dimanche 7 octobre 2007

Qui se souvient de Lilith?


Quatrième de couverture:

" Je ne suis pas dans les livres. Je ne suis pas dans les spectacles. Ma langue n'est jamais la leur. Je suis dans l'absence de signes. Je suis dans les statuettes tombées sur le flanc, dans les ruines où les vents du désert entassent la poussière des millénaires durant. Je vis dans les déserts perdus où la tempête aveugle les caravanes, et c'est moi qu'on accuse. Je vis dans les recoins isolés et puants où stagne à ciel ouvert l'eau putride des fosses d'aisance, dans les forêts reculées et desséchées, dans les marécages pleins de serpents et d'insectes venimeux, dans les coïts où chacun des amants suce le sang de l'autre, dans les maladies que les nouveau-nés héritent de leurs parents, dans les crises et les attaques qui s'emparent des hommes en prise avec le froid ou la fièvre. On m'identifie à tout cela. Mes beautés usurpées, des imposteurs les transcrivent sous leur nom. Tous se moquent de savoir que je pense, et donc que je suis autre. Je n'ai pas été façonnée dans cette poignée d'argile rouge où, quarante ans durant, Adonanaï a insufflé son âme par tous les trous pour qu'Adadam se lève et se mette à marcher. Qui suis je ? "

D'emblée, la révolte et la réhabilitation d'une vérité occultée sont au coeur de ce roman étrange et captivant à la fois.
Réza Barahéni nous livre un portrait de Lilith, première femme a avoir été chassée du Jardin d'Eden par Dieu. Lilith, la femme qui fut créée de la glaise, au même titre qu'Adam. Lilith, la femme qui n'est pas issue de la côte d'Adam, la femme qui n'est pas assujettie à l'homme, la femme égale de l'homme, la femme débordant de sensualité et de sexualité librement consentie. Lilith, la femme qui peut faire peur, la femme insoumise jusque dans les positions érotiques: elle qui n'hésite pas à chevaucher son partenaire!
Lilith est, sous la plume parfois alambiquée de Barahéni, la porte-parole des femmes qui refusent la soumission aveugle aux hommes. Elle est celle qui refuse le voile, elle est celle qui sait les failles profondes des hommes. Failles que ces derniers cherchent par tous les moyens, même les pires et les plus immoraux, à cacher afin de maintenir leur autorité, certes futile mais ô combien cruelle.
Barahéni, grâce au personnage de Lilith, dénonce la condition des femmes musulmanes, dénonce les régimes autoritaires des religieux, les tortures, les viols perpétrés dans les prisons afin de mener à la mort les femmes encore vierges: le Coran interdit la condamnation à mort des vierges...aussi, le viol est-il un moyen, sordide, de contourner la loi coranique. Il raconte combien est grand le plaisir dévoyé des tortionnaires, combien est grande la puissance du pouvoir, même inique, combien l'injustice peut être insupportable.
Lilith indomptable, multiple et unique, éternelle et vengeresse: le passage de la vierge prostituée qui recouvre son hymen après chaque rapport et où les hommes se pressent et où ils revêtent un habit de deuil, ce qui intrigue le poète venu de loin, est d'une intensité dramatique extraordinaire. Tout y est dit, tout y est clair: l'homme aura beau réprimer, brimer la sensualité de la femme, cette sensualité perdurera dans ses fantasmes et ses désirs inassouvis et n'abolira jamais le fait qu'il est issu de la matrice originelle qu'est le ventre de la mère, donc de la femme.
Réza Barahéni lance un cri pour la liberté des opprimés, un cri dénonçant les tyrans et les despotes où qu'ils soient. Leurs victimes désignées d'avance, les femmes et les poètes, les créateurs, sont les Lilith que l'on assassine pour que la vérité, les vérités, ne voit pas le jour.
Un roman que j'ai aimé malgré un style parfois trop fleuri, trop théâtre expérimental, et qui regorge de passages de pure poésie! Un livre que l'on aime après avoir digéré la lecture ardue des phrases ou des mots scandés tels des mantras. Un beau voyage au coeur de la résistance au despotisme religieux, cruel, obtus et intolérant.
« Lilith » est aussi un bel hommage rendu à Kafka par Barahéni: les dernières pages, celles racontant la vierge qui recouvre éternellement son hymen, est un clin d'oeil au « Le procès » de Kafka. Un pur délice.

le bibliomane l'a lu aussi


Roman traduit du persan par Clément Marzieh


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés



9 commentaires:

cathulu a dit…

Lilith, tout un symbole pour les féministes ...je note !

moustafette a dit…

Elle m'a toujours été sympatique cette Lilith ...

Mandragore a dit…

Bonjour Katell!

Je viens te rendre visite après avoir vu ton commentaire sur mon blogue! Et je tombe sur ta critique sur Lilith, en plein le genre de livres et de personnage que j'aime! Je le note, en espérant qu'il soit disponible au Québec! Et j'adore ton site : chats et livres! Je ne sais pas pourquoi il me plaît, par contre...mdr

Katell a dit…

@cathulu: elle devrait te plaire alors cette Lilith :-)
@moustafette: cela ne m'étonne pas de toi ;-)
C'est vrai qu'elle est terriblement moderne!
@mandragore: bienvenue chez moi mandragore :-D
Peut-être mon blog a-t-il un côté exotique ;-)? Je susi ravie qu'il te plaise, @ bientôt :-)

sylvie a dit…

Très interessée par Lilith, j'aime bien les histoires d'Eves. Ces histoires de premières femmes sont prétexte à de multiples contes, interprétations diverses et variées, souvent pleins de sagesse, de réflexion et de poésie. je pense sincèrement que je lirai ce livre. Je le note.

Katell a dit…

@sylvie: c'est un roman qui au départ ne piquait que ma curiosité. Puis au final, ce fut une très belle découverte littéraire, précieuse car inattendue!

Lamousmé a dit…

je rencheris sur cath!!!!! lilith est vraiment un symbole....et rousse!!!!:o)))))

Vanessa a dit…

Un personnage féminin comme un étendard...j'ai bien envie même si le style peut (comme tu le dis) me rebuter un peu.

Katell a dit…

@lamousmé: si en plus elle est rousse ;-)
@vanessa: n'hésite pas...c'est un très bon moment de lecture, surprenant au départ mais excellent!