samedi 1 mars 2008

Dans la peau de François Villon



quatrième de couverture:


"Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis"

"Il est peut-être né le jour de la mort de Jeanne d'Arc. On a pendu son père et supplicié sa mère. Il a appris le grec et le latin à l'université de Paris. Il a joui, menti, volé dès son plus jeune âge. Il a fréquenté les miséreux et les nantis, les étudiants, les curés, les prostituées, les assassins, les poètes et les rois."

François Villon, poète maudit, poète fécond sans illusion sur la nature humaine, viscéralement attaché à Paris, son cordon ombilical, sa raison de vivre et de mourir, viscéralement attaché à l'insubordination et à l'ironie. François Villon qui un jour disparut sans laisser de trace hormis ses ballades salaces aux accents sordides de la vérité mise à nu.
Jean Teulé s'attache à un exercice difficile: la biographie. On peut le dire, mission réussie, Mr Teulé! Certes, la biographie est romancée mais dans le respect des connaissances de l'époque de Villon, ce Moyen Age si exotique et épouvantable à nos yeux. Jean Teulé se met dans la peau, le corps, la tête de Villon: il est cet homme façonné par l'horreur du quotidien de son époque. La Peste Noire a décimé un tiers de la population européenne, la guerre de cent ans ravage les campagnes, Paris est sous domination anglaise, la violence est partout, la mort et la vie se côtoient dans les endroits les plus insolites (le cimetière des Innocents est le lieu où se traitent affaires entre bourgeois, enterrements, vulgaires passes, meurtres et rapines; les cimetières lieux de rencontre entre le sacré et le profane). La famine engendrée par l'instabilité politique et l'inanité du pouvoir royal, et le rythme effréné des exécutions des malandrins au sinistre gibet de Montfaucon entraînent un insane (à l'aune de notre regard du XXIè siècle) trafic de corps qui se retrouvent dans les diverses nourritures proposées sur les étals parisiens!
"Sur cette colline après les ramparts, je surplombe la capitale et la rougeur du soleil couchant se fond dans le gris-bleu des brumes qu'elle teinte d'incendie et de sang. Je regarde les étoiles et les noeuds d'univers. Voilà, c'est le siècle d'enfer. Derrière moi le plus ancien et plus énorme gibet du royaume - un parallélépipède de maçonnerie, haut de quinze pieds, large de trente, long de quarante, avec une porte, un escalier et une cave à ciel ouvert au milieu. Autour de la late-forme, seize hauts piliers en colonnade et liés entre eux, sur trois étages, par des poutres vermoulues où quatre-vingts pendus, au bout de leurs chaînes rouillées, menacent de tout faire écrouler. De longues échelles sont placées contre les poteaux pour y monter les condamnés. En chemise, ils dansent un branle en l'air parmi les odeurs...La bise du soir froisse chaînes et corps décomposés, remue tout cela dans l'ombre.Les débris humains qui se détachent des chaînes tombent dans la cave où les magiciens viennent la nuit chercher des bouts de cadavres, émasculer les charognes. Je suis assis sur les marches de ce monument devant la fosse aux chiens où l'on a enterré vivante ma mère. Depuis il a beaucoup plu, neigé. L'eau a ruisselé de la colline, emportant les particules de celle qui ressemblait à Flora la belle Romaine Dîtes-moi où, en quel pays/Est...A coups de pierre, je cloue le parchemin de ma ballade sur un des poteaux du gibet, redescends vers Paris avant qu'on en ferme les portes pour la nuit." (p45 et 46).
Comment Villon aurait-il pu échapper à cette ambiance, qui nous semble délétère et mortifère mais qui est normale à cette époque? Comment aurait-il pu être autre? Le lecteur d'aujourd'hui ne peut qu'être révolté en lisant les chapitres de son intronisation dans le cercle, très fermé, des Ecorcheurs et des Coquillards, ces brigands sans tabous ni lois et tous plus ou moins psychopathes: son initiation nécessitant un vol, un meurtre et un cadeau....le plus affreux en la personne de sa douce amie, Isabelle! Là, notre sensibilité ne peut supporter de tels actes sans éprouver de répugnance à l'encontre de ce grand poète! Comment Villon aurait-il pu échapper à la fascination de l'horrible puisque l'horreur était le quotidien de tout une société! Après avoir échappé au fléau de Dieu (La Peste Noire), la vie ne tient qu'à un fil, la vie n'est qu'anecdotique, la vie n'est qu'un bref passage. Lorsque les hommes ont survécu aux champs de batailles où les blessures laissaient de graves séquelles, la valeur accordée à la vie ne peut être celle que nous lui accordons aujourd'hui. Cependant, il ne faut pas imaginer que les rues étaient encombrées de psychopathes et de fous, mais il est vrai que les temps troublés de cette période ont ravagé les paysages, les corps et les esprits.
Le lecteur assiste à la déchéance de Villon, vautré dans la luxure, le stupre et la barbarie jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus et tombe entre les mains d'un bourreau. Il y subira les pires supplices sans y succomber. Il en sortira brisé à jamais...sa trace se perd dans l'infini des chemins tortueux de ce siècle ensanglanté. La route de cet enfant confronté aux atrocités banales et répétitives le conduira vers un destin de créativité illuminée et transcendée par la vulgarité brutale, puante et noire de la vie des pauvres hères. Les pendus auront leur plus belle ballade grâce à sa plume de même que les Coquillards, routiers et affreux coquins et les jeunes filles en fleurs que l'on sacrifie sur l'autel de l'inspiration (Isabelle de Bruyère choisira de devenir une recluse).
J'ai aimé ce roman assorti des ballades célèbres de François Villon, les expliquant et les replaçant dans leur contexte historique, politique et social. J'ai apprécié la sensation d'être dans la peau de Villon, d'être dans sa tête, de voir par ses yeux. J'ai aimé cet homme qui semble accepter l'ordre des choses mais qui au fond de lui est profondément révolté....est-ce pour cette raison qu'il est fasciné par l'horrible et l'iconoclaste? J'ai dévoré ce livre malgré la noirceur des images, des actes et des pensées: j'aime le Moyen Age, sa littérature, sa statuaire, sa culture, sa peinture, ses constructions démesurées (à l'aune d'une foi extraordinaire), ses côtés obscurs fascinants.
Un texte qui ne laisse pas indifférent, un texte captivant, un texte qui peut être très dérangeant...et un texte d'une sensibilité exacerbée et qui en devient beau!
Merci cher club de lecture pour ce moment passionnant et palpitant!

Et surtout "Frères humains qui après nous vivez,/n'ayez les coeurs contre nous endurcis" ! François Villon avait-il le don de clairvoyance....?



Les avis des uns et des autres ici ou

21 commentaires:

amanda a dit…

Ton billet est superbe, katell !

Gambadou a dit…

Un livre qui ne laisse pas indifférent mais que j'ai fermé sans le finir. Même si l'époque était dur, j'ai trouvé que l'auteur se complaisait trop dans l'horreur

cathe a dit…

Exactement comme toi, j'ai "adoré ce livre malgré sa noirceur" :-)

Florinette a dit…

Une belle découverte pour moi également, même si j'ai été écoeurée plus d'une fois. Mais quelle histoire, quelle poésie !! L’ensemble est si bien écrit et documenté que l'on reste captivé par le récit !!

bladelor a dit…

Effectivement, il ne laisse pas indifférent, et pour une fois les billets de lecture sont bien opposés, il y en a pour tous les goûts.

Praline a dit…

Un beau billet pour une belle découverte. J'adhère aussi !

Katell a dit…

@amanda: merci amanada :-)
@gambadou: difficile période que le Moyen Age...il fascine ou dégoûte mais ne laisse jamais indifférent comme ce roman :-) Je me doutais, au fil de ma lecture, qu'il y allait avoir beaucoup d'avis différents :-D
@cathe: c'est ce que j'ai lu sur ton billet :-) Un très beauc moment de lecture passé avec Villon l'affreux!
@florinette: entièrement d'accord avec toi!
@bladelor: c'est le moins qu'on puisse dire ;-) Je comprends le refus devant les scènes très dures et très violentes...elles donnent vraiment d'affreux frissons.
@praline: merci praline. Une bien belle découverte grâce au club :-D

Karine a dit…

J'adore ton billet (ainsi que le commentaire que tu as laissé chez moi). Il place cette bio dans une autre lumière et en y repensant, il y a des choses que je peux voir différemment. J'ai tout de même trouvé ça très dur comme lecture mais j'ai bien aimé découvrir les ballades de Villon grâce à ce livre!

Grominou a dit…

Ton commentaire est très intéressant! J'ai bien saisi que l'auteur voulait nous faire comprendre que l'horreur engendre l'horreur et que Villon était le produit de la société qui l'a vu naître. Mais j'aurais aimé moins de complaisance dans les scènes de violence et de torture, dans mon cas le message aurait pu passer quand même sans me soulever le coeur! Une lecture intéressante tout de même, mais pénible.

Malice a dit…

Oui moi aussi je trouve comme toujours tes billets très intéressant .Ce livre ne laisse pas indifférent.
Je suis bien d'accord avec toi concernant la biographie romancée.

JULES a dit…

De mon côté, pour le Moyen âge, j'ai préféré Les piliers de la terre! Mais tu as raison la citation représente bien certains avis...

Katell a dit…

@karine: merci karine. Je ne peux qu'acquiescer au malaise éprouvé devant les horreurs décrites et je comprends les réticences des uns et des autres! J'ai adoré cette lecture de bout en bout :-)
@grominou: merci grominou :-) Le MA, comme je l'ai écrit souvent aujourd'hui, est tout sauf un long fleuve tranquille et la vision de l'humanité tout autre que celle d'aujourd'hui. Forcément, il y a choc des cultures et des sensibilités ;-)
@malice: merci malice :-)
@jules: "Les piliers de la terre" offre une autre atmosphère, celle des bâtisseurs de cathédrales...bien éloignée des rues glauques du Paris de Villon
;-) En fait, le MA ce sont ces atmosphères qui cohabitent, s'emmêlent et vivent ensemble ;-)

suzem a dit…

J'aime beaucoup ton commentaire Katell,il me donne envie de relire l'ouvrage malgré ce que j'ai pu écrire dans mon billet. Tu as très bien saisi l'intention de l'auteur.

antigone a dit…

J'ai eu du mal. Je n'ai pas pu le terminer...

eSseL a dit…

Je l'ai ajouté à ma PAL !

patacaisse a dit…

Je crois que je n'ai jamais lu un commentaire aussi bien fait !
C'est un magnifique billet !

nath a dit…

Merci pour ton billet très élogieux et très enthousiasme. Je suis fascinée par la façon dont tu en parles, c'est si beau ... Une belle découverte de lecture pour un livre qui pour sûr en mérite la lecture ... Bises

Nina a dit…

Ton article est très travaillé bravo ! J'ai aimé le livre et la représentation de ce Moyen âge où le peuple souffre, mais je n'ai pas aimé que Jean Teulé fasse un portrait très noir de François Villon il y a trop de zones d'ombre dans sa vie et surement aussi une partie de son oeuvre perdue à tout jamais alors pourquoi faire un poète aussi passif et complice des dérives de son époque....

kali a dit…

Je ne partage pas entièrement ton avis, mais j'admire ton billet! Comme l'ont dit d'autres avant moi, il est si bien écrit, si enlevé, que je finis par douter de mon propre ressenti :-D Bravo!

mammig a dit…

un livre qui retrace des choses d'une telle cruauté qu'il fallait avoir le coeur bien accroché pour certaines passages et le plus étonnant c'est que je n'arrivais pas à fermer ce livre, je voulais toujours voir ce qu'allait vivre François Villon. Je ne m'explique toujours pas comment on peut faire vivre ça à l'être aimé.

solsol a dit…

Superbe billet, Katell. Comme je ne pouvais pas le dire aussi bien, je me suis permis d'ajouter un lien vers ta critique.
Mais je crois être davantage dégoûtée que toi. Trop marquée par le viol d'Isabelle.