dimanche 1 juillet 2007

Ainsi mentent les hommes

Ou quatre façons de mentir. Quatre nouvelles « Humiliation », « Remords », « Mélancolie » et « Solitude », quatre chapitres, quatre vies, quatre mensonges.
J'ai cru, à la lecture de la première nouvelle, que le prisme serait celui de l'enfance ou du début de l'adolescence...et uniquement masculin.
Les deux premières nouvelles mettent en scène deux jeunes garçons. Richard est un garçonnet de 9 ans, attaché à sa mère et admirant son père et désirant s'en faire remarquer et aimer. Au cours du récit, on est frappé par le mépris à peine voilé du père envers son épouse: une chappe invisible entoure le couple où l'homme règne en seigneur et maître tout puissant. La femme n'est qu'une ombre vaquant aux tâches ménagères et se soumettant aux divers désirs de son mari. Le lien tissé entre la mère et le fils est émouvant, beau et paraissant solide. Mais que vaut l'amour maternel face à une envie furieuse de reconnaissance paternelle? Que vaut la défense d'une mère devant le désir impérieux d'entrer dans le monde des hommes? Que vaut la tendresse lorsque l'on aimerait devenir un grand et être regardé en tant que tel, lorsque l'on souhaiterait partager des moments de complicité avec le père lointain car souvent absent? Pas grand chose...du moins sur le moment. Et la joie est bien amère à l'instant où la complicité tant souhaitée se noue et brise une icône: qui est le plus humilié dans l'incident de la tarte aux cerises, la mère bafouée dans son intégrité intellectuelle et morale, l'enfant qui franchit une ligne ou le père, figure emblématique d'une société patriarcale et machiste? Le mensonge ici est la connivence avec le père alors que le coeur vole vers la mère, seule au milieu de l'univers au masculin.
David déteste son professeur Mr Pross. Celui-ci aime stigmatiser les défauts de ses élèves, surtout lorsque ces derniers ne sont pas issus de la bonne société de la ville. David observe son père, intellectuel venu vivre à la campagne et s'improvisant agriculteur, un recueil de poème à la main, allant au gré de ses envies sur les routes campagnardes, laissant la mère gérer le quotidien. David est différent car ses parents sont cultivés et instruits, ils sont allés à l'université et ont une maîtrise de littérature. Un jour, David, pris à parti par Mr Pross, se protège en se cachant derrière la différence d'une camarade de classe, celle de la couleur et de la pauvreté. Son geste aura de terribles conséquences qui provoqueront remords et humiliation. Le mensonge est celui du déplacement vers autrui de l'attention générale, blessant inutilement une fillette.
La troisième nouvelle, une jeune fille Stella Terrant est l'héroïne d'un récit où les sensations sont puissantes, les images saisissantes. Sa vie se déroule, morne et solitaire, à l'ombre d'un secret familial, jusqu'au jour où elle rencontre un étrange jeune homme, un représentant. Le récit se bâtit à mesure pour atteindre l'apogée dans les dernières pages: le mensonge se dévoile entre fausses affirmations et vraies révélations, entre demi-vérités et intuitions véritables. Un homme serait-il prêt à tout pour parvenir à ses fins?
La dernière nouvelle raconte une rencontre incroyable entre Alice Arnold et Mme Tevis, qui ressemble à tout sauf à une femme de ménage. Son époux semble connaître les membres de la meilleure société et est en train d'écrire un roman. Mme Tevis cache ses gains à son époux: pourquoi ces cachotteries? Peu à peu s'installe un doute au sujet des activités de Mr Tevis: doit-on croire à tout ce qu'il raconte? La chute de cette nouvelle est sombre et émouvante: le mensonge de l'homme est celui du vide et de l'absence conduisant la femme au sacrifice d'elle-même.


Ce qui ressort des quatre nouvelles est l'atmosphère délicate, tout en sensations, en images plus colorées les unes que les autres. L'empreinte des souvenirs et de la nostalgie donne une douceur aux récits. Les descriptions sont sublimes, poétiques et presque palpables: l'impression de pouvoir toucher du doigt la lumière automnale ou du plein été, la fraîcheur de la rivière, les arbres aux couleurs dorées de l'automne. Kressmann Taylor a une écriture qui sait mettre en scène les petits riens du quotidien, telles des touches impressionnistes. Elle sait, en quelques images, peindre la sensibilité, les déchirures et les blessures minuscules qui assombrissent le cours d'une vie: l'ambiguité des mensonges façonne les êtres imperceptiblement.



Quelques extraits:



« Richard comprit alors que sa mère allait les sauver. Elle ne prit pas l'air humble, craintif, replié, qu'elle avait habituellement lorsque le père parlait ainsi. Ses yeux gardèrent leur éclat joyeux, sa bouche forma une moue charmante et elle éclata de rire: le visage de son père devint rouge et content, il l'attira de nouveau contre lui et couvrit ses lèvres d'un long baiser persistant. Simplement, sa mère ne s'abandonna pas à cette étreinte comme elle avait pu le faire dans le jardin. Elle offrait sa bouche, mais ses épaules étaient tendues, ses mains étaient deux poings crispés tombant le long du corps au lieu de s'étaler avec bonheur sur le dos de son mari. Elle les avait sauvés, mais elle avait honte; elle souffrait. Le petit garçon, s'accrochant éperdument aux vestiges de cette journée, qui durait encore, qui se poursuivait malgré tout, était trop soulagé pour s'en inquiéter. » (p 11)



« Maintenant, il était content de marcher, alors qu'au bord du chemin la rosée humectait encore l'herbe, les phléoles des prés et les lourdes fétuques, dans cette odeur extraordinaire de petit matin qui disparaîtrait à mesure que monterait le soleil. Une brise agitait le bosquet de sumacs et faisait trembler les touffes de feuilles satinée des noyers. » (p 41)



« Dehors, les branches du frêne formaient une masse d'or, le bloc brillant et pur du feuillage scintillait au soleil comme un amas de métal précieux, comme un arbre touché par le roi Midas. Son éclat retombait sur le damas vert des rideaux drapés autour des étroites fenêtres, de sorte que toute la pièce était emplie d'une brume verte et de reflets aquatiques mouvants. » (p 62)


Clarabel m'avait mis l'eau à la bouche, Incoldblog amandine et Mirontaine l'ont lu.

Roman traduit de l'anglais (USA) par Laurent Bury

14 commentaires:

chiffonnette a dit…

J'avais adoré Inconnu à cette adresse et Jours sans retour. Tu viens de me donner envie de retourner vers cet écrivain qui m'avait beaucoup touchée par sa capacité à décrire les êtres et les faits.

BelleSahi a dit…

Je n'ai lu qu'inconnu à cette adresse et je crois que j'ai tort de m'arrêter là !

maijo a dit…

Pfuuu... encore un auteur que je ne connais pas. Tu me donnes envie d'y remédier.

patch a dit…

J'ai lu celui-ci, mais peu de temps après je me suis aperçu qu'il existait un autre livre de l'auteur..."Ainsi mentent les femmes"....En as-tu entendu parler?

Anonyme a dit…

Merci de ce rappel! Je me souviens à travers ta chronique de l'émotion et de la révolte que j'avais ressenties à la lecture de cette journée chez le petit Richard.
Un diner dans une triangulaire où l'homme -père, époux, ne tendrait à prendre sa force aux yeux du fils que dans le rapetissement de la mère-épouse-ménagère... Très belle écriture pleine d'émotions suggérées.
"Ainsi mentent les femmes"? Je ne connais pas...
AdL

Katell Bouali a dit…

@chiffonnette: je n'ai pas encore lu les titres dont tu parles. Aussi, les notai-je!
@bellesahi: je ne fais que commencer la découverte de l'univers de Kressmann Taylor.
@maijo: héhéhéhé, tant mieux ;-)
@patch: je pense que tu penses à "Ainsi rêvent les femmes"! Que je compte lire bientôt.
Florinette l'a lu et l'a commenté: elle m'avait donné envie de lire cette auteure.
@anonyme: merci de votre visite et @bientôt. Je vous rejoins sur la fameuse scène du dîner où tout bascule pour Richard: un très grand moment littéraire.

patch a dit…

Euh oui...désolé, je me suis mélangé les pinceaux...;o s

cathulu a dit…

Et allez un de plus ! :)

Musky a dit…

J'avais bien envie de le lire celui-là ainsi que l'autre recueil de nouvelles sur les femmes (je ne sais plus le titre) !!

anjelica a dit…

Et cela donne envie, je le note donc sur ma LAL.
Bonne semaine Chatperlipopette !

Katell Bouali a dit…

@patch: lol, les titres sont très ressemblants et prêtent à confusion ;-)
@cathulu: les vacances se profilent de plus en plus nettement:-D
@musky: "Ainsi rêvent les femmes" que je compte lire dès que je tomberai dessus à la bibli.
@anjelica: ces nouvelles sont un véritable bonheur à lire. Bonne semaine à toi aussi anjelica!

Clarabel a dit…

Tiens là tu me donnes envie de lire son autre livre, "ainsi rêvent les femmes" !
J'aime bien l'idée que les femmes rêvent, et les hommes mentent !!!
Ha ha ha !!! ;o)
Sans rancune, les Hommes !!!

florinette a dit…

Il faut que je lises celui-ci, j'avais tellement bien aimé "ainsi rêvent les femmes" que je voulais continuer avec cette auteure, c'est re-noté ! ;-)

Katell Bouali a dit…

@clarabel: lol...les pôvres! Cet opus m'a donné envie de lire la suite logique (?) "Ainsi rêvent les femmes".
@florinette: je commence à l'inverse de toi ;-) !