lundi 25 juin 2007

L'auberge intersidérale

Après « Demain les chiens », je continue d'explorer l'écriture de Clifford D. Simak. Ce roman a été édité en 1963, traduit en français en 1968 et il n'a pas pris une ride: on suppose que les auteurs de « Men in black » et de « Le guide du voyageur galactique » ont lu, apprécié, intériorisé les écrits de Simak car on y retrouve beaucoup de thèmes qui lui sont chers.
Enoch Wallace vit seul dans une ferme du Wisconsin. Il a connu la guerre de Sécession et est âgé de 124 ans! Comment est-ce possible? Quel secret recelle sa ferme étrange aux fenêtres sans regard, sans voilage, aux murs qui ne vieillissent pas?
Wallace, sort chaque jour pour une heure de promenade, rituel immuable, qui le conduit jusqu'au facteur. Chaque jour, il reçoit magazines scientifiques et journaux, lui, l'homme du XIXè siècle égaré au Xxè. Wallace ne côtoie personne, ne parle qu'au facteur et à une jeune fille sourde et muette, Lucy. Lucy est particulière: un elfe perdu dans une famille de rustres, une jeune fille aux dons de guérisseuse, une jeune fille en harmonie avec la nature (elle guérit même les papillons).
En fait, Wallace côtoie des gens mais des gens très particuliers: des extra-terrestres! Toute la galaxie fait halte dans la ferme de Wallace transformée en auberge, en station intergalactique. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où l'éternelle jeunesse de Wallace et son étrange comportement solitaire attire des observateurs tels que Claude Lewis, agent des Renseignements.
Je me suis très vite demandée si l'histoire n'allait pas sombrer dans un discours convenu, mais Simak a su utiliser certains poncifs du genre à bon escient permettant ainsi au récit de s'intégrer dans une narration palpitante.
Il ne faut pas oublier que l'on est dans les années soixante. La course à la conquête de l'espace bat son plein, les interrogations sur l'existence de vies extra-terrestres foisonnent. « La guerre des mondes » avait déjà fait trembler les foules, les comics regorgeaient de super héros venus d'ailleurs et les progrès techniques et technologiques transformaient peu à peu la vie quotidienne de la planète. Je suis reconnaissante à Simak de ne pas avoir créé d'extra-terrestres terrifiants, mégalomanes et cruels: son roman n'en est que plus conte philosophique. Il aborde, par le biais de la Science-Fiction, des questions essentielles au sujet de l'humanité: la responsabilité de la création, l'imagination, la fraternité si fragile, la civilisation, la culture, la peur de l'autre combinée à la peur de soi-même.
J'ai aimé les Lumineux, venant de Véga, illuminant le monde de leur sublime intelligence. J'ai aimé le caractère éclairé, ouvert de ces personnages improbables unis, au-delà leurs différences, par une fraternité de la tolérance, de l'intelligence les amenant à un degré de civilisation extrêment raffiné où les conflits n'existent plus. J'ai aimé le « deus ex machina », reliant logiquement les divers faits du récits entre eux, l'objet perdu, dérobé, après lequel la Galaxie civilisée (la Terre n'est qu'un embryon de civilisation digne de ce nom car encore sous le joug des conflits guerriers qui la minent) court sans relâche. Ce Graal a besoin d'un Gardien pour qu'il renoue les fils distendus de la fraternité galactique.
La lecture est égayée par les différents cadeaux offerts par les extra-terrestres à Wallace. Ce dernier les entasse, les répertorie dans son musée personnel. Le lecteur se plaît à imaginer les possibles applications de ces objets fabuleux. A travers ces objets hétéroclites, c'est un appel du pied à la tolérance, à l'ouverture d'esprit: si un jour, on découvrait que les humains ne sont pas la seule civilisation évoluée de l'Univers, le postulat réaliste serait qu'une civilisation extra-terrestre pourrait être pacifique, cultivée et tolérante. Elle est aussi égayée par une proposition hallucinante d'ironie faite par Ulysse, un ami extra-terrestre de Wallace, afin de donner une nouvelle chance à l'Humanité: la stupidité, c'est à dire la déficience mentale. L'Humanité perd tous ses savoirs pendant un temps donné, puis recouvre son intelligence afin de se reconstruire plus intelligemment. Mais, le succès ne semble pas être vraiment garanti. « Je peux quand même vous donner un espoir: nous mettons cette méthode uniquement à la disposition des races qui nous paraissent mériter d'être sauvées » (p 155)...à prendre avec des pincettes et circonspection, non?


Quelques extraits:


« Il avait manipulé quelque chose qu'il ne comprenait pas. Et il avait commis un péché plus grave encore: celui de croire qu'il comprenait. Plus précisément, il en avait compris assez pour que la théorie donnât un résultat pratique – mais pas assez, cependant, pour en discerner toutes les conséquences.
Créer, c'est être responsable et Enoch ne pouvait assumer que la responsabilité morale du mal dont il était l'auteur. Or la responsabilité morale ne sert strictement à rien si l'on est incapable de réparer au moins dans une certaine mesure le mal qui a été commis. »
(p 90)


A propos du Talisman:


« Autrefois, toutes les races étaient unies. Des différences, il en existait, naturellement, mais elles étaient surmontées. Il y avait un dessein commun: forger la grande fraternité des intelligences. Nous avions conscience d'être, ensemble, détenteurs d'un prodigieux capital de connaissances et de techniques. En travaillant de concert, en rassemblant tout ce savoir, toutes ces compétences, nous pouvions parvenir à quelque chose d'infiniment plus vaste et plus décisif qu'aucune race oeuvrant seule. Nous avions nos difficultés, nos différents, mais nous avancions. Nous négligions délibérément les animosités mesquines, les querelles médiocres, pour ne nous attaquer qu'aux points d'opposition importants, certains que si nous réussissions à régler les problèmes sérieux, les autres nous apparaîtraient si minces qu'ils s'évanouiraient du même coup. Mais, actuellement, la situation s'est modifiée. On note une tendance à s'attacher aux détails infimes pour les enfler démesurément. » (P 151)


« Furieux contre le destin (mais cela existait-il, le destin?) et furieux d'être confronté à tant de stupidité. Pas seulement la stupidité intellectuelle de la Terre mais aussi celle de la galaxie. Furieux à cause de toutes ces mesquines chicanes qui faisaient obstacle à l'avènement de la fraternité des peuples, de ces querelles dérisoires qui avaient fini par gagner ce bras galactique. Il en allait de la Galaxie comme de la Terre: l'abondance et la complexité des gadgets, la noblesse de la pensée, le savoir et l'érudition pouvaient édifier une culture, pas une civilisation. La vraie civilisation, ce devait être quelque chose d'infiniment plus subtil que le gadget ou l'intellectualisme. » (P 174)


« Je regrette que nous l'ayons effrayé, se contenta de répondre Enoch. Personne ne devrait avoir peur de cela.
C'est de lui-même qu'il a peur, répliqua le facteur. La peur est en lui.
C'est vrai, se dit Enoch. L'Homme a peur. Il a toujours vecu avec la peur. Il a peur. Peur de lui-même. »
(P 211)


« Il n'y aurait pas de paix, de paix véritable, tant qu'un homme fuirait en hurlant sa terreur. Il n'y aurait pas de paix dans la tribu humaine tant que le dernier des hommes n'aurait pas abandonné sa dernière arme – quelle qu'elle soit. Un fusil était la plus modeste des armes terriennes, le plus modeste des signes d'inhumanité de l'homme. Inhumanité dirigée contre l'Homme. Un fusil n'était rien de plus que le symbole de toutes les autres armes encore plus meurtrières qui existaient. » (p 216)


Roman traduit de l'anglais (USA) par Michel Deutsch

9 commentaires:

Anonyme a dit…

il y a fort longtemps, je lisais de la SF et particulièrement JP Garen. c'était le seul écrivain de SF à mes yeux qui transposait notre vie dans quelques milliers d'années sans aliens bizarres ou mondes parallèles etc... Seuls les objets qui l'entouraient étaient bien plus modernes... j'adorais. je suis preneur d'auteurs du même acabit...
moi même je suis en train d'écrire un polar qui se passe en 3083...
à bientôt
Serj http://pagesagogo.over-blog.com

BelleSahi a dit…

La science-fiction, beurk, beurk, beurk !!!!!! En plus la couverture est pas belle. ça me fait peur.

maijo a dit…

Ça m'intéresse bien, surtout si ça dépasse les mésaventures d'une tribu d'aliens monstrueux et avides de pouvoir (plus humains dans leur cruauté que les humains eux-mêmes: c'est souvent l'impression que j'en ai). A noter donc et à rechercher en bibliothèque.

Katell Bouali a dit…

@serj: je ne saurais que conseiller cet auteur! Bon courage pour le polar ;-)
@bellesahi: ah bon? Mais la SF ne fait pas toujours peur!
Par contre, je suis d'accord avec toi, la couverture est moche. Cependant, elle a un côté délicieusement rétro ;-)
@maijo: je te conseille cette lecture qui sort du shéma habituel des abominables aliens. La bibilo de Lyon doit certainement l'avoir, en rayon ou alors en réserve!

anjelica a dit…

Bon, la SF ce n'est pas du tout mon truc, ni en livres ni en films ! Et ce doit être un truc de famille car Mr Anjelica et Melle WIKIBIBI n'en lisent pas non plus.
Donc juste un bisou virtuel en passant chez toi !

Moustafette a dit…

La SF,au bout d'un moment j'y comprends rien. Trop pour moi !

Katell Bouali a dit…

@anjelica: bisou du soir et @bientôt!
@moustafette: tout n'est pas compliqué dans la SF :-D mais c'est avant tout une histoire de goût :-)

pôm' a dit…

c'est un auteur que j'ai très envie de decouvrir, car j'aime beaucoup la SF mais j'ai souvent des deceptions car peu de romans Sf sont constructifs, les livres de cet auteur m'ont l'air très interressants comme Barjavel, huxley,Orwel ...

Katell Bouali a dit…

@pom': c'est le deuxième roman de cet auteur à m'être tombé entre les mains et je n'ai pas eu à regretter cette rencontre. Il écrit très bien et les thèmes abordés sont universels et bien menés. A lire quand on aime la SF.