mercredi 19 décembre 2007

Chat et Japon

Un jeune couple s'installe dans le pavillon d'une ancienne demeure japonaise, doté d'un immense et agréable jardin et jouxtant un chemin tortueux, surnommé "Le passage de l'éclair". Un jour, un petit chat apparaît dans la vie du couple et peu à peu celle-ci va s'en trouver transformée. Le jardin est splendide, une véritable féérie poétique, animée et rehaussée par la présence subtile tout autant que dynamique de ce petit chat, vite prénommé Chibi. Chibi qui ne se laisse pas caresser, qui garde sa liberté tout en entrant dans l'intimité de la maison. Une relation s'installe et s'éapnouit entre le chat et le narrateur et son épouse: Chibi a son carton garni de tissu, son écuelle pour le lait et celle pour la nourriture préparée avec soin et amour par ses maîtres d'adoption.
Chibi est l'âme du jardin, lui donnant tout son mystère et sa beauté: il laisse libre cours à ses folles courses félines, devenant alors, éclair de fourrure apportant une lumière fugace et vive au milieu de la verdure du jardin. La contemplation du monde fait place à celle du chat et de ses multiples facéties qui retiennent peu à peu toute l'attention du couple. D'ailleurs, ce dernier ressent une pointe de jalousie lorsque Chibi retourne chez ses véritables maîtres, il aimerait tant l'adopter définitivement. Dès que Chibi n'apparaît pas au moment habituel, les pires évènements sont imaginés jusqu'à l'arrivée, immuable du chat: "L'hiver arriva. Insensiblement, ce rite finit par faire partie de notre vie quotidienne, de la même manière qu'un penchant pour ainsi dire inexistant se développe pour peu qu'on le nourisse. Déjà cependant, ce qu'on pourrait nommer le destin accompagnait ce flux qui rythmait notre temps." (p 19) Le lecteur est emmené, grâce aux rites, aux références aux contes traditionnels, au rythme lent et délicat du récit, dans un autre monde, dans un autre temps. L'atmopshère particulière qui se dégage de cette impermanence latente des choses entraîne la lecture vers un univers tout en subtilité. Chibi est comme un don du ciel dans la vie feutrée, faite de contemplation et de douceur, du jeune couple. le lecteur a la sensation que rien de plus arrivera en dehors des descriptions d'une intense poésie des scènes dans le jardin: ainsi la rencontre avec la libellule "Je m'emparai du tuyau d'arrosage, je le fixai au robinet relié à la pompe automatique. Alors, craintivement, une libellule que je voyais toujours posée sur un grand rocher en bordure de l'étang bien exposé au soleil, élevant dans l'air le milieu de son corps bleu transparent poudré de blanc, s'approcha de l'eau du puits sur laquelle rebondissaient les gouttes du tuyau. Je mis un doigt sur l'extrémité pour en rétrécir l'ouverture, l'eau se scinda en deux filets et je dirigeai le jet haut vers le ciel. Est-ce parce que la distance était suffisante pour qu'elle ne s'effraie pas, la libellule ne s'envola pas et, tel un appareil de précision, s'approcha pour boire à cette eau qui jaillissait dans les airs." (p 50) Derrière les mots banals, la vision de la libellule bleue devient un moment de pur enchantement.
Imperceptiblement, l'atmosphère du récit devient sombre: l'empereur meurt et avec lui l'ère (le rythme du temps, des jours, des semaines, des années) qui porte son nom, la santé du propriétaire décline tellement qu'il est contraint de quitter sa demeure et son immense jardin. Malgré les rapprochements entre le jeune couple locataire et le couple âgé propriétaire, une atmosphère empreinte de froid imprègne la vie quotidienne présageant l'arrivée de désagréments. D'ailleurs, ils surviennent très vite: le décès du propriétaire implique la vente de la maison et de son pavillon. Comme le jeune couple ne peut acheter le pavillon, c'est la mort dans l'âme qu'il doit chercher un autre toit. Mais quitter le pavillon c'est aussi quitter Chibi et ses facéties, Chibi et ses visites ensoleillées. C'est aussi quitter ce quartier ancien, si calme, si représentatif du Japon traditionnel avec ses jardins, ses arbres, ses lanternes de pierre à l'entrée des propriétés, pour aller s'installer dans un Japon plus moderne et moins compréhensible. C'est quitter un lieu plein de sérénité pour une ville plus agitée. Et lorsque le départ sonne, l'absence de Chibi est cruelle: Chibi dont la vie s'est arrêtée une nuit, loin du chemin tortueux.
"Le chat qui venait du ciel" est le premier roman du poète Hiraide qui en fait un roman intimiste où est magnifié un Japon "hors du temps", le Japon des poètes, le Japon de ceux que peine l'essor de la modernité et de la civilisation de béton qu'elle engendre. Or, Chibi est la lueur d'espoir: l'espoir que l'émerveillement sera toujours possible malgré le béton qui rogne sur les demeures de la ville.
Un roman-poème où certaines descriptions sont une succession de haïkus. Un voyage hors du temps, dans une réalité de l'impermanence, dans un mode de l'éphémère qu'il faut saisir avec subtilité pour l'apprécier à sa juste valeur.
Un roman qui ne laissera indifférent ni les amoureux des chats ni les amateurs de littérature japonaise...si en plus les lecteurs font partie des deux catégories c'est le bonheur assuré!
Merci Carson (et le swap lit-thé-rature de Loutarwen!) pour cette belle découverte!


Roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu


17 commentaires:

Larkéo a dit…

ma libraire parle de toi !
http://tournezlapage.canalblog.com/archives/2007/12/18/7279270.html

cathulu a dit…

Très joli billet !

http://www.leslecturesdeflorinette.com a dit…

Encore un magnifique roman magnifiquement présenté que je m'empresse de noter !!

yueyin a dit…

Quelle merveille... impossible de résister à tant de poésie... je note et surligne du même geste !!!!

sylire a dit…

C'est un joli petit livre ! J'avais beaucoup aimé.

Katell a dit…

@larkéo: les coïncidences sont étranges parfois ;-) Cela me fait plaisir de savoir qu'elle passe de temps à autre chez moi :-)
@cathulu: merci cathulu :-)
@florinette: j'espère que tu apprécieras autant que moi la lecteure de ce roman quand l'occasion s'offrira à toi.
@yueyin: carson connaissait mes points faibles ;-) Et ça n'a pas fait de pli: j'ai plongé avec délices dans cette belle histoire.
@sylire: :-D l'as-tu chroniqué que je mette en lien ton avis?

Flo a dit…

Il est dans mon challenge 2008 !
Je n'ai lu que du bien de ce livre et j'ai hâte de le lire :)
Bonnes vacances Katell !

moustafette a dit…

Noté, évidemment !

Naina (http://notesdelecture.canalblog.com) a dit…

Tu as très bien retranscris l'atmosphère de ce petit roman. Il est vraiment très agréable à lire.

sylire a dit…

Je l'ai lu avant d'avoir mon blog. Je n'ai pas fait de billet.

Katell a dit…

@flo: je te comprends ;-) Bonnes vacances à toi aussi :-D
@moustafette: :-D
@naina: merci naina, ton compliment ne va droit au coeur :-)
@sylire: ;-)

Joelle a dit…

Je l'avais déjà noté dans ma LAL et tu ne fais que confirmer ce choix ! Cela a l'air d'être une belle lecture :)

Katell a dit…

@joelle: oui une très belle lecture!

Naniela a dit…

On m'a offert ce petit livre et je viens de le terminer. Tu en parles merveilleusement bien.

Vanessa a dit…

Je viens d'en faire un billet... je suis sûr qu'il te plaira (pas très humble la fille mais bon...)
http://iam-like-iam.blogspot.com/2008/05/chasseur-et-protecteur-de-lenfance.html

Vanessa a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Michaela a dit…

Bonjour, je decouvre ce blog. Je pense m'y arreter un peu pour lire. Bon dimanche chez vous.