dimanche 18 février 2007

Perfide Albion?


L'Angleterre fascine les intellectuels américains, sans doute un fantôme de la présence colonisatrice d'Albion sur les terres du Nouveau Monde.
Vinnie Miner, professeur spécialisée en littérature enfantine, et Fred Turner, professeur spécialisé en littérature anglaise du XVIIIème siècle,obtiennent un congé d'étude à Londres, d'une durée de 6 mois. 6 mois de bonheur à vivre au contact de la vraie civilisation, loin de la barbarie américaine.
Vinnie et Fred ne sont certes pas les voyageurs américains fortunés des romans de Henry James, mais ils vont expérimenter l'expatriation comme les héros de James.
Vinnie est aussi insignifiante physiquement que Fred est beau, aussi petite et menue qu'il est grand et sportif, aussi vite intégrée à la bonne société londonienne qu'il est en marge de celle-ci. Elle travaille sur « l'étude comparative des chansons à jouer des enfants britanniques et américains » et a déjà essuyer des sarcasmes d'un critique littéraire. Fred, lui travaille sur le théâtre de Gay.
Au fil des chapitres, Alison Lurie nous invite à observer le microcosme londien de la bonne société anglaise et peu à peu les fantasmes se lézardent. Les nantis londoniens s'avèrent être condescendants, hypocrites sous leurs airs de politesse raffinée: l'Amérique semble être encore une colonie sauvage que l'on doit regarder avec une pitié dédaigneuse. Alison Lurie nous dresse un portrait cruel de ce Londres intellectuel, de cet esprit « so british » qui fascine et agace profondément, que l'on soit américain ou européen.
L'apparence est le chef d'orchestre de toute relation sociale: surtout ne pas montrer ses travers, cacher ses entorses au protocole sous un vernis de civilisation raffinée. Vinnie et Fred se rendront compte que leur admiration anglophile n'est peut-être que le produit de leur colonisation intellectuelle: à la fin de leur séjour, ils se retrouvent transformés, comme s'ils avaient quitté enfin leur chrysalide pour devenir eux-mêmes et voler de leurs propres ailes.
Londres ne résiste pas au décorticage subtil et ironique d'Alison Lurie mais cette dernière nous fait vivre un Londres que l'on aime à croire qu'il existe vraiment. Cette atmosphère particulière du flegme britannique, cette nonchalance guindée et élégante qui font que le monde entier envie ces traits de caractère tout en les détestant amoureusement.
Fred tombe amoureux d'une icône du cinéma londonien, Vinnie dans les rets amoureux d'un touriste américain, Chuck, rencontré dans l'avion l'emportant vers Londres, typique, inculte, grossier, à l'habillement tapageur et grotesque de cow-boy, mais se révélant plein de bon sens et allant plus à la rencontre de l'esprit anglais que Vinnie et Fred sclérosés dans leurs coteries londoniennes.
Londres n'est pas l'Angleterre, cette dernière vibre et étincelle dans les campagnes et les cottages perdus dans les champs, les landes ou les bois.
On ne peut s'empêcher d'être ému par l'envie, chez beaucoup d'américains, d'avoir des ancêtres nobles en Angleterre: la quête de Chuck est un petit bijou d'humour et de férocité envers les clichés énoncés de part et d'autre de l'Atlantique. C'est un personnage secondaire qui revêt une grande importance dans le roman. Un autre personnage, a priori insignifiant, parcourt inlassablement le récit: Fido, le chien invisible de Vinnie, symbole de son mal-être et son apitoiement sur elle-même. Il devient l'image du bonheur entrevu que l'on ne sait pas saisir à temps, ironie amère du sort que l'on apprend à côtoyer.
Une atmosphère romantique teintée d'une douce amertume, telle le brouillard londonien qui s'estompe sans disparaître vraiment. Un roman qui donne envie de relire les classiques anglais, de replonger dans les époques edwardienne et victorienne de cette Angleterre irritante, attirante mais attachante.
Une belle découverte littéraire d'un univers d'auteur que l'on souhaite approfondir.

8 commentaires:

Camille a dit…

Ta critique me donne envie! D'Alison Lurie j'avais adoré "Un été à Key West", morte de rire tout du long!

Clarabel a dit…

Moi aussi j'ai lu d'autres romans d'Alison Lurie mais je ne pense pas avoir lu les bons ou bien n'avoir pas su les apprécier à leur juste valeur...
Rien qu'à te lire, je savoure, je succombe et j'ai envie de m'y plonger derechef dans ce livre !!!
Je suis admirative de tes beaux mots et cette façon de parler du livre.. ah oui, j'applaudis ! Merci pour ce conseil de lecture, il entre en priorité sur mes listes (longues, longues, longues)..
[Je suis apte à faire partie de votre association d'Anonymes, mais je tiens tellement à conserver mon anonymat que je ne signe même pas !... Pire que la honte, je ne connais pas ! ]

Katell Bouali a dit…

@camille: je note le titre car vraiment l'écriture d'Alison Lurie m'a donné envie de lire ses romans.
@clarabel: je pense que l'état d'esprit du moment influe sur les lectures que nous faisons. Je ne pensais pas, au départ, être autant charmée par cette auteure. Je suis ravie de cette découverte et je serai également ravie si mon billet influe un jour sur une relecture d'Alison Lurie ;-)
Tes multiples lectures font de toi un membre honoraire des LCA, je n'en doute pas!

florinette a dit…

Je désirais connaître cet auteur, mais je ne savais pas par quel livre commencer, tu viens de m'éclairer. Merci !

gachucha a dit…

Ton analyse de "Liaisons étrangères" me permet de retrouver tout le charme de ce livre que j'ai lu il y a quelques années. J'ai un faible pour tous les romans mettant en scène des universitaires. J'avais oublié "l'étude comparative des chansons à jouer des enfants britanniques et américains", peut-être que ça existe ;-)

Sophie a dit…

J'ai lu Les aventures d'Emily Turner cet été et n'ai pas apprécié du tout. Mais cette critique me donne envie de retenter.

Katell Bouali a dit…

@sophie: je souhaite que ce roman te fasse revenir sur tes premières mauvaises impressions.Merci d'être passée visiter le blog :-)

valdebaz a dit…

Les avis semblent partagés mais cela me tente beaucoup ! Je note ton livre et celui de Camille