jeudi 22 février 2007

Etrange Japon


Etrange et bizarre roman. L'auteure entraîne le lecteur dans un monde hors le monde, voire hors du temps...presque dans un huis-clos angoissant.
La narratrice est assistante-réceptionniste dans un laboratoire qui naturalise les spécimens apportés par les clients. Le lecteur met un moment avant de cerner la nature des spécimens, le mystère grandit: que sont ces spécimens, à quoi servent-ils, pourquoi sont-ils si importants? Au fil des phrases, le lecteur commence à saisir l'essence des spécimens: ils représentent les blessures, les souvenirs de ceux qui souhaitent échapper à leur mémoire afin de vivre sereinement.
Ce court roman (moins de 100 pages) est dérangeant: comme la narratrice, le lecteur ne comprend pas ce qui se joue sous ses yeux.Comme elle, il succombe au charme inexplicable du récit, à sa charge émotionnelle importante. Lentement, il tombe sous la coupe de l'auteure. Une relation envoûtante s'installe. Il est parfois douloureux de vouloir saisir le sens des phrases ou du rythme du récit.
J'avoue avoir trouvé le texte souvent abscons et je me suis demandée où l'auteure voulait en venir. L'application à décrire le rangement, à souligner une liberté par rapport à la hiérarchie semble offrir des pistes: la soumission à l'ordre supérieur, la hiérarchie pesante dans les relations au travail, ces angoisses obsessionnelles au Japon soutendent le propos de l'auteure.
Sans doute faut-il y voir une approche personnelle de l'étrange et de l'enfermement: l'ancien foyer de jeunes filles désert où sont conservés les spécimens, les scènes des rendez-vous entre la narratrice et M.Deshimaru dans l'ancienne salle de bain collective ou les escarpins enchâssant peu à peu les pieds de la narratrice. En gardant bien en tête l'accident de travail de la narratrice, le lecteur saisit la fascination de cette dernière pour les spécimens: elle conserve un souvenir douloureux de la perte d'une partie, infime, de son annulaire gauche, souvenir qu'elle désire effacer de sa mémoire. D'ailleurs, on pourrait gloser sur la symbolique de l'annulaire gauche: représentation sociale du mariage, suprématie du masculin sur le féminin...
Ce désir de spécimen de son annulaire rejoint sans doute celui que la narratrice éprouve pour M.Deshimaru, un désir un peu trouble, teinté de fétichisme (les chaussures qu'elle ne doit plus quitter).
En réalité, ce texte m'a laissée dubitative, voire mal à l'aise, et sur ma faim: je n'ai pas trouvé toutes les clés pour accéder au coeur du récit...pas suffisamment angoissée par la vie?

Un autre avis, celui de pitou....qui m'avait donné envie de lire ce roman.

12 commentaires:

Gachucha a dit…

J'avoue que moi aussi je n'accroche pas à Ogawa dont j'entends pourtant dire le plus grand bien. J'ai essayé "Parfum de glace" et ce n'est pas un grand souvenir.

Katell Bouali a dit…

Comme je suis un peu têtue, j'emprunterai à la bibliothèque "La grossesse" de cette même auteure afin de voir si je perviens à entrer dans son univers.

Clarabel a dit…

J'avais vu le film, sans avoir lu le roman, et j'avais bien aimé. J'ai trouvé l'ambiance bizarre mais fascinante.
Du même auteur, j'avais lu "Hôtel Iris" (forte impression) et "Le musée du silence" (avis plus dubitatif)...
Deux nouveaux titres vont paraître, très bientôt. Même si je n'aime pas tout, je la "suis", son univers étrange m'interpelle ! :)

Katell Bouali a dit…

@clarabel:C'est pourquoi je n'abandonne pas ma rencontre avec Yôko Ogawa et que je souhaite la lire encore.
Je n'ai pas vu le film mais s'il passe à la télé je ne le manquerai pas!

Papillon a dit…

Je te conseille "La formule préférée du professeur" de cet auteur, dont l'atmosphère est beaucoup moins étrange...
Et je suis en train de lire "Le musée du silence" qui commence très bizarrement...

elfe a dit…

Je connais cet auteur de nom mais je n'en ai pas encore lu de romans.

Katell Bouali a dit…

@papillon: merci pour la référence. Hier après-midi, je suis allée à la médiathèque et je l'ai emprunté!
@elfe: a priori le roman idéal pour commencer l'aventure avec cette auteure serait "La formule préférée du professeur"..."L'annulaire" est parfois très hermétique (enfin en ce qui me concerne!)

BMR & MAM a dit…

Une centaine de pages glacées de Yoko Ogawa (une japonaise couronnée de nombreux prix littéraires) intitulées : l'annulaire. Une histoire d'amour et de fascination entre une jeune femme et un taxidermiste un peu spécial ... (publié chez Babel).

"Ici, le travail n'est pas aussi compliqué qu'il n'y parait. Il suffit d'un peu d'ordre et de circonspection pour s'en acquiter sans problème. Il est même presque trop simple."

"Cela fait déjà un certain temps que le laboratoire existe, et jusqu'à présent la plupart des jeunes filles sont parties en moins d'un an. Enfin, je me demande si le mot partir est exact."

Katell Bouali a dit…

A ce moment là de la lecture, je me suis dit: tiens, peut-être qu'il tue ses assistantes dans son laboratoire? En fait, le doute est permis.

Leiloona a dit…

Je viens de le terminer et j'ai aimé cette ambiance étouffante et ce mystère qui reste entier dès la dernière phrase achevée.

sybilline a dit…

J'aime beaucoup ton analyse! Apparemment Ogawa se montre encore une fois sous son jour obscur, trouble, aux limites de la perversion. De son autre visage, je ne connais qu'un seul titre,celui de la Formule préférée du professeur.

Katell a dit…

@leiloona: heureusement que je me suis entêtée...depuis "La grossesse" je suis devenue une fan d'Ogawa :-D
@sybilline: Merci :-) Je ne peux que te conseiller de continuer la lecture des romans d'Ogawa! "L'annulaire" est vraiment très spécial mais avec le recul obtenu grâce à mes lectures d'Ogawa, je ne peux qu'adhérer à son univers certes parfois glauque mais réellement fascinant.
Après "L'annulaire" j'ai lu "La grossesse" et "Les abeilles" puis "La formule préférée du professeur". De vrais régals!