dimanche 29 avril 2007

5ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 8


"Lorraine connection"


1999, Daewo, entreprise coréenne installée en Lorraine sinistrée, fait une faillite retentissante alors qu'en 1996 Thomson Multimédia, en bonne santé, lui avait été vendue pour un franc symbolique. Pourquoi, comment? Telles sont les questions qui émergent de ce fiasco économique, financier et social.
Une scène de chaîne de montage ouvre le roman. Dominique Manotti met tout de suite le lecteur dans l'ambiance de cette usine particulière où les plupart des cadres et des techniciens sont coréens, ne parlant pas un mot de français. D'ailleurs, un accident s'est produit: un ingénieur coréen a la tête tranchée par une machine remise en marche par un de ses collègues. Les ouvrières, témoins de ce drame, sont encore sous le choc quand survient un autre accident: une ouvrière victime d'un court-circuit est électrocutée. Elle est enceinte de 6 mois et perd son bébé. Devant l'incurie de la direction, les ouvriers se mettent en grève. Les bureaux sont occupés, les ouvriers déambulent dans l'univers inconnu et intimidant de l'administration, certains pianotent sur les ordinateurs et trouvent d'étranges fichiers comptables où défilent les noms de certains ouvriers de l'usine. Plus tard, l'usine est incendiée.
La tragédie peut alors commencer.
Acte I:
La mise en place du drame, car dès le début l'atmosphère est celle du drame, et des personnages. Les femmes de la chaîne, Rolande, Aïcha, exclues de ce monde d'hommes.
Les hommes de l'usine, Etienne, le coureur de jupons, Norredine, Maréchal, le contre-maître aux troubles relents de l'OAS, Quignard le fondé de pouvoir, ancien ouvrier sidérurgiste devenu notable incontournable.
L'accident provoquant la grève et l'occupation de l'usine. Le grain de sable qui perturbe les magouilles politiques et financières. Puis, montant en puissance, la rage des ouvriers fatigués d'être pressurés et exploités.
Acte II:
Le lecteur quitte pour un temps le bassin lorrain pour rejoindre le monde des grands pontes et la politique. La macro économie et les magouilles de haut vol sont la cour de récréation des dirigeants économiques.
Le meurtre d'Etienne escamoté en accident donne des sueurs froides aux notables et l'enquête est orientée: la nausée approche devant ces influences calculatrices et inhumaines. A salaud salaud et demi, tel est l'adage de ce monde trouble des grandes entreprises: rien n'arrête celui qui veut remporter la victoire, pas même les manipulations, les chantages envers les hauts fonctionnaires aux travers sexuels inavouables. La politique, économique ou autre, est un bas de soie nauséabond, un dangereux aquarium où s'entre-déchirent les requins. Dans cette partie-là, que pèse le sort d'ouvriers en chômage technique?
Acte III:
Une actualité ancienne rattrape le lecteur: la bataille sanglante entre Alcatel et le groupe Lagardère. Sous la plume de D.Manotti, elle se déroule à coups de preuves fabriquées, à coups d'espionnage et de chantage, à coups de contre-enquête musclée et de manipulation d'arrière-plan (l'affrontement entre vendeurs de drogue et proxénète gourmand est amusante).
Acte IV:
Le dérapage sanguinaire (meurtres déguisés en suicide et en fait divers banal) des accolytes de Quignard discrédite encore plus l'enquête policière et délie bien des langues.
Le personnage de Rolande prend toute sa stature: une ouvrière pas si banale que cela, qui réussit à s'arranger avec la réalité trouble. Quelque part, la morale est sauve en ce qui concerne le menu peuple.
La tragédie s'achève sur un amer constat: l'usine est détruite, les responsables ont disparu, les ouvriers restent avec leurs incertitudes quotidiennes. Une tragédie des temps modernes où les héros sombrent tandis que rebondissent les anti-héros.
D.Manotti dénonce, avec une écriture qui se calque sur le rythme du travail à la chaîne, un aspect inhumain de l'économie d'aujourd'hui: le terrain de jeux est le monde, les joueurs n'ont plus d'arbitre, tous les coups sont permis, les règles sont caduques. Les sans grades voient leurs primes s'envoler tandis que les cadres coréens touchent leur prime d'éloignement....Une actualité récente fait écho à celle du roman. La cour de récré est toujours aussi sanglante et guerrière.
D.Manotti est l'observatrice d'une société violente envers les hommes, elle décrit une génération égarée dans la complexité du monde moderne, monde qui ne connait plus de limites ni de frontières. Un monde où chacun procède à des arrangements avec la morale. Elle peint des personnages forts et représentatifs des multiples facettes de la réalité vécue au quotidien.
On pourrait mettre en lien l'atmosphère des romans de D.Manotti avec celle des romans de Jonquet ou d'Ellroy: des photos sans concessions de la société contemporaine.

Aujourd'hui, à Longwy, la vallée est verdoyante, il n'y a plus d'installations sidérurgiques. Le paysage en devient tragique: comment a-t-on pu, en si peu de temps, faire disparaître totalement cette activité et les hommes? L'avertissement, lapidaire, du roman est un manifeste: "Ceci est un roman. Tout est vérité, tout est mensonge". Comme cette verte vallée, silencieuse sur son passé industriel?
Lorraine l'a lu. L'avis de Pascal.

5 commentaires:

BMR & MAM a dit…

À lire ce que tu en dis, cette auteure me fait penser à Didier Daeninckx et ses polars ancrés dans la réalité socio-politique de notre pays ...

Tiens au fait : Lorraine connection, Lo ne pouvait pas passer à côté, son avis est ici.

Katell Bouali a dit…

Merci bmr&mam: je vais mettre l'avis de lo en lien.

So a dit…

j'avais vu l'auteur interviewée sur Canal pendant la matinale, et ça m'avait donné envie de lire ce bouquin. Ta critique me le remet en mémoire, et je le note de suite ;-)

Katell Bouali a dit…

@so: merci pour ton passage. Je vais tenter de retrouver la trace de cette interview sur le site de Canal.:-D

Lo a dit…

Bonjour Katell !
Merci pour le lien (Que bmr&mam est efficace ! ;-))
Ce que tu as écrit me rappelle le résumé du livre en couverture, non ? En tout cas, je suis ravie de voir une personne conquise en plus, et ça me fait plaisir de voir que l'on parle de son remarquable double travail (d'investigation et d'écriture).