lundi 28 mai 2007

L'épopée du Cachemire

Je n'avais jamais lu de romans de S.Rushdie avant la lecture choisie de « Lire ensemble » pour les mois d'Avril/Mai. J'en avais entendu parler lors de la sortie des « Versets sataniques » et j'avais suivi avec horreur les ennuis sérieux (c'est un euphémisme) qui l'ont longtemps poursuivi!
La couverture est agréable, faisant penser à un bas-relief de temple hindou. La quatrième de couverture est alléchante et invite à une plongée rapide dans la lecture des aventures incroyables des personnages du roman.
L'auteur invite son lecteur à entrer dans une danse tragi-comique où les pirouettes et pieds-de-nez s'enchaînent et se mêlent au rythme échevelé d'une pièce de théâtre.
Le roman-épopée est divisé en cinq parties: India (la fille de l'ambassadeur Max), Boonyi (qui deviendra la maîtresse de Max), Max (l'ambassadeur), Shalimar (ex mari de Boonyi) et Kashmira (le dénouement du roman!). Il est difficile d'en faire un résumé, en dévoilant le moins possible l'intrigue, car à l'image de nombreux romans indiens, « Shalimar le clown » n'est que foisonnement et richesse. L'écriture de Rushdie est très belle, fluide et recelant des non-dits empreints d'humour.
« Shalimar le clown » est un hymne à la tolérance et à la culture hindoue, cette culture plusieurs fois millénaires qui sut s'approprier les différences de chacun des peuples du sous-continent. Les batailles sanglantes d'autrefois s'étaient endormies, étaient oubliées: les villages hindous et musulmans vivaient en harmonie jusqu'au jour où la déferlante religieuse empoisonna l'atmosphère et damna la région du Cachemire. Les apostrophes linguistiques de Rushdie à l'encontre des politiques aussi désastreuses qu'intolérantes (des deux côtés du Cachemire) sont de vrais bijoux stylistiques: les phrases ironiques sur les acronymes utilisés, à l'envi, par l'administration et le politique, les litanies telles que « on se demande pourquoi » à la suite de chaque énumération: « Il y avait six cent mille soldats indiens au Cachemire mais ils n'empêchaient pas le pogrom des pandits, on se demande pourquoi. Trois lakhs et demi d'êtres humains arrivèrent au Jammu en tant que personnes déplacées et pendant de nombreux mois le gouvernement ne leur offrit ni abri ni soutien ni même n'enregistra leurs noms, on se demande pourquoi... » (p 441, 442 et 443); ou les questions qui se succèdent avec une violence en crescendo: « Qui viola encore cette femme? Qui viola encore une fois cette femme? Qui viola cette femme morte? Qui viola encore une fois cette femme morte? » (p 459 et 460). Grâce à ces divers effets de style, Rushdie met en place une ambiance épique, tragique mais aussi comique ce qui enchante la lectrice que je suis.
Les personnages sont excellement croqués, ils sont dotés d'une vie intérieure foisonnante et très complexe: ils ne sont ni tout à fait blancs ni entièrement noirs, ils ne sont que le produit de leur histoire personnelle et celui de l'Histoire du monde. L'amour liant Boonyi et Shalimar, même s'il est bafoué par Boonyi, est indestructible: même la haine ne l'éteint pas puisque Shalimar ne pourra pas aller jusqu'au bout de son serment d'amour (si Boonyi avait des enfants d'un autre, il la tuerait et tuerait aussi ses enfants): l'a-t-il voulu ou n'a-t-il pas eu le temps de le faire? Se retrouver devant un miroir, reflet de Boonyi lui a-t-il fait prendre conscience qu'il l'aimait au-delà de la haine? J'aime comprendre cela pour la beauté de cette histoire d'amour infiniment tragique!
Shalimar est un clown acrobate qui se déplace en permanence sur le fil invisible de la folie créatrice mais aussi destructrice. Il est un héros au caractère tragiquement entier, sans concession avec le monde: il est le côté obscur de l'âme. Shalimar est un caméléon qui terre son véritable moi et se sauve ainsi, contre toute attente, d'un lavage de cerveau organisé par les talibans de tout poil. Il devient une arme humaine, froide et implacable pour parachever sa vengeance. Mais il rencontre un être qui lui ressemble malgré tout ce qui les sépare...chacun porte au plus profond de lui-même, une part inconsciente de sa culture et cette part s'ouvre souvent au moment où on s'y attend le moins. Shalimar est la culture traditionnelle du Cachemire supplantée par les réalités médiatiques de l'ère moderne: les spectacles de rue ne résistent pas à l'implantation non seulement de la télévision mais surtout à celle de l'intégrisme religieux. Alors pour survivre, il utilise sa douleur pour se fondre dans la masse délirante des extrémistes religieux.
Max Ophuls (tiens donc, référence culturelle quand tu nous tiens!) est un être trouble jusqu'à en être sublime. Un personnage de cinéma noir et blanc, un héros secret et grand seigneur au charme discret d'aristocrate cultivé et lettré. Max est l'Occident cultivé malmené par la folie sanglante des années quarante, tissant une toile d'influence à travers le monde et disséminant des bombes à retardement sans vraiment s'en rendre compte. Max est un héros digne des romans de Conrad (un Lord Jim qui s'ignore), de film noir américain digne d'un Humpfrey Bogart. Un aventurier comme on n'en fait plus, un aventurier épique au parfum épicé. Il est la vie qui sème la mort sans le savoir, il est le bonheur endeuillé, il est l'Inde qui s'occidentalise sans vouloir perdre son âme.
India, elle, est cette Inde qui s'ignore, cette Inde métissée qui peu à peu retrouvera ses racines, ses vérités en devenant Kashmira, prénom qui lui fut soufflé par sa mère biologique, prénom qui vivait, lové en elle et se taisait. India est la folie orgueilleuse des hommes qui se déchirent au nom d'une foi, elle s'enivre de toutes les substances illicites avant d'être enfin sauvée par son père, Max le bien-aimé, le bel aventurier, le chevalier blanc.
Kashmira est cette Inde qui se reconciliera avec elle-même, une fois la folie passée. Le Cachemire demeure, malgré la partition qui voile des femmes qui ne connaissaient pas de prison, un rêve de tolérance et d'ouverture. Le Cachemire demeure le pays des troupes de clowns qui divertissaient par leurs pitreries et leurs acrobaties les villageois et les princes. Il demeure le pays qui possédait ses artistes culinaires, ceux qui savaient préparer les délicats trente-six plats des fêtes princières et villageoises. Le Cachemire indissociable des abeilles, des femmes et des vergers, de ces douceurs de la vie et de la culture. Un théâtre de rue ruisselant de gouaille et de rires, d'insouciance et de poésie.
Salman Rushdie semble nous dire qu'après l'obscurité et l'obscurantisme, la lumière revient toujours éclairer les survivants et leur donner des raisons de ne cesser d'espérer. L'Histoire est un cycle qui apporte à chaque tour de roue une clé pour comprendre cet étrange animal qu'est l'homme, porteur d'ombre et de lumière.


Roman traduit de l'anglais par Claro

3 commentaires:

anjelica a dit…

Je n'ai encore jamais lu cet auteur !

rachel a dit…

je suis fan...et j'ai hate de le finir celui-la..pas vraiment le temps de le lire..en tout cas bienvenu dans le monde de folie de Rushdie!! ;o)

Katell Bouali a dit…

@anjelica: si tu en as un jour l'occasion, n'hésite pas à le lire! C'est un très beau roman.
@rachel: je compte bien encore lire quelques uns de ses romans!