mercredi 2 mai 2007

5ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 9


"La vie de bureau" de Jean-Michel Delacomptée

Le Prix des Lecteurs du Télégramme a une vertu qui est celle de me faire découvrir des auteurs que je n'aurais sans doute jamais lus!
« La vie de bureau » est un roman surprenant. Non seulement il raconte une histoire mais en plus il a des allures de « Petit traité du baiser ». En effet, un des personnages principaux est le baiser dont l'auteur fait abondamment l'éloge.
Henri Holstein approche de la soixantaine et de la retraite. Il travaille dans un cabinet de consultants en investissements financiers. Il mène une vie tranquille, à temps partiel, entre son bureau, les visites à son père mourant et son appartement feutré. Un jour, il croise le chemin d'une stagiaire de l'entreprise, Gloria et sa vie va changer imperceptiblement.
Il est séduit par la vivacité de la jeune femme mais surtout par sa bouche qui appelle au baiser. Henri Holstein est un adepte du baiser, un adorateur secret du baiser qu'il considère comme « un partage ineffable. La fusion personnifiée. Un écho du paradis terrestre. ». L'auteur, Jean-Michel Delacomptée utilise une richesse de vocabulaire incroyable pour décrire la bouche, les lèvres ou le baiser, avec en écho une citation du Cantique des Cantiques (premier vers)« Qu'il me baise des baisers de sa bouche...Tes lèvres, ô fiancée, distille le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue. ».
Un jeu de séduction s'instaure entre Henri et Gloria dans un échange épistolaire où la sensualité côtoie le raffinement. Le chat et la souris s'échangeant des lettres et des rendez-vous téléphoniques. Une passion s'épanouit dans les mots, les phrases joliment construites et érudites. Un amour respectueux, délicat, mûr tel un été indien des amours des hommes. Lentement, mais sûrement, Henri accepte de vieillir, accepte avec sérénité et dignité l'inexorable. Mais qu'il est beau de vieillir sous les regards cruels et tendres à la fois d'une jeune femme dotée des plus belles lèvres, de la bouche la plus désirable! Henri est un homme qui sait que la finalité d'une relation amoureuse passe par les méandres de la sensualité de l'attente, de la séduction des mots, de leurs sonorités et de leurs images. Henri est un homme d'un siècle révolu où courtiser la belle est la plus belle des entrées en matière. Henri est un homme désuet et exquis qui ne peut que faire succomber les femmes...même les américaines battantes et toujours pressées.
« La vie de bureau » ne raconte pas uniquement le baiser et ses vertus, mais porte un regard ironique et désabusé sur notre société moderne, immergée dans la hâte et le bruit incessant. Henri Holstein hait autant le bruit, les bruits, qu'il adore le baiser. Le lecteur déguste l'infini du vocabulaire utilisé par l'auteur pour définir le bruit et ses nuisances. Autant le rythme et les mots sont douceur et rondeur dans les passages sur le baiser, les lèvres, la bouche ou les sentiments, autant l'écriture devient saccadée, agressive, haletante et acérée, déchirant l'harmonie du rythme. Autant le culte du baiser fait atteindre les hauteurs célestes, autant l'intrusion du bruit fait sombrer dans la noirceur infernale: « ...une société qui ne maîtrise pas son bruit, c'est une société qui maîtrise mal ses pulsions, donc une société qui maîtrise mal sa démocratie?... » « le bruit...viol sensoriel... ».

Jean-Michel Delacomptée souligne la férocité des relations humaines au travail, au bureau: lorsque Henri reçoit une proposition de promotion, il établit un parallèle entre le plaisir sexuel et la réussite professionnelle. La violence de la jouissance étroitement liée à la violence tout court, à l'écrasement d'autrui, à la conduite brutale et frustre. Le monde d'aujourd'hui fonctionne au taux d'adrénaline fouettant les volontés et les désirs, misérables envies de domination.

Je ne peux résister à l'envie de partager un extrait du roman:

« Si je renonce à vous, Gloria, c'est par fatigue devant le monde qui arrive. Et aussi parce que mon père va mourir et que je vais occuper sa place. Ensuite viendra Samuel, puis son garçon, c'est-à-dire mon petit-fils. J'aime que la paternité enfile les générations comme des perles. Gloria, je ne vous oublierai pas. Vous resterez en moi, jeune femme aux lèvres célestes, si neuve, si riche de votre vie où vous réussirez à merveille, si meurtrie pourtant sous votre dynamisme. Vous rêvez de succès et d'amour, alors que je ne songe qu'au retrait. Je le vivrai en solitaire, ou avec une compagne de mon âge, une femme capable de me comprendre et que je comprenne. Il est bon, Gloria, pour un homme de mon âge, de savoir renoncer à une femme du vôtre. C'est ce qu'on appelle le courage. Celui d'admettre. Je ne sais pas trop ce que j'admets, mais j'ai atteint l'ombre d'une vérité. Grâces vous en soient rendues. La chance m'a servi. Vous m'avez guidé, vous m'avez aidé à franchir le cap (...) je vous aime. »

Jean-Michel Delacomptée offre une lecture jubilatoire grâce à la grande qualité de son écriture. Le lecteur se délecte des longues phrases, des échanges épistolaires empreints d'amour courtois. Un voyage littéraire drôle, vivant, sans naïveté dans le regard porté sur la société. Et l'éloge du baiser vaut à elle seule le détour car il lui redonne ses lettres de noblesse!

6 commentaires:

cathulu a dit…

"lecture jubilatoire", je note !!!

Katell Bouali a dit…

@cathulu: si tu aimes la belle langue française qui utilise une large gamme de vocabulaire, c'est une lecture jubilatoire!

sylire a dit…

C'est un ttès joli commentaire que tu fais là de ce livre Katell. Je le note. La vie de bureau, cela me connaît, mais pas de baiser pour moi dans ce lieu !

Katell Bouali a dit…

@sylire: merci beaucoup pour l'agréable compliment. C'est encore une très belle découverte faite grâce au prix des lecteurs du télégramme. J'espère que tu le liras dès que l'occasion se présentera à toi. Quant aux baisers au bureau...en ces temps mornes et égoïstes, je doute qu'ils aient leur place ;-)

solenn a dit…

je l'ai lu l'année dernière pour le Prix Fnac mais j'avais jeté l'éponge au bout de 150 pages! Très belle écriture mais j'avais trouvé l'histoire tellement ennuyeuse... C'est fou qu'un livre puisse susciter des impressions si différentes :)

Katell Bouali a dit…

@solenn: c'est ce qui est formidable avec les échanges d'avis de lecture. Depuis que je tiens mon blog, je suis heureuse de constater que chaque lecture apporte son petit plus et le champ de compréhension des romans s'en trouve élargi et enrichi! Il faut dire que je suis une adepte de la littérature asiatique (en particulier celle du Japon) et du cinéma asiatique...ça aide sans doute à se laisser porter par des histoires intimistes. Mais ce n'est que mon avis.