mercredi 25 avril 2007

Le 5ème Prix des Lecteurs du télégramme # 7


"Le marchand de passés" de José Eduardo Agualusa


Félix Ventura vit à Luanda, en Angola. Il est bouquiniste et...albinos, un noir albinos. Nous sommes à la fin de la guerre révolutionnaire, l'Angola s'est émancipé du Portugal.
Félix vit seul dans sa grande maison, un jardin clos d'un mur où poussent des manguiers, il adore la soupe et boit une tisane à la menthe chaque soir après son repas. Il a une autre activité, presque ludique: généalogiste. Il réécrit le passé des gens qui le lui demandent, il leur trouve de glorieux ancêtres, de fabuleuses lignées, de hauts lignages. En effet, les hommes de pouvoir, des pays neufs, ont souvent besoin d'appartenir à de vieilles familles pour assurer leur crédibilité. Félix Ventura est un aventurier du passé, des passés.
Le roman s'ouvre sous le regard d'un tiers: « Je suis né dans cette maison et j'y ai grandi. Je n'en suis jamais sorti. Lorsque vient le soir j'appuie mon corps contre le cristal des fenêtres et je contemple le ciel. J'aime voir les flammes hautes, les nuages au galop et, au-dessus, les anges, des légions d'anges, quis ecouent les étincelles de leur chevelure, en agitant leurs grandes ailes en flammes. C'est toujours le même spectacle. Tous les soirs, pourtant, je viens jusqu'ici, et je m'amuse et je m'émeus comme si je le voyais pour la première fois. La semaine dernière Félix Ventura est arrivé plus tôt et m'a surpris à rire pendant que là dehors, dans l'azur agité, un énorme nuage courait en rond, comme un chien, tentant d'éteindre le feu qui lui embrasait la queue. » (p 9)
Qui est-il, ce tiers, ce personnage invisible? Est-il le lien invisible du passé, des passés? Ce personnage qui semble aussi casanier que Ventura est aventurier, observe ce dernier et ses clients. Les mémoires défilent, se délitent pour mieux se recréer.
Un jour, Ventura rencontre Angela Lucia, une photographe obsédée par la recherche de la lumière et sa photographie. Comme Félix, elle porte un nom sur mesure. Angela est la seule à ne pas avoir un geste de recul devant la particularité physique de Félix. Elle cherche la lumière, il crée des mémoires, des passés, ils sont complémentaires: l'ombre et la lumière, le clair-obscur de la vie.
Félix reçoit un étrange personnage, José Buchmann, désirant une identité angolaise, désirant un passé mais un passé ordinaire sans gloire ni hauts faits. Un passé pour se fondre dans la masse.
Peu à peu, Félix, le personnage tiers, Angela, José mêlent leurs diverses réalités. Le roman prend des allures de conte, de conte cruel parfois. Le passé devient présent jusqu'à l'envahir. Qui est qui? Qui vient d'où? Les rêves deviennent réalités, les vies antérieures refont surface: pourquoi sommes-nous à cet endroit, à ce moment? Avons-nous quelque chose à achever avant que notre âme connaisse le vrai repos? Nos identités diverses ne sont-elles qu'un moyen de se retrouver et de s'assembler? La folie ordinaire d'un pays secoué par les guerres meurtrit-elle les mémoires et les âmes? Celles-ci se sont-elles égarées dans les sombres méandres des non-dits, des tabous, des manquements? Pouvons-nous être un et multiple à la fois, connaître ce qui a été, ce qui est voire ce qui sera?
Félix Ventura, marchand de passés, est-il le pont entre rédemption et réincarnation? L'aventure intérieure de la mémoire réinventée produit l'impossible et fait tout basculer. Le personnage tiers, Eulalio, se découvre un peu, il a été humain dans une autre vie:
« J'étudie depuis des semaines José Buchmann. J'observe les changements qui se produisent en lui. Ce n'est plus l'homme qui est entré dans cette maison il y a six ou sept mois. Quelque chose, qui relève de la nature puissante des métamorphoses, opère dans son for intérieur. C'est peut-être, comme dans les chrysalides, la secrète précipitation des enzymes dissolvant les organes. On peut objecter que nous sommes tous en constante mutation. Certes, moi non plus je ne suis plus le même qu'hier. La seule chose qui ne change pas en moi, c'est mon passé: le souvenir de mon passé humain. Le passé est généralement stable, il est toujours là, beau ou terrible, et il sera toujours là.
(C'est ce que je croyais avant de connaître Félix Ventura.)»
(p 45)
Ce roman original, amusant et triste à la fois, où le nom des personnages sont empreints de signification symbolique, nous fait voyager dans nos mondes intérieurs, dans nos rapports ambigus avec la mémoire: les impressions de déjà vu ne sont-elles pas tout simplement des créations, des inventions de nos sens devenues vraies? Nos constructions intérieures peuvent être complexes et étonnantes....jusqu'à l'imagination, de la lumière aveuglante au clair-obscur mystérieux, gamme colorée du monde que l'on voit.
Pascal l'a lu aussi.
Roman traduit du portugais (Angola) par Cécile Lombart

5 commentaires:

Moustafette a dit…

Chaperlipopette !!! C'est pas sérieux de me mettre ça sous les yeux,moi qui vendredi descends à Bordeaux, et qui dit BX dit méga- librairie et achats inconsidérés !Avec ceux de Mr Biblio en plus, vous êtes les rois de la tentation en ce moment...

Katell Bouali a dit…

désolée moustafette, mais nous participons activement à la tentation de lire et lire et encore lire ;-) Merci d'être passée.

Flo a dit…

Je viens de chez Moustafette et je suis de plus en plus conquise ! Allez, la critique de Pascal et je pense que le livre atterira sur ma PAL ;)

menina a dit…

Merci de votre article. Puis-je me permettre de vous rappeler qu'il est d'usage, lorsqu'on cite un livre étranfger, de faire figurer à côté du nom de l'auteur celui du traducteur, considéré par le code de la propriété intellectuelle comme auteur du texte français. Les passages que vous citez en français n'ont pas été écrits par José Eduardo Agualusa.
Cordialement,
Cécile Lombard (traductrice du livre)

Katell Bouali a dit…

@menina: j'ai bien pris note de votre remarque. Je rectifie dès que possible. En passant, votre traduction est excellente.