jeudi 22 février 2007

Roman d'un tableau


J'avais admiré au Louvre le tout petit tableau « La dentellière » de Vermeer, j'avais regardé avec délice des reproductions de « La vue de Delft » ou de « La laitière », je n'avais pas vraiment prêté attention à « La jeune fille à la perle ». J'avais lu « La dame à la licorne » de Tracy Chevalier. Aussi, me suis-je plongée dans la lecture de « La jeune fille à la perle » avec ravissement.
J'aime les ambiances d'ateliers, les descriptions des gestes, des regards des peintres. Tracy Chevalier nous emmène à Delft, au milieu du XVIIè siècle, âge d'or de la peinture hollandaise. J'avais en mémoire,non seulement la lecture de « La prisonnière » de Proust où ce dernier décrit avec minutie et poésie le fameux « petit pan de mur jaune » qui éclaire la vue de Delf, mais aussi le film « Rembrandt ».
J'ai aimé l'allusion, rapide mais élégante, de Tracy Chevalier aux artisans, artistes aussi, faïenciers de Delft...ces bleus si délicats, si multiples faisant la réputation de cette ville portuaire. Cela me rappelait l'atmosphère de « La dame à la licorne » et ses tisserands. La rencontre de Griet, fille d'un artisan faïencier devenu aveugle, et de Vermeer, dans la cuisine avec les légumes épluchés et harmonieusement répartis, montre d'emblée que la sensibilité artistique des héros se trouve au coeur du roman. Griet a des dispositions certaines pour l'agencement des couleurs, pour l'harmonie d'une scène, pour l'équilibre d'un tableau: l'auteur le souligne dans la scène où elle arrange un pan d'étoffe pour équilibrer le tableau mettant en scène la femme du boulanger. On se dit que si elle était un homme, si elle était éduquée et instruite, elle pourrait devenir artiste peintre. Elle comprend ce que dégage les tableaux de son maître, Johannes Vermeer, elle saisit, peu à peu, les subtilités infimes des couleurs: le blanc n'est pas uniquement blanc, il a des nuanges légères de bleu, de jaune voire de vert! D'emblée, ce sens du détail charme et conquiert le peintre Vermeer, lui qui par de petits détails, semblant anodins, sublime ses toiles. D'ailleurs, en lisant cette vie romancée, on peut s'interroger: est-ce l'oeil de la jeune Griet qui ouvre celui du peintre aux détails qui illuminent une scène avec un rien?
A mesure que Griet s'immerge dans la vie familiale des Vermeer, on perçoit le malaise qui se tapit: elle est vue comme une menace par Catharine et Cornelia, épouse et fille de Vermeer. Cette dernière n'aura de cesse de la faire chasser. Griet, élément perturbateur, élément qui attise les regards conscupiscents d'un mécène, pour qui une servante est toujours l'occasion de consommer de la chair tendre et fraîche. Griet devient peu à peu l'assistante, jalousée car étant autorisée à entrer dans l'atelier, du maître: elle pile, broie les couleurs, les rince, les prépare pour les tableaux...une sensualité transparaît dans la description des gestes, annonçant la scène où Vermeer accroche la perle à l'oreille de Griet. Griet, assistante et modèle du peintre, modèle amoureuse silencieuse de ce dernier...une poussière amoureuse d'un astre.
On est en 1666....une innovation scientifique, la chambre noire ou camera obscura, récurrente dans le roman, dévoile son importance peu à peu: regarder la toile en cours permet de voir d'un autre oeil celle-ci et de se rendre compte qu'un détail infime manque à l'harmonie de l'ensemble. Ainsi, la perle est-elle le pendant du « petit pan de mur jaune » éclairant la « Vue de Delft ».
J'ai été touchée par le personnage de Griet, jeune fille, protestante modeste et droite avec ses faiblesses, ses blessures et ses larmes mainte fois refoulées. Au regard immense, à la naïveté qui se heurte au génie égoïste.
« La jeune fille à la perle » est un voyage à l'intérieur des couleurs d'un peintre, à l'intérieur d'une âme sensible et belle, à l'intérieur d'une passion silencieuse et douloureuse. Un voyage hors du temps dont on revient avec les lumières changeantes du ciel dans les yeux.

Les avis de Virginie de lulu de frisette de leeloo et d' allie

Roman traduit de l'anglais par M.O Fortier-Masek

14 commentaires:

Bouquin a dit…

Peut-etre, connais-tu aussi La demande de Michèle Desbordes.
Tu aimerais, je pense. Un autre grand maître de la peinture y est évoqué en contrepoint de la vie plus humble mais non moins magnifique de sa servante.

Larkéo a dit…

en parlant d'art. je vois que tu es admiratrice de Goldsworthy : moi aussi !

Anonyme a dit…

Tu dis TOUT !! de ce livre, de ce film fabuleux !!!
Merci !!!
Et pour ton comment. sur Sarko...aussi !!
Il me hérisse le poil!
Bisous. Lulu

Gachucha a dit…

Oui quel plaisir de lecture. As-tu vu le film ? Il restitue très bien la sensualité du livre, même si j'ai une préférence pour le livre.

Katell Bouali a dit…

@bouquin: non je ne connais pas ce roman et je m'en vais le noter immédiatement sur ma LAL.
@larkeo: je me disais bien que la bannière de ton blog, ce charmant chemin de pissenlits , faisait référence à Glodsworthy ;-)
@ lulu et gachucha: je n'ai pas vu le film. Le livre m'a enchantée et je l'ai lu très très rapidement: je ne pouvais plus m'arrêter!

Vanessa a dit…

une ambiance d'atelier...je cours de ce pas le lire car je n'ai vu que le film, sensuel oui mais décevant sur les conditions de création d'un génie artistique.

JULES a dit…

Beaucoup aimé le livre et le film et je n'attendais qu'une chose en allant au Louvre c'était de voir la collection de Vermeer... qui était fermée le jour de mon passage. Grande déception! Je ne sais pas si un jour j'aurai la chance d'y retourner.

naniela a dit…

Merci pour le lien. ta critique est vraiment fouillée. bravo!

florinette a dit…

J'aime beaucoup la peinture et ce livre devrait me plaire, j'en ai beaucoup entendu parlé, mais j'ai toujours hésité à me lancer dans l'histoire.

Katell Bouali a dit…

@vanessa: je n'ai pas vu le film donc je l'ai lu sans a priori aucun.
@jules: diantre, que ce doit être rageant de ne pouvoir voir ce dont on rêve...l'Atlantique ne se traverse pas comme ça, hélas :-(
@naniela: comme le roman a été lu par beaucoup de bloggers, il me semblait logique d'étoffer mon article par le renvoi à d'autres avis éclairant mon point de vue. Merci pour le compliment...ça fait toujours plaisir de lire des "roudoudous" ;-)
@ florinette: plus d'hésitations, le roman se lit rapidement car on est littéralement scotché au livre!

Lilly a dit…

Que de bonnes critiques sur ce livre ! Je devrais m'y mettre, mais bizaremment, il ne me dit rien du tout...

elfe a dit…

C'est un livre que j'ai beaucoup apprécié aussi!! J'ai vu le film également, et j'avais bien aimé!!!

pom' a dit…

le jeune à la perle est un roman plein de délicatesse, où une jeune fille doit apprendre à obéir sans froisser son entourage, on se prend de compassion poue cette jeune fille et de ranceur pour ses maitres si égoistes.

Musky a dit…

Par contre, celui-ci, je l'ai adoré !! C'est le premier que j'ai lu de T.C et ensuite je les tous lus. Je suis une inconditionnelle de cet auteur.
J'ai trouvé que l'adaptation cinématographique était très bien faite et respectueuse du livre, ce qui est d'habitude assez rare.