jeudi 13 décembre 2007

Moi, Juette

Juette est une enfant de 13 ans, solitaire et au monde intérieur riche de questions et de rêves. Elle vit une enfance sombre, loin de toute tendresse maternelle. Elle aimerait tellement savoir lire et écrire, pouvoir lire les romans de chevalerie, rêver tranquillement sous le grand arbre de la cour et surtout pouvoir être pieds nus et sentir les douceurs de l'herbe, de la mousse: "Parfois je m'échappe pour aller m'asseoir sous l'arbre de la cour. Je me tiens aussi droite qu'une porte. pas un seul de mes cils ne bouge. Je ne fredonne aucune chanson. Je me tais, immobile. Très doucement, je frotte mes pieds l'un contre l'autre. Les sangles de cuir cèdent. J'appuie fort pour sentir la terre sous ma peau. C'est un froid bienheureux, une caresse fraîche qui remonte dans mes jambes. Si quelqu'un me surprend, il ne verra qu'une statue. Il se dira que les statues ne pensent pas et e font rien. Mais moi, perchée sous mon arbre, je suis pieds nus. Je respire. Je regarde." (p 17) Juette est à l'étroit devant le feu où coud sa mère, où elle-même tente d'apprendre à repriser, à couper, assembler....pour qui? Pour quoi? Pour un futur mari....Pour bien tenir un futur foyer. Comme elle aimerait se soustraire à cet avenir si terne, tellement insipide, si loin de ce qu'elle ressent au plus profond de son âme. D'ailleurs, son âme se cabre dès qu'elle voit les prélats à la table de ses parents. Juette se cabre pour beaucoup de choses et Juette passe pour être étrange, bizarre et guère facile à marier au grand désespoir de sa mère! Juette sent la révolte contre le système gronder et grandir en elle...d'autant plus qu'elle admire les livres du monastère d'Hugues, le moine copiste, doux et compréhensif envers sa fascination pour les récits chevaleresques, pour les conteurs itinérants qui animent l'imagaire des gens de foire en foire. Hugues écoute les questions qui assaillent Juette, elle qui souhaiterait tant apprendre , savoir et connaître pour enfin avoir des réponses.
Juette aime suivre la Meuse qui devient Sambre juste avant le monastère: "J'aime ce chemin: il suit le bord de la Meuse jusqu'à ce qu'elle devienne Sambre. C'est un sentiment étrange que de marcher en confiance aux côtés d'une amie qui a perdu son nom. Comme si l'on pouvait découvrir encore une présence que l'on connaît si bien." (p 28 et 29)
Juette a 13 ans et est sur le point de perdre son enfance sans aucune explication, sans aucun chemin à suivre hormis celui de sa révolte et sa haine de l'homme. Pourquoi en arrive-t-elle à la haine non seulement du corps de son époux, de l'homme, mais aussi du sien? Sans doute parce que les adultes n'ont pas su saisir son désarroi intérieur qui ravage lentement mais sûrement son âme. La lecture de ce passage est poignant et intense d'émotion...Juette, pauvre Juette, jetée aux fauves: "Souvent je repense aux dernières couleurs de mon enfance. Les joues roses de ma mère quand elle dit: "Tu devras coudre pour quelqu'un." L'éclat bleu des vitraux. Bleu aussi, le regard de cet homme découvert lors des fiançailles. Ses mains sont courtes et pâles. Il est receveur des impôts, comme mon père. Il y avait le gris des boucles du prêtre. Le noir de ses ongles. Et la belle couleur jaune, l'or des anneaux échangés, a brillé dans la lumière. L'homme s'est approché. Il tremblait d'émotion. J'ai tourné la tête. Lorsque sa bouche s'est aplatie contre ma joue, j'ai croisé les yeux de mon père, assis au premier rang.
Je me souviens du gris des quarante jours suivants. Le blanc de la robe cousue par ma mère. Le rouge de ma peau sous la robe parce que le tissu me grattait. Ces couleurs, j'aurais voulu les conserver dans les petits bocaux qu'utilise Hugues pour dessiner. Chaque instant de mon enfance sous forme de poudre, sagement posée sur un pupitre, qui n'a besoin que d'eau pour apparaître."
(p 76 et 77) Juette sacrifiée sur l'autel des convenances et des traditions. Comment ne pas haïr celui qui la possède chaque nuit? Comment ne pas refuser de grandir, de devenir femme? Comment accepter une transformation de son corps lors de la maternité? Juette perd son premier bébé mais un corps mort ne peut donner la vie, une enfance morte dans la souffrance ne peut donner la vie. Puis elle est imperméable au garçon qu'elle engendre: le dégoût pour tout ce qui concerne la chair est à son paroxysme, Juette est mûre pour aborder les rives de la folie et de l'illumination.
Juette a 18 ans et est une jeune veuve convoitée et désirée. Elle se rebelle contre le cours de la vie et des choses: elle refuse le remariage, elle refuse la loi des hommes et des prêtres bouffis de suffisance et de nourritures. Elle abandonne ses biens pour s'occuper d'une léproserie et elle en deviendra peu à peu la porte-parole. Elle acquiert une aura telle que l'Eglise prend peur: c'est l'époque des mouvements religieux contestataires, prônant un retour aux sources du christianisme, sans apparat et sans hiérachie. Dieu est partout pour tous. A force de prières, de privations, Juette parviendra à l'illumination et sa renommée n'en sera que plus grande.
C'est le temps des procès, des bûchers sur lesquels l'hérésie est réduite en cendres par l'Eglise. Juette sera arrêtée, échappera au bûcher mais clamera haut et fort, rebelle et partant vivre sa passion en recluse: "Je suis propre. Je suis propre et je sais tout." Une violence monte en Juette, celle des illuminés qui non seulement n'ont plus peur de quoi que soit mais encore savent que tout espoir est perdu. Reste à aller au bout de la route choisie...la réclusion dans la solitude emmurée et les prières. Un homme, un seul homme saura la cerner, l'accompagner et surtout l'aimer de tout son être sans pouvoir lui offrir la délivrance de l'amour partagé: Hugues, ce moine séculier, son ange gardien, sa conscience et son ami le plus cher.
Clara Dupont-Monod nous livre un roman extraordinaire d'émotion, d'actes vrais, de foi exacerbée par l'hypocrisie d'une église vautrée dans les abus les plus indécents. Un roman racontant l'histoire vraie d'une jeune fille qui se lève pour résister à l'oppression masculine, pour se rebeller contre l'ordre établi, pour vivre sa foi dans l'illumination de la passion, au le sens christique du terme: elle souffre, elle endure les restrictions qu'elle s'impose pour être au plus près de Dieu et de la vérité....mais aussi, peut-être, pour obtenir les réponses à toutes ses questions.
Clara Dupont-Monod dote son roman de deux voix, masculine et féminine, celles de Hugues et de Juette: elles se répondent, se complètent, s'amplifient et s'éclairent l'une et l'autre.
Une très belle découverte et un voyage extraordinaire dans la vie d'une femme libre perdue dans son époque qui ne reconnaît aucun droit, aucune capacité de raisonner à la femme. Certes, la haine des hommes peut paraître outrancière parfois, mais comment ne pas comprendre Juette qui se voit sacrifier au nom d'un mensonge contenu dans le "oui, je le veux" des sacrements d'un mariage qu'elle n'a jamais voulu?




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés



12 commentaires:

Joelle a dit…

A chaque fois que je lis un billet sur ce livre, je m'en vais vérifier s'il est enfin dispo à la biblio ... et bien, toujours pas (et pas avant le 26 au mieux !)

Allie a dit…

Ouf... moi il ne m'attire pas ce livre... Je ne crois pas que je le lirais!

Mandragore a dit…

Katell, merci pour ce beau billet plein... de passion!

Karine a dit…

Tous les billets vantent ce livre, le tien est particulièrement beau... mais il y a quelque chose qui m'arrête (probablement le mot "léproserie" ... je suis une horrible hypocondriaque!!!)... je me dis que je vais le lire... et ensuite je ne sais plus! Vive l'indécision!

Anne / http://insatiable-lectrice.over-blog.com/ a dit…

Ce roman est en passe de devenir LE roman à lire...Bon allez, ma LAL n'est plus à un livre près;-(

Eugénie a dit…

Je suis pas arrivée à rentrer dedans....
Mais je suis contente que tu l'aies aimé car l'auteure me plaît, j'ai envie qu'elle marche.

http://www.leslecturesdeflorinette.com a dit…

J'ai beaucoup aimé cette rencontre, l'histoire de cette femme extraordinaire que je ne connaissais absolument pas !!

freude a dit…

Histoire de détonner, moi je n'ai pas trop aimé l'histoire trop mystique à mon goût, par contre j'ai trouvé l'écriture belle.

Emeraude a dit…

j'ai vu un billet chez chiffonnette qui m'avait plus que donné envie, même si à cette époque, j'avais besoin de lectures légères!
J'ai rencontré Clara Dupont-Monod au salon du livre du Figaro, elle est vraiment adorable.
Du coup, j'ai acheté son livre, dédicacé, donc, pour ma mère à offrir pour Noël. Et si je ne l'ai toujours pas lu (j'attends de l'offrir quand même...) je le conseille sans cesse à mes clients ! :-)

chiffonnette a dit…

@ Emeraude: merci!
@ Katell: c'est un des plus beaux livres quej'ai lu cette année je pense. Elle met une intensité dans l'écriture, dans ses personnages que j'ai trouvé extraordinaire. Et puis cette femme en révolte, cette trajectoire inouie... J'en frissonne encore. A une époque j'ai fait de l'histoire médiévale et 'javais lu les livres de Duby notamment. Elle donne corps à des textes universitaires.

Katell a dit…

@joelle: serait-il victime de son succès? Mince, y a-t-il moyen de faire des réservations à ta médiathèque? Mercredi je vais aller réserver le premier tome de Millenium!
@allie: une bonne nouvelle pour ta LAL et ta PAL ;-)
@mandragore: merci pour ta gentille remarque. J'aimerais tant que ce roman soit lu par le plus de monde possible!
@karine: ;-) ce roman arrivera entre tes mains quand ce sera pour toi le bon moment pour le lire.
@anne: je compatis pour ta LAL (pour une fois que je ne suis pas à la traîne côté lectures de rentrée littéraire...) ;-) Ce roman vaut vraiment le détour!
@eugenie: merci eugénie ;-)
@florinette: le personnage de Juette (historique et romanesque) est captivant, même si parfois sa haine peut être dérangeante. Remises dans le contexte historique et social, beaucoup de choses s'expliquent et deviennent lisible spour nous, lecteurs du 21è siècle!
@freude: il est certain que la mystique tient une place importante dans le roman. Ce qui est parfait c'est que l'acriture est vraiment belle et permet au lecteur peu porté sur le côté mystique de prendre plaisir à le lire :-)
@emeraude: ah làlàlà, je suis envieuse d'un coup ;-p Je ne l'ai vue que dans une émission du "Bateau livre" où elle était rayonnante et convaincante au plus haut point! C'est un collector que tu offres à ta maman...la veinarde :-D
Les clients te font-ils des retours enthousiastes suite à leur lecture? J'espère que oui...il est sublime ce roman!!! (non, non, je ne suis pas accro déjà ;-) )

Katell a dit…

@chiffonnette: quand je pense que j'avais oublié de mettre en lien ton avis et ton enthousiasme pour ce formidable roman!! Oubli réparé:-D Merci chiffonnette d'être passée me lire!