dimanche 25 mars 2007

5ème Prix des Lecteurs du Télégramme #1




Erik Orsenna possède un talent certain: rendre simples des notions compliquées, voire complexes.
Après « La grammaire est une chanson douce », « Les chevaliers du subjonctifs », il nous offre « Voyage aux pays du coton »...un voyage tant littéraire qu' « économique » dans le monde de l'économie libérale...une économie libérale vue par le prisme d'un regard de romancier.
Le voyage commence en Afrique, continent de la génèse de l'humanité, au Mali où une entreprise d'état, le CMDT (qui participe à l'alphabétisation des producteurs de coton), centralise les récoltes et permet aux producteurs de vivre du fruit de leur labeur. L'Afrique, où l'attente est reine, où le temps est extensible à l'infini, où les aides routiers décorent leur camion pour tromper ce temps qui s'écoule avec une infinie lenteur....les usines cotonnières ne possèdent pas d'entrepôts pour stocker les balles blanches de coton....Kafka ou Ubu en Afrique? Orsenna nous livre les échos d'une légende Dogon où l'on apprend que « soy » signifie « étoffe » mais aussi « c'est la parole »....quand coton et racines millénaires se mêlent, l'économie sauvage a des accents chantants d'épopée.
J'ai aimé les descriptions des ambassadeurs des Etats-Unis et de France: deux personnages très éloignés l'un de l'autre: l'ambassadrice américaine au leitmotiv de mondialisation économique, l'ambassadeur français à l'esprit empreint des Lumières et sachant regarder autour de lui les beautés botaniques et géologiques du Mali, l'économie sèche et cupide face à la curiosité intellectuelle envers l'autre. Deux visions du monde....on souhaiterait tellement que ce soit la deuxième qui fasse avancer ce monde...
Le voyage se poursuit aux Etats-Unis où les protections douanières sont aussi efficaces qu'invisibles....les producteurs sont subventionnés au plus haut point afin de pouvoir concurrencer allègrement les cotonniers africains. Au pays du libéralisme sauvage, les lobbies sont rois, surtout celui du coton, et les subventions publiques la bouée de sauvetage d'une production qui sinon sombrerait. On voit la paille dans l'oeil du voisin mais surtout pas la poutre que l'on a dans le sien. Une allusion aux recherches scientifiques menées par Monsanto fait frémir...
Ensuite, Orsenna nous emmène au Brésil, le pays où tout est neuf, où tout est à créer, à dompter. Il y a encore des terres à conquérir et à défricher...mais à quel prix! La déforestation de l'Amazonie, l'accaparement des terres agricoles par une poignée d'hommes, et la grande importance des OGM dans le coton!!! Quand on inocule un gènes d'araignée pour obtenir une texture plus fine et plus résistante, quand un laboratoire a l'idée d'introduire un gène de lait (il plaisante mais à peine...) afin d'obtenir une blancheur éclatante, il y a de quoi frémir. Le Brésil, pays du libéralisme triomphant, pays émergent en plein croissance où l'oeil avide des grand groupes repère les « bonnes affaires » possibles.
Puis, le lecteur, étourdi, se retrouve en Egypte, où le coton est une culture millénaire et où pousse le plus beau coton du monde. L'Egypte et ses couleurs, son passé illustre et qui poursuit lentement, mais sûrement, sa route vers l'avenir. L'Egypte qui a une conception familiale de l'économie, qui tisse ses relations économiques entre grandes familles à travers le monde. Une autre conception du monde et de sa marche. Un pays qui a son musée du coton où personne ne se rend et qui est d'une richesse incroyable. La rencontre avec le directeur du musée est belle et émouvante: c'est une rencontre d'hommes empreints d'humanité dans un monde qui en est de plus en plus dépourvu. Le temps s'arrête puis reprend doucement sa course. Le chapitre sur l'Egypte s'achève sur cette note d'éternité du bassin méditerranéen, berceau des échanges commerciaux: « ...notre ville (Alexandrie) a d'abord le génie du commerce. Et pour le vrai commerçant, l'important c'est le commerce, pas ce dont il commerce. Le vrai tissage est le lien qui se développe entre les humains. Comment leur donner tort? », « Il y a tous les métiers dans le coton, de l'agriculture à la finance. Un bon négociant doit tout savoir à tout moment de la Chine et de l'Amérique, de l'Australie et de l'Ouzbékistan. Un bon négociant est à l'écoute permanente de la planète. Et puis le coton aime la paix. Quand le coton va bien, c'est que le monde est calme et digne. »
L'étape suivante du voyage: l'Ouzbékistan. Le coton est le revenu de l'état. L'irrigation fait pousser cet arbuste de blancheur....et fait reculer la Mer d'Aral. La mer blanche supplante l'étendue bleue et perturbe l'écosystème d'une région. La marée ne monte plus, elle est pour toujours à marée basse: pour la mer d'Aral, la montre de la lune s'est arrêtée au nom du coton qui fait exister sur la scène internationale au même titre que le pétrole. L'Ouzbékistan, entre tradition et modernité, terre d'Histoire, terre des Scythes, terre qui abrita les artistes proscrits par Moscou...la laideur recèle parfois d'extraordinaires beautés.
Enfin, la Chine. Qui ne laisse plus le temps au temps: les arbres plantés sont déjà grands le long des boulevards modernes. Les jardins des palais anciens ne sont plus que des pépinières où tout s'accélère. Une poésie s'en va pour une prosaïque vision du monde. Les chaussettes font la fortune de Datang et les malheurs de l'Occident: le capitalisme a des racines millénaires en Chine. Le travail est incessant et culturel: « Pourquoi en France, n'aimez-vous pas les enfants? En France, vous ne travaillez pas assez. Donc vous préparez mal l'avenir de vos enfants. Chaque année, la dette de la France augmente. Seuls ceux qui ne travaillent pas assez s'endettent. Et qui doit rembourser? Les enfants. ». En effet, « que répondre? »!
Ce voyage ne masque pas les duretés de la récolte de ce coton si blanc, si doux: il coupe, lacère les mains des récoltants, il mène la vie dure à ceux qui le travaillent et qui en dépendent. Mais le coton est au monde végétal ce que le porc est au monde animal: tout est bon...la fleur floconneuse et blanche, les graines (transformées en huile végétale que nous consommons sans le savoir), les restes fibreux qui deviennent litière. Une manne terrestre?
Le juste prix du labeur de chacun ne se trouve pas dans nos habitudes occidentales d'achats dans les hypers, symboles de la mondialisation et du libéralisme, insultes au travail et à sa valeur. En effet, sous toutes les latitudes cultivant le coton, la fierté du travail bien fait illumine les coeurs des hommes et des femmes qui peinent dans les champs et dans les usines. Et rien ne peut le leur ôter...
« Pour comprendre les mondialisation, celles d'hier et celle d'aujourd'hui, rien ne vaut l'examen d'un morceau de tissu. Sans doue parce qu'il n'est fait que de fils et de liens, et des voyages de la navette. »...Il n'y a rien à ajouter à cette belle conclusion d'Orsenna, en quatrième de couverture.

4 commentaires:

Vanessa a dit…

Magnifique billet Katell. J'aime beaucoup Orsenna pour sa manière de parler du complexe. "La grammaire est une chanson douce" avait été un vrai bonheur de lecteur et je vois que je peux acheter les yeux fermés celui-ci. Merci de nous l'avoir présenté, je serais peut-être passée à côté.

Katell Bouali a dit…

Merci vanessa :-)
Je suis entrée sans problème dans le livre et je me suis laissée guider par Orsenna qui a une écriture fluide et belle. Un vrai bon moment de lecture!

freesia a dit…

je me souviens l'avoir entendu parler du coton et sans doute de son livre. je me laisserais bien tenter ne serait-ce que pour m'instruire. il s'agit tout de même d'un roman, n'est-ce pas?

Katell Bouali a dit…

@freesia: c'est un essai mais à la sauce Orsenna c'est à dire avec une écriture très agréable et un rythme très romanesque.