lundi 3 décembre 2007

La route de la soie

Nous somme en 1861, Hervé Joncourt est un jeune homme promis à une belle carrière militaire et qui partira à la recherche d'oeufs de vers à soie pour alimenter l'industrie des soyeux lyonnais: "On était en 1861. Flaubert écrivait Salammbô, l'éclairage électrique n'était encore qu'une hypothèqe et Abraham Lincoln, de l'autre côté de l'Ocan, livrait une guerre dont il ne verrait pas la fin" (p 9).

En effet, une épidémie lamine la production française de vers à soie et une seule solution s'impose à tous: pénétrer dans l'espace interdit du Japon, l'autre bout du monde du XIXè siècle finissant "En ce temps-là, le Japon était, effectivement à l'autre bout du monde. C'était une île faite d'îles et qui avait vécu pendant deux cents ans complètement séparé du reste de l'humanité, refusant tout contact avec le continent et interdisant l'accès à tous les étrangers. La côte chinoise était à près de deux cents milles, mais un décret impérial avait veillé à la rendre plus éloignée encore, empêchant sur toute l'île la construction d ebteaux à plus d'un mât" ( p 24). Hervé Joncourt part donc par monts et par vaux à travers l'Europe, la Russie extrême orientale avant de traverser la mer pour accéder, clandestinement, sur les rives japonaises. Un voyage long et périlleux comme tous les voyages à cette époque, une épopée qui se répètera chaque année: " Hervé Joncourt partit avec quatre-vingt mille francs-or, et les noms de trois hommes que Baldabiou lui avait procurés: un Chinois, un Hollandais et un Japonais. Il passa la frontière près de Metz, traversa le Wurtemberg et la Bavière, pénétra en Autriche, ateignit le train Vienne puis Budapest et poursuivit jusqu'à Kiev. Il parcourut à cheval deux mille kilomètres de steppe russe, franchit les monts Oural, entra en Sibérie, voyagea pendant quarante jours avant d'atteindre le lac Baïkal, que les gens appelaient: mer. Il rdescendit le cours du fleuve Amour, longeant la frontière chinoise jusqu'à l'Océan, et quand il fut à l'Océan, resta onze jours dans le port de Sabirk en attendant qu'un navire de contrebandiers hollandais l'amène à Capo Teraya, sur la côte ouest du Japon. A pied, en empruntant les routes secondaires, il traversa les provinces d'Ishikawa, Toyama, Niigata, pénétra dans celle de Fukushima et arriva près de la vile de Shirakawa, qu'il contourna par l'est, puis attendit pendant deux jours un homme vêtu de noir qui lui banda les yeux et qui le conduisit jusqu'à un village dans les collines où il passa la nuit, et le lendemain matin négocia l'achat des oeufs avec un homme qui ne parlait pas et dont le visage était recouvert d'un voile de soie. Noire." (p 31 et 32)
Ce fut l'épreuve de vérité qui mettra en lumière l'extraordinaire prédisposition d'Hervé Joncourt à se faire accepter par l'Autre. En effet, au jeu du "poker menteur" il joua habilement, suffisamment pour prouver au seigneur japonais, Hara Kei, qu'il était digne de confiance! Une étrange relation amicale va se nouer entre les deux hommes...avec comme point d'orgue la présence d'une jeune fille, muette, superbe aux yeux "qui n'avaient pas une forme orientale" (p 36).

Entre cette belle jeune fille inconnue et Hervé Joncourt se tisse une histoire d'amour aussi douce et légère qu'un voile de soie japonaise, silencieuse et désespérée. Une sensualité extraordinaire se dégage des scènes, notamment celle du coup de foudre:
"La jeune fille souleva légèrement la tête.
Pour la première fois, elle détacha son regard d'Hervé Joncourt, et elle le posa sur la tasse.
Lentement, elle la tourna jusqu'à avoir sous ses lèvres l'endroit exact où il avait bu.
En fermant à demi les yeux, elle but une gorgée de thé.
Elle écarta la tasse de ses lèvres.
La replaça doucement là où elle l'avait prise.
Fit disparaître sa main sous son vêtement.
Reposa sa tête sur les genoux d'Hara Kei.
Les yeux ouverts, fixés dans ceux d'Hervé Joncourt.(...)
Hervé Joncourt baissa les yeux. Devant lui, il y avait sa tasse de thé. Il la prit et commença à la faire tourner et à l'examiner, comme s'il cherchait quelque chose, sur le fil coloré de son bord. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il y posa ses lèvres, et but jusqu'au fond."
(p 38 et 39)
Hervé Joncourt rentrera chez lui, par le même chemin qu'à l'aller, éternel rituel du voyage: "Six jours plus tard, Hervé Joncourt s'embarqua, à Takaota, sur un navire de contrebandiers hollandais qui le déposa à Sabirk. de là, il remonta la frontière chinoise jusqu'au lac Baïkal, traversa les quatre mille kilomètres de terre sibérienne, franchit les monts Oural, atteignit Kiev et parcourut en train toute l'Europe, d'est en ouest, avant d'arriver, après trois mois de voyage, en France. Le premier dimanche d'avril - à temps pour la grand-messe - il était aux portes de Lavilledieu." (p 41)

Un court roman étrange, qui laisse, une fois la dernière page tournée, le lecteur dans une atmosphère difficile à décrire. L'impression d'être sur sa faim, de vouloir que l'histoire continue et dure un peu plus longtemps, pour finalement s'apercevoir que tout est dit avec subtilité et qu'il n'y a rien à ajouter.
Le rythme de certains passages, ritournelles presque à l'identique, sont les fils d'une navette sur un métier à tisser, des fils qui vont et viennent pour construire, avec délicatesse, une très belle histoire d'amour et de passion. Un petit roman qui garde son lecteur longtemps sous son charme.


Roman traduit de l'italien par Françoise Brun

Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés

14 commentaires:

chiffonnette a dit…

C'est un des romans qui m'a le plus marqué cette année sans doute. J'ai aimé cette atmosphère, ce bouble amour, cette rencontre de deux cultures. Définitivement un petit livre que je vais relire avec plaisir!

Florinette a dit…

Comme je le disais à Chiffonnette c'est un très joli roman que j'ai découvert, il y a un bout de temps, et à force de lire les résumés, cela me donne envie de le relire !! ;-)

Loba a dit…

J'avais bien aimé cette lecture très poétique et sensible

antigone a dit…

J'adore ce livre, tout simplement.

Karine a dit…

Je l'ai lu cette année moi aussi et je l'ai beaucoup aimé! Cette narration, presque comme un conte, m'a beaucoup plu et m'a transportée au Japon!

cathulu a dit…

J'adore ton billet !

moustafette a dit…

Ce très beau petit lire me fait penser aussi aux courts romans de Maxime Fermine, tout en poésie et concision.

BelleSahi a dit…

Lu il ya quelques temps déjà et j'ai beaucoup aimé aussi ! Bises !

Katell a dit…

@chiffonnette: je me dis aussi que plusieurs lectures ne sont ps lassantes!
@florinette: ;-) amusant.
@loba: je confirme la poésie et le sensible dégagés par ce texte :-D
@antigone: ne rien ajouter à cela...tout simplement :-)
@karine: c'est vrai que l'on se croirait dans une ambiance de roman japonais!
@cathulu: merci cathulu :-)
@moustafette: tout à fait exact :-D
@bellesahi: un court roman qui fait l'unanimité! Bises à toi Bellesahi ;-)

Anjelica a dit…

Il est prévu dans mon challenge ABC 2008, je l'ai reçu dans le cadre d'un swap et il attend patiemment les 1ers jours de la nouvelle année :)

Katell a dit…

@anjelica: tu vas te régaler!

BlueGrey a dit…

Ce livre est un de mes coups de coeur de cette année ! J'ai adoré cette double histoire d'amour qui ne dit pas son nom évoquée dans un style épuré et aérien... Magistral !

Joelle a dit…

Je l'ai lu il y a quelques années (mais je n'avais pas rédigé de chronique à l'époque). J'avais bien aimé mais je n'en ai gardé qu'un très vague souvenir !

Anonyme a dit…

Bonjour
Je découvre votre blog.
Pouvez-vous me dire si certains d'entre vous on détecté 3 niveaux de lecture dans ce livre ?
1) la découverte du Japon et un amour avorté,
2) un conte onirique et érotique, allégorie de la caresse et de la sensualité,
3) un conte ésotérique constitué de métaphores et de mythes grecs - romains et égyptiens

SOIE = HERMES dieu protecteur des voyageurs de commerce et des traficants (Rôle tenu par BALDABIOU)

HERMES = HERMES TRISMEGISTE fondateur de l'occultisme

VER A SOIE = allégorie de la résurrection (momie et renaissance)

Il m'a semblé que le texte était entièrement côdé. Comme un voile de soie, il y a 2 faces aux motifs inversés .
recto/verso : les personnages sont inversés
HERVE / HARA KEI (fantasme)
HELENE / JAPONAISE (fantasme)

A chaque lecture, je l'ai perçu différemment. Je suis au 3è niveau et c'est comme si j'avais trouvé une carte au trésor.
Tu tires un fil et tous les côdes se déroulent et se dévoilent.

PS : le japon n'est que la toile de fond de l'allégorie. Si l'auteur avait voulu nous parler de l'industrie de la soie, il aurait dû la relier à la Chine et à l'Iran. La route de la soie ne passait pas par le Japon.

Petite Fleur bleue = Myosotis autrement appelé Forget me not ...

Ce livre est un chef-d'oeuvre

Bonnes lectures à tous