jeudi 5 juillet 2007

Nouvelles russes

Après un recueil de nouvelles d'Alison Lurie, un autre m'est tombé entre les mains, celui de Nina Berberova « Où il n'est pas question d'amour ». Dix-neuf nouvelles écrites entre 1931 et 1940 mettant en scène des personnages issus de l'émigration russe de l'après Révolution d'Octobre 1917.
Une écriture empreinte de nostalgie de la Russie quittée, voire perdue. Ce pays natal qui reste ancré au fond de soi, où que l'on aille, quoi qu'on fasse: l'âme ne quitte jamais la terre qui nous a vu naître. L'âme russe, sa complainte, son vague à l'âme, sa folie, ses fantaisies si...fantasques!
Le lecteur se retrouve dans une atmosphère à la Dostoïevsky, à la Tchékhov, à la Gogol, tour à tour absurde, mélancolique, folle ou joyeuse. Il retrouve l'inconstance et le fatalisme russe du dix-neuvième siècle, toujours vivace au début du vingtième, sous la plume enlevée, acérée parfois mais toujours tendre de Nina Berberova.
Les exilés se retrouvent à Paris, reconstituent un microcosme russe dans lequel ils retrouvent l'air du pays. Mais les années trente ne sont pas celles de la gaieté ou de la folie dépensière: la dépression marque les esprits qui savent qu'il ne leur sera plus permis de retourner en Russie devenue Union Soviétique.
Les émigrés russes vivent dans des chambres de bonnes, des pensions de famille, parfois ont un pavillon, souvent vivent à l'hôtel. Ils descendent dans le Sud de la France en été, remontent à Paris ensuite, comme du temps de la grande Russie.
J'ai aimé les moments drôles de la nouvelle « La vente aux enchères » où une famille russe assiste à la mise en vente des biens de deux soeurs célibataires. Elle n'a acheté qu'une petite hache et de retour à la maison, les membres de la famille regardent d'un autre oeil leurs maigres possessions: les jalons d'une vie ne pèsent guère aux yeux d'étrangers. Et c'est à qui mettra un prix sur l'objet qu'il tient à la main ou celui qu'il a sous les yeux, un vrai charivari verbal envahit la maison, une folie douce de chiffres sur le guéridon, les bols, les livres, la lampe électrique jusqu'aux pots de fleurs!
« Les trois frères » ou comment décrire la difficulté de quitter un chez soi. Les mille et une manières d'un ancien propriétaire pour partir le moins rapidement possible et les mille et un méandres du nouvel habitant pour prendre totalement possession des lieux. Une métaphore de l'émigration russe qui part sans partir?
Un recueil de nouvelles qui énonce à chaque phrase l'amour d'une patrie quittée sans espoir de retour, l'amour des espaces russes que l'on ne verra plus, l'amour des villes au nom perdu.
Lorsqu'on le ferme, on respire encore l'odeur du samovar autour duquel on se raconte les histoires d'avant le grand départ...le thé au goût russe, à la pointe bergamotée, embarque le lecteur dans un transsibérien inexistant mais d'une intense poésie.
Il se laisse bercer au son des voix qui racontent encore et encore ce là-bas que certains rejoignent en sachant qu'ils ne pourront plus franchir les frontières de la nouvelle Russie.


Roman traduit du russe par Alexandra Pletnioff-Boutin

12 commentaires:

anjelica a dit…

Je passe chez toi doucement, sans faire de bruit!

Florinette a dit…

Un roman plein de douceur qui me tente bien ! ;-)

Katell Bouali a dit…

@anjelica: coucou et merci d'être passée :-)
@florinette: les nouvelles sont un régal à lire, je ne peux que te recommander de succomber à la tentation :-D

BelleSahi a dit…

Je venais juste te faire une bise en passant mais je repars avec un titre de plus sur mon carnet.

Sibylline a dit…

J'aime bien Nina Berberova, le décalage de l'exil...

Katell Bouali a dit…

@bellesahi: merci pour la bise :-D J'espère que tu auras l'occasion de lire ce recueil de nouvelles. Je l'ai trouvé à la bibliothèque de St-Agathon, le titre fait partie du fonds de la bibliothèque du département! J'ai plusieurs titres qui devraient arriver mais comme le personnel était en grève il faut que j'attende fin août (le 29 jour de ma rentrée!).
@sibylline: l'exil est une blessure qui met parfois à côté du monde dans lequel on évolue. J'ai adoré la sensibilité de Berberova.

cathulu a dit…

Encore une auteure que tu me donnes envie de découvrir !

Katell Bouali a dit…

@cathulu: tu m'en vois ravie :-)

Allie a dit…

Je n'ai encore jamais lu Nina Berberova... J'ai noté quelques livres sur ma LAl... Mais celui-ci me tente bien! Je l'ajoute!

(Et j'ai bien hâte de voir le commentaire de ta prochaine lecture - Henry James)

Katell Bouali a dit…

@allie: c'était mon premier Berberova et son écriture m'a vraiment enchantée. Avant de lire "Washington square" je dois terminer un petit pavé d'aventures épiques bulgares "les cent frères de Manol" qui traînait depuis trop longtemps sur mes étagères (merci le challenge lecture!).

freesia a dit…

tiens, c'est tentant. j'avais gardé un mauvais souvenir de cet auteur mais je ne me souviens plus avec quel titre... bon, je note celui-ci. biz
freesia qui doit commencer tokyo!

Katell Bouali a dit…

@freesia: c'est le premier ouvrage que je lis d'elle! Tiens, j'ai bien avancé dans la lecture de "Tokyo": spécial comme ambiance mais prenant. Mo Hayder est tout sauf une personne sereine, du moins est-ce l'impression de j'en retire :-o