mardi 5 juin 2007

Le peintre de batailles

C'est le premier roman d'Arturo Perez-Reverte que je lis et je suis tombée sur son dernier titre qui est une spendeur littéraire. La lecture est succulente du début jusqu'à la fin, elle est haletante, virevoltante, foisonnante de références picturales: un enchantement permanent.
Comment parler de ce roman sans rien dévoiler? J'ai été transportée par la beauté et la luxuriance du texte, de la langue, de sa traduction très réussie. J'ai eu l'impression d'être dans l'antre d'un artiste et d'avoir le bonheur d'observer un peintre en pleine création: les pinceaux, palette, couleurs, mélanges, chiffons, térébenthine se mouvaient au fil des phrases, la fresque prenanit forme devant moi au gré des mots.
Un photographe de guerre, Faulques, s'est retiré dans une ancienne tour pour réaliser l'oeuvre de sa vie: une fresque racontant l'intemporalité des batailles. Une course contre le temps sublime la fresque: une fissure est apparue devient menaçante telle un mauvais augure.
Un ancien soldat croate, Ivo Markovic, arrive et accentue la menace sur l'achèvement de l'oeuvre. Pourquoi est-il là? Que veut-il? Que cherche-t-il?
Commence alors un affrontement entre l'ancien soldat et l'ancien photographe du guerre, couronné de nombreux prix, commence une conversation philosophique entre les deux hommes qu'une photo rapproche et éloigne irrémédiablement. Cette photo a comblé Faulques de notoriété et a détruit la vie de Markovic qui vient réclamer une dette de sang.
Le premier fut le témoin d'une guerre sauvage, le second la victime: qui est responsable? Le photographe qui « shoote » pour informer le monde des horreurs perpétrées sans cesse ou le soldat qui est un élément de l'engrenage infernal de la guerre? Et si dans le chaos, se cachaient des règles géométriques immuables et implacables? Peut-on se libérer de ces logiques terribles? Peut-on les comprendre grâce à la science et à l'art?
Faulques tente de trouver un sens à sa vie, enfuie en perdant la femme qu'il aimait, en peignant sa fresque, en créant l'oeuvre de sa vie: celle qu'il n'a pu relater en regardant par l'objectif de son appareil photo. La peinture voit au-delà de la photographie: la main du peintre dans les couleurs et les gestes ajoute ce petit quelque chose, irremplaçable, que sont la conscience de l'âme et les sentiments éprouvés: une chaleur venue du plus profond de l'être que ne pourra jamais reproduire la froideur d'une focale. Le regard subjectif de l'homme, l'objectif de l'appareil photo: deux bouts d'une lorgnette sur le monde.
Markovic essaie de se reconstruire et d'oublier en se vengeant, tel un personnage de tragédie grecque.
Le roman est à l'image d'une tragédie grecque: une rencontre, du sang, des souffrances, une quête, un duel sublime tout en éloquence, le choeur est celui des vagues de souvenirs accompagnées du ressac de la mer ou du chant des cigales ou des grillons.
Les souvenirs tuent lentement, les souvenirs lacèrent l'âme, les souvenirs conservent les images, les ombres qui peuvent aider à meiux voir, à enfin comprendre la vie, à enfin donner un sens, du sens à la vie. La tour de Faulques est comme la caverne de Platon, sa fresque le fruit de la libération de ses chaînes: la fresque est l'accès à la connaissance. Cette connaissance enfin acquise leur permettra-t-elle, aussi bien à Faulques qu'à Markovic, d'assumer le fait que nul n'est innocent?
Un roman à tiroirs, aux ramifications littéraires et artistiques innombrables: un roman qui dérange parfois (les photographies de guerre ne font-elles pas pire que mieux?) mais qui toujours enchante.
J'ai aimé particulièrement les scènes où l'on voit Faulques manier ses pinceaux, ses outils, ses couleurs. La beauté de ses gestes frénétiques lors de l'achèvement de la fresque m'a émue au plus haut point: il utilise ses doigts et ne réalise plus que des lignes, des traits, des traces, mouvements ultimes d'un art achevé. Le collage final est absolument sublime et poignant.


On en parle ici, encore ici et enfin .

L'ouverture du roman:
" Comme chaque matin, il fit cent cinquante brasses vers le large et autant pour revenir à la plage en continuant de nager jusqu’à ce qu’il sente les galets ronds sous ses pieds. Il se sécha avec la serviette qui était accrochée à un tronc d’arbre roulé là par la mer, passa sa chemise, mit ses espadrilles et gravit le sentier étroit qui menait de la calanque à la tour de guet. Là, il se fit un café et se mit au travail, ajoutant des bleus et des gris pour parvenir à l’atmosphère adéquate. Pendant la nuit — il dormait de moins en moins, et son sommeil n’était qu’une torpeur incertaine —, il avait décidé qu’il aurait besoin de tons froids pour définir la ligne mélancolique de l’horizon où, dans une trouble clarté, se découpaient les silhouettes des guerriers qui marchaient près de la mer. Cela les nimberait de la lumière réfléchie depuis quatre jours par les ondulations de l’eau sur la plage grâce à de légères touches de blanc de titane très pur. Il mélangea donc dans un flacon du blanc, du bleu et une très faible quantité de terre de Sienne, jusqu’à ce qu’il obtienne un bleu lumineux. Après quoi, il fit quelques essais sur la plaque de four qui lui servait de palette, ajouta un peu de jaune et travailla sans s’arrêter le reste de la matinée. À la fin, serrant le manche du pinceau entre ses dents, il recula pour juger de l’effet. Ciel et mer combinaient maintenant des harmoniques sur la fresque qui couvrait le mur intérieur de la tour; et même si beaucoup restait encore à faire, l’horizon était marqué par une ligne douce, légèrement brumeuse, destinée à accentuer la solitude des hommes — traits noirs semés d’éclats métalliques — qui s’éloignaient, épars sous la pluie.Il nettoya les pinceaux à l’eau et au savon, et les mit à sécher. D’en bas, au pied de la falaise, montait le bruit des moteurs et de la musique du bateau de touristes qui, chaque jour à la même heure, parcourait la côte. Sans avoir besoin de consulter sa montre, Andrés Faulques sut qu’il était une heure. La voix féminine retentissait comme d’habitude, amplifiée par un mégaphone; et elle parut encore plus forte et plus claire quand l’embarcation entra dans la petite crique car, alors, le son parvint à la tour sans autre obstacle que les quelques pins et arbustes qui, malgré l’érosion et les éboulements, restaient accrochés aux flancs des rochers.« Cet endroit s’appelle la crique d’Arraez et a servi de refuge aux corsaires barbaresques. En haut, vous pouvez voir une ancienne tour de guet construite au début du XVIIe siècle pour défendre la côte en prévenant les villages voisins des incursions des Sarrasins... »C’était toujours la même voix: agréable, détachant bien les mots. Faulques imaginait que sa propriétaire était jeune, sans doute une guide locale accompagnant les touristes pendant les trois heures de la promenade du bateau — une vedette bleue et blanche de vingt mètres de long, basée à Puerto Umbria — entre l’île des Pendus et Cabo Malo. Ces deux derniers mois, du haut de son promontoire, Faulques l’avait vu passer régulièrement, le pont couvert de passagers munis d’appareils photo et de caméras vidéo, ses haut-parleurs diffusant la musique estivale avec une telle force que les interruptions de la voix féminine constituaient un soulagement.« Dans cette tour de garde, longtemps abandonnée, vit un peintre connu qui en décore l’intérieur d’une grande fresque. Il s’agit malheureusement d’une propriété privée, et les visites ne sont pas admises... »Ce jour-là elle s’exprimait en espagnol, mais il arrivait qu’elle le fasse en anglais, en italien ou en allemand. C’était seulement quand les passagers étaient français — quatre ou cinq fois, cet été-là — qu’une voix masculine prenait la relève dans cette langue. De toute manière, pensa Faulques, la saison était sur le point de s’achever, la vedette promenait de moins en moins de passagers; bientôt les visites quotidiennes deviendraient hebdomadaires, et elles finiraient par cesser tout à fait quand les grands vents d’hiver durs et gris qui soufflaient des bouches du Ponant viendraient noircir le ciel et la mer.Il reporta son attention sur la peinture, où de nouvelles fissures étaient apparues. Le grand panorama circulaire n’en était encore qu’au stade de segments discontinus. Le reste était tracé au fusain, simples lignes noires esquissées sur l’apprêt blanc du mur. L’ensemble formait un paysage démesuré et inquiétant, sans titre, sans époque, où le bouclier à demi enterré dans le sable, le heaume médiéval éclaboussé de sang, l’ombre d’un fusil d’assaut sur une forêt de croix de bois, les murailles de la ville ancienne et les tours de béton et de verre de la ville moderne se conjuguaient moins comme des anachronismes que comme des évidences.Faulques continua de peindre, minutieux et patient. Même si l’exécution était techniquement correcte, ce n’était nullement une oeuvre majeure, et il le savait."
Roman traduit de l'espagnol par François Maspero


Ci-dessous, une mosaïque composée d'oeuvres ayant inspiré Faulques!



13 commentaires:

chiffonnette a dit…

Je n'étais pas particuliérement amie d'Arturo après une rencontre ratée avec un de ses romans, mais un tel enthousiasme titille ma curiosité! Je vais aller y faire un tour tient!

Katell Bouali a dit…

@chiffonnette: j'ai ôté le lien vers l'extrait car il ne fonctionnait pas! Une vraie galère. Je vais le copier/coller sur mon billet ce sera plus simple...mais plus long à lire ;-)

BelleSahi a dit…

Tu vois quand je lis tes posts, je ressens beaucoup d'enthousiasme parce que tu sais faire passer ton plaisir de lire un roman. Tu en parles très bien. Ah....soupir. Je note bien sûr ! Bonne soirée !

maijo a dit…

Les livres que je préfère de lui sont Le maître d'escrime et Le club Dumas (qui a été adapté au cinéma sous le titre 'la neuvième porte'), sans oublier son personnage phare, Alatriste. Je confirme, ses références culturelles et historiques sont immenses et justes, il crée une atmosphère "comme si on y était".

Katell Bouali a dit…

@bellesahi: merci pour le compliment "roudoudou". Si tu as l'occasion de l'emprunter, c'est une très belle lecture.
@maijo: j'ai noté "le club Dumas" ainsi que la série des Alatriste. Mon mari est un grand lecteur de Reverte. Il est vrai que j'avais l'impression d'être réellement dans la tour de guet et devant la fresque!

Anne a dit…

Je connais le film "La neuvième porte", je l'ai beaucoup aimé. par contre je ne connais pas cette auteur dont tu parles si bien! Je le note et vais voir du côté des poches s'il s'y trouve...

Lamousmé a dit…

Ah!!! Arturo...tout un roman...(oui bon pas très constructif comme commentaire!!!):o))) très beau billet!!!

Katell Bouali a dit…

@anne: "Le peintre de batailles" venat de sortir, il ne doit pas être en poche. par contre, ses romans plus anciens doivent pourvoir se trouver en collection de poche.
@lamousmé: :-) C'est gentil tout plein d'être passée. Je suis contente que tu aies apprécié la lecture du billet.

Moustafette a dit…

Ton enthousiasme est effectivement communicatif. Ca me donne envie de tenter à nouveau cet auteur car "le tableau du maître flamand" ne m'avait pas passionnée.

Katell Bouali a dit…

@moustafette: essaie à nouveau avec ce roman passionnant, je ne me suis pas ennuyée une seconde à le lire. La confrontation entre Faulques et Markovic est prenante et pleine de suspense.

Caroline a dit…

J'apprécie beaucoup cet auteur, mais je n'ai pas encore lu ce roman. En tout cas, ta critique donne envie de s'y plonger !

Katell Bouali a dit…

@caroline: merci caroline :-)

Sandrine a dit…

Quel billet ! Cet auteur m'attire depuis un moment... cette fois c'est sur, je m'y mets.