vendredi 4 mai 2007

Un petit bout de Corée du Sud


Yi Munyol entraîne le lecteur dans le microcosme d'une unité de transmissions de l'armée Sud Coréenne. Ce sont les Grandes Manoeuvres, le jeu de la petite guerre, qui permet d'évaluer les capacités de réactions et d'actions d'une armée au cas où un conflit armé éclaterait.
Le lecteur suit le lieutenant Yi Sangbom pendant les 4 jours des Manoeuvres. Ce dernier fait défiler toute une galerie de personnages hauts en couleurs, petites mains de l'armée. Il y a le caporal Kang, référent de l'unité entière. Le soldat Kim, standardiste, à l'âme tourmentée par l'éloignement d'avec sa famille: il entend des voix au téléphone, les voix de soldats morts au combat, des soldats de divers pays et de diverses époques. Le lecteur rencontre aussi le sergent-chef Mun, énergumène saoul dès le matin, le capitaine « Etoile » ainsi surnommé suite à une blague mal perçue par un gradé (ce qui lui vaut de rester subalterne).
Tout ce petit monde vaque à ses occupations puis dès qu'il le peut instaure une beuverie. Cela boit sec et dru: ce sont des soldats, des hommes, des âmes seules perdues dans les Manoeuvres.
Il est amusant de voir les deux « camps » s'opposer sous les yeux d'arbitres qui jaugent les dégâts causés de part et d'autre et distribuent les points. Finalement, jouer à la petite guerre n'est pas très éloigné du conflit réel: objectifs mal atteints, matériel en panne au plus mauvais moment, erreur de route, ravitaillement en retard....
Le lieutenant Yi Sangbom s'aperçoit très vite de plusieurs choses: la guerre n'est que confusion quand elle éclate, la guerre est d'une tristesse sans nom, c'est vers la fin que la guerre est la plus pénible.
Yi Munyol fait vivre en quelques phrases simples et efficaces le monde dur de l'armée et des relations rigides entre les gradés et les autres: insultes, coups, pressions, arrangement de vérités subis par les soldats. Le désespoir du soldat est perceptible chez Kim qui entend des voix, chez Mun qui oublie dans l'alcool sa terne existence. Il se devine dans le matraquage idéologique des masses (bien que l'on soit en Corée du Sud) et dans le manque de culture des soldats. Il est en filigrane dans la réalité de la conscription: éloignement familial, permissions attendues et reportées... Que reste-t-il au soldat pour supporter cela? L'alcool, les combines, les rapines et les chants le soir au bivouac ou au cantonnement, forteresses mobiles qui enserrent les hommes.
Ces hommes, comme le peuple, subissent une dictature, et la dialectique du propos, la vie du peuple, est largement complexe et ne s'appuie pas sur un manichéisme statique.
La littérature asiatique relate souvent le quotidien, les petits moments de la vie, les heures qui passent a priori sans grand événement. Puis, par petites touches légères, pichenettes, images feutrées voire fugaces, un autre décor, plus sombre, plus étrange, apparaît. L'apparence semble toujours quelconque et un petit mot, tout bête, tout simple, peut la faire basculer dans l'inattendu. « Chant sous une forteresse » n'échappe pas à cette spécificité littéraire et heureusement: le récit en devient passionnant! Yi Munyol utilise le réalisme, le sens pointilleux du détail, pour pointer du doigt une société étouffée par l'autoritarisme exacerbé. Le fait est que le petit monde de l'armée en est un des exemples le plus criant: les gradés laissent libre cours à leur soif de domination et d'abus de pouvoir. Les insultes pleuvent autant que les coups et marquent parfois plus celui qui en est victime.
« Chant sous une forteresse » est un court roman et un voyage surprenant par son intensité dans un pays et dans une partie spécifique de sa société. L'atmosphère parfois absurde voire saugrenue malgré le réalisme de la situation ne laisse absolument pas indifférent. A découvrir et à lire.

7 commentaires:

Moustafette a dit…

Malgré ton article positif, je n'ai pas trop envie de me faire embarquer dans cette galère, ça m'angoisse !

Katell Bouali a dit…

@moustafette: je comprends, pas besoin d'avoir plus d'angoisse que cela, dimanche soir ce sera bien suffisant! Il n'empêche que c'est un petit roman bien intéressant tant sur le plan du sujet traité que sur celui de l'écriture.

BelleSahi a dit…

C'est quand ????? Oui c'est quand le jour pour lequel tu as commandé le livre sur le thé ????
As-tu reçu mon mail ?

cathulu a dit…

Comme moustafette, en ce moment, besoin del égèreté mais s'il est à la médiathèque, je jetterai un oeil.

fashion victim a dit…

Moi ça me fait envie...

Katell Bouali a dit…

@bellesahi: figure-toi que devant le bel article d'Allie, j'avais demandé à mon cher et tendre de me l'offrir pour mon anniversaire qui tombe...héhéhé j'en ai de la chance, demain! Donc si la libraire a reçu en heure et temps le livre, je devrai le déballer demain.
Non, je n'ai aps encore reçu ton mail mais j'irai voir tout à l'heure dans ma BAC (expression "piquée" à Flo!)
@cathulu: je comprends et ma foi s'il se trouve dans le fond de ta médiathèque je pense que tu devrais paser un bon moment de lecture. J'ai une chance folle: la médiathèque de Guingamp a un fond de littératures asiatiques, notamment japonaise, très bien fourni!

Katell Bouali a dit…

@fashion victim: tu ne regretteras pas le moment passé à le lire :-)