jeudi 6 mars 2008

Métamorphose


Je connaissais la verve ironique et dévastatrice de Serge Joncour dans "Vu", court roman que j'avais dévoré et adoré, aussi quand Goelen a proposé de faire circuler "Carton" je me suis laissée tenter sans barguiner!
L'action se déroule dans le rayon livres d'un hypermarché où officie un libraire qui vaque parmi ses cartons. De temps en temps il admire la femme du boucher, toute en rondeurs appétissantes. La monotonie le ronge: réceptionner des cartons, les ouvrir, mettre en rayon les livres, les classer, les valoriser pour qu'ils partent dans un caddy, recevoir Marino, le commercial d'un grand groupe d'édition, un groupe qui regroupe nombre d'éditeurs et édite la plupart de la production littéraire. Comme la clientèle est rare et le mouvement rarissime, notre libraire à force d'inactivité et d'inertie se transforme peu à peu. Cela commence par une difficulté à mouvoir les doigts, les mains puis le reste du corps. Tiens, cela me rappelle une autre transformation, une métamorphose kafkaïenne! Dans "Carton" il n'est pas question de métamorphose en cancrelat mais en...carton ondulé, vous savez, les images grandeur nature d'hommes ou de femmes vantant tel ou tel produit! Voilà en quoi se métamorphose progressivement notre libraire...qui a dit que libraire était un métier sans risque?
De fil en aiguille, notre libraire cartonné acquiert une renommée puis une vraie célébrité: le monde se l'arrache, la grande maison d'édition le loge dans un palace où défile le gratin du showbiz, de la littérature et de la politique....gratins plus pitoyables les uns que les autres.
On retrouve l'ironie mordante de "Vu", qui s'attaquait au monde de l'info et du "JT", dans cette allégorie du monde marchand et littéraire. C'est l'occasion pour Joncour de mettre au jour un certain dévoiement du monde de l'édition: le regroupement en trust, l'uniformisation de la création littéraire, l'uniformisation du produit livre (d'ailleurs la dérive est nette: le livre devient un produit et non plus un objet à respirer, ouvrir, caresser, feuilleter avant d'acheter). Il y a une scène amusante: un carton destiné à la boucherie atterrit au rayon librairie et l'employé commence à classer les barquettes parmi les livres, sans s'en émouvoir plus que cela!
Joncour éreinte, avec une plume acérée et jubilatoire, les campagnes promotionnelles des romans ou récits choisis par les trusts éditoriaux pour devenir des blokbusters et des têtes de gondoles. Les coups "marketings" peuvent mener loin dans l'engrenage infernal de la gloire fulgurante et la chute du roman est d'une noire et mordante ironie!
Le style choisi par l'auteur est déroutant, quasiment de bout en bout, ce qui peut gêner la lecture et la lisibilité du propos. Cependant, le plaisir pris en lisant ces aventures rocambolesques, surréalistes au possible, fait oublier ces petits désagréments.
"Carton" est un roman subversif, incisif et d'une drôlerie acidulée! Il déconcerte mais aussi interpelle le lecteur sur les pratiques modernes de lignes éditoriale de certaines maisons d'édition.
Merci Goelen de faire voyager ce roman curieux et drôle!





12 commentaires:

Emeraude a dit…

dis donc tu es beaucoup plus enthousiaste que je ne l'ai été !

Katell a dit…

@émeraude: j'ai été désarçonnée par le style et la dynamique du récit mais au final j'ai beaucoup aimé le roman...grinçant à souhait!

goelen a dit…

à te lire ça me donnerait presque envie de le relire tellement tu es enthousiasme...

Katell a dit…

@goelen: je n'ai pas boudé mon plaisir malgré un style particulier ;-)

Carine a dit…

Hey bah ... ça a l'air intéressant !
Ton enthousiasme fait plaisir à lire :)

cathulu a dit…

Va falloir que je réessaie de lire cet auteur vu ton enthousiasme !

Florinette a dit…

Un auteur à découvrir donc ! :-)

canthilde a dit…

Pas facile à romancer, cette tendance à traiter les produits culturels comme des stocks. Ca me rappelle un ami traumatisé par son passage comme vendeur à la Fnac. Il passait son temps à porter des cartons !

Gambadou a dit…

Je suis sur la liste, j'ai hâte de le recevoir

Katell a dit…

@carine: merci carine. J'ai beaucoup apprécié cette lecture déroutante mais incisive!
@cathulu: j'ai aimé le ton décalé et le surréalisme de la situation sans compter la référence (qui peut sembler légère aux puristes) au roman de Kafka :-)
@florinette: selon moi, oui un auteur à découvrir!
@canthilde: comme quoi, la fiction n'est pas très éloignée de la réalité ;-)
J'espère que ton ami n'a pas été dégoûté de la littérature par la FNAC!
@gambadou: je vais suivre attentivement le voyage de ce roman!!

Joelle a dit…

J'ai Vu dans ma PAL (trouvé d'occasion après avoir lu ton billet) mais ce titre-là me tente bien aussi !!! J'aime tout ce qui est grinçant !

Joelle a dit…

Ah non, rectification, j'ai toujours Vu dans ma LAL et c'est UV que j'ai dans ma PAL ... que j'avais noté je ne sais plus chez qui !!! mdr !