandonnent en pâture aux prédateurs pour se protéger...parabole de ce qui s'est passé sous le nazisme.
Qui est « l'Anderer »? Un fantôme? Un ange vengeur? Le masque de la culpabilité tellement insoutenable à regarder qu'il faut aller jusqu'au meurtre pour tenter d'oublier l'infamie? Le diable venant prendre son dû: les âmes qui se sont damnées en envoyant Brodeck dans un camp?
Le tour de force de Claudel est de ne pas accuser ni vilipender: Brodeck n'accuse pas, ne juge que rarement...il ne s'étonne plus de rien car il a vu les profondeurs noires que l'âme humaine recèle. Il vit, au prix de l'humiliation « Chien Brodeck », mais il vit, il est là, témoin de l'indicible horreur. La scène de la remise du Rapport est d'une cruelle beauté: la purification par le feu peut-elle être la voie vers l'oubli et le recommencement à zéro, de la Rédemption? Les idées que l'on écrit dans sa tête ne sont-elles pas plus vivaces que celles que l'on couche sur le papier? Le souvenir peut-il survivre sans être écrit, au risque de devenir légende, conte à faire peur?
Les dernières phrases du roman sont douloureuses et belles: « Je m'appelle Brodeck, et je n'y suis pour rien. Brodeck, c'est mon nom. Brodeck. De grâce, souvenez-vous. Brodeck. »
Un livre qui remue, qui secoue, qui prend aux tripes, au coeur, un livre qui poursuit longtemps le lecteur, un livre qui pose d'insoutenables questions et amène à regarder sans concession une facette sordide de l'être humain.


Des extraits:


« Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait. Il faut qu'ils s'en débarassent. Alors, ils viennent me voir car ils savent que je suis le seul à pouvoir les soulager, et ils me disent tout. Je suis l'égoût, Brodeck. Je ne suis pas le prêtre, je suis 'homme-égoût. Celui dans le cerveau duquel on peut déverser toutes les sanies, toutes les ordures, pour se soulager, pour s'alléger. Et ensuite, ils repartent comme si de rien n'était. Tout neufs. Bien propres. Prêts à recommencer. Sachant que l'égoût s'est refermé sur ce qu'ils lui ont confié. Qu'il n'en parlera jamais, à personne. Ils peuvent dormir tranquilles, et moi pendant ce temps, Brodeck, moi je déborde, je déborde sous le trop-plein, je n'en peux plus, mais je tiens, j'essaie de tenir. Je mourrai avec tous ces dépôts d'horreur en moi. » (p 173)


« Je n'ai pas toujours bu, Brodeck, tu le sais bien. Avant la guerre, l'eau était mon quotidien, et je savais Dieu tout à côté de moi. La guerre...Peut-être les peuples ont-ils besoin de ces cauchemars. Ils saccagent ce qu'ils ont mis des siècles à construire. On détruit ce qu'hier on louait. On autorise ce que l'on interdisait. On favorise ce que jadis on condamnait. La guerre, c'est une grande main qui balaie le monde. C'est le lieu où triomphe le médiocre, le criminel reçoit l'auréole du saint, on se prosterne devant lui, on l'acclame, on l'adule. Faut-il donc que la vie paraisse aux hommes d'une si lugubre monotonie pour qu'ils désirent ainsi le massacre et la ruine? Je les ai vus bondir au bord du gouffre, cheminer sur son arête et regarder avec fascination l'horreur du vide dans lequel s'agitaient les plus viles passions. Détruire! Souiller! Violer! Egorger! Si tu les avais vus... » (p 174)


15 commentaires:

BMR & MAM a dit…

Si certains croyaient encore que le rire est le propre de l'homme, ils découvriront que Brodeck est d'un tout autre avis : pour lui, c'est de lâcheté qu'est pétrie l'humanité.
On en parlait chez nous il y a quelques semaines.

Katell a dit…

@bmr&mam: j'ai mis votre chronique en lien.

BelleSahi a dit…

Claudel est un écrivain que j'aime beaucoup. Chaque livre que j'ai lu de lui m'a profondément émue.

cathulu a dit…

Trop dur pour moi,je passe...

maijo a dit…

Je survole ton commentaire, car il est sur ma LAL. Bises Katell.

Anne a dit…

Il est déjà noté: je suis depuis déjà plusieurs romans "dévouée" à P.Claudel...

Lucy a dit…

Merci pour cette analyse du livre qui donne vraiment envie de le lire. Bonne journée !

florinette a dit…

J'ai dans mon carnet toute une page sur les livres de P.Claudel qui me font envie et celui-ci en fait partie !!

Anjelica a dit…

Pour l'instant, pas envie même si j'ai adoré 'La petite fille...' du même auteur.
Bisous et bonne nuit :)

chiffonnette a dit…

Décidement, avec tous ce commentaires élogieux, je vais finir par me ancer! Pourtant je ne suis pas une admiratrice de Claudel, même si j'avais bien aimé LMa petite-fille de M. Linh! Mais un roman intelligent et fort de temps en temps... Ne peux guère fair ed emal!

Emeraude a dit…

je ne l'ai pas encore lu. Mais j'y compte bien ;-)

Katell a dit…

@bellesahi: c'est mon deuxième Claudel et j'ai été très émue à chauqe lecture!
@cathulu: à lire alors quand tu en auras la force... :-)
@maijo: bonne future lecture maijo :-)
@anne: oui, je sais que tu es une fidèle lectrice de ce romancier!
@lucy: merci lucy et j'espère que tu le liras bientôt.
@florinette: il faudra que tu les ouvres bientôt alors :-D
@anjelica: bonne fin de soirée anjelica...le moment propice se présentera en temps voulu :-)
@chiffonnette: tu peux te lancer sans crainte d'être déçue!
@emeraude: les biblis ont du se le procurer et il fait de l'oeil à tous les lecteurs dans les librairies!

yueyin a dit…

Un livre dur sans doute mais visiblement très fort.. tu en parles bien !

sylvie a dit…

beau message, chapeau, je suis moi même en train d'en préparer un et je trouve que c'est difficile. Ce livre est en effet très beau, très fort, très construit, extêmement dense...

sylvie a dit…

et je met ton message en lien sur mon post que j'ai enfin sorti! ouf!