samedi 10 février 2007

Saga chinoise


Lao She met en scène une famille chinoise traditionnelle, au mode de vie ancestral. Quatre générations vivent ensemble dans une maison que l'imagination voit jolie, agréable, pleine de vie et de rires d'enfants. La famille s'est élevée socialement à chaque génération: les petits fils ont reçu une éducation de lettrés.
Dans cette Chine occupée par les Occidentaux, des fissures lézardent le mode de vie millénaire: un vent de changements commence à se lever.
L'angoisse du vieux Qi (le patriarche) est de ne plus voir ses descendants vivre sous le même toit que lui et de ne pas fêter son anniversaire entouré de tous.
Puis c'est la guerre contre le Japon envahisseur. La Chine est asservie et Lao She nous emmène dans les ombres inquiétantes et sordides de l'occupation. Il nous peint une société particulière: la société pékinoise, une Chine dans la Chine. Une société profondément confucéenne: la fatalité est présente, il faut composer avec cette dernière afin de garder la tête haute et l'estime de soi. Le lecteur a l'impression que tout glisse, telles les gouttes d'eau sur les plumes des canards, sur ces Pékinois placides, optimistes et qui peuvent apparaître lâches et aveugles.
Les fils conducteurs de ce roman fleuve (presque 1900 pages) sont ce qui fait la splendeur de la civilisation chinoise: la maîtrise de soi (face aux pires situations) afin de ne pas heurter la sensibilité de l'Autre et le respect de la piété filiale (caisse de résonnance de l'attachement au culte des ancêtres et de l'importance d'une descendance nombreuse). La hantise de tout chinois est qu'il n'y ait plus de descendant pour prendre soin des parents et brûler des bâtons d'encens en l'honneur des ancêtres.
Trois points vitaux de la vie des Pékinois: ne pas perdre la face, avoir une grande piété filiale et être en toute circonstance un être humain.
Cette trinité sera mise à mal par l'occupation féroce, pendant huit ans, des Japonais. La famille Qi illustrera, tout au long de la saga, ls doutes, les souffrances, ls compromissions qui malmèneront ces trois aspects fondamentaux de la société chinoise.
Confucius est derrière chaque mot, chaque phrase, chaque sentiment. L'art subtil des paysages peints sur papier de riz apparaît sous la plume de Lao She souvent pour adoucir le récit difficile des misères subies par la peuple, mais en même temps, il pointe du doigt le fait que ces bonheurs d'autrefois sont irrémédiablement perdus en raison de la barbarie japonaise.
La lecture de Lao She met en parallèle l'antagonisme culturel entre la Chine (civilisation éclairée et brillante)et le Japon (civilisation imitatrice restant toujours barbare aux yeux des Chinois) avec l'antagonisme culturel entre la Grèce Antique et Rome. L'élève souhaite toujours surpasser le maître...quel qu'en soit le moyen. le lecteur comprend peu à peu que si Lao She qualifie les Japonais de "petits" c'est en vertu du regard chinois porté sur le Japon qui n'est qu'un nain à l'échelle millénaire de la civilisation chinoise.
Un passage illustre bien ce rapport antagoniste entre Chine et Japon:

"...ceux qui agressent les autres, les dominent, nuisent aux autre, ne peuvent qu'agir à l'aveuglette, ils n'ont pas d'autre solution. L'agression, elle-même, est désordre, car l'agresseur ne voit que lui-même et invente, en suivant sa propre idée, le visage que doit avoir l'agressé. Ainsi quelle que soit la minutie du calcul de l'agresseur, il rencontrera inévitablement des échecs et commettra des erreurs. Quant aux rectifications, il ne peut les apporter qu'en suivant une fois de plus ses partis pris, et, plus il corrige, plus il s'enferre dans l'erreur, dans le désordre. les petites révisions, les petites rigueurs ne peuvent corriger des prémices fondées dur l'erreur."

"Quatre générations sous un même toit" présente une rupture de rythme et de regard: les deux premiers tomes insistent sur l'écartèlement d'un des héros (Ruixuan, le fils aîné garant de l'équilibre familial) pris entre son patriotisme et son devoir de piété familiale. Le dernier tome évoque les changements durables qui vont s'opérer dans la société et la culture chinoise: l'avènement d'une fierté nationale, d'un patriotisme triomphant et du homme politique déterminant que sera Mao. Ces changements sont vus à travers le prisme du benjamin de la famille, celui qui n'ayant pas sur les épaules le poids de la tradition peut partir rejoindre les rangs de la résistance.
Ce roman est un long voyage au coeur d'une famille qui voit ses horizons changer et s'élargir. La traduction permet au lecteur de goûter aux savoureuses diatribes orales des habitants de la ruelle du Petit-Bercail. Un bonheur à lire, un livre qu'on ne laisse pas tomber de ses mains.

9 commentaires:

Allie a dit…

Quel beau billet qui donne envie de découvrir ce gros roman en plusieurs tomes!

Merci pour cette critique :)

Sophie a dit…

Je l'ai qui m'attend; j'avais lu et beaucoup aimé Gens de Pékin du même auteur.

Michel a dit…

Effectivement ces 3 volumes sont passionnant ! une famille chinoise à travers la guerre, une belle leçon sur l'homme.

Katell Bouali a dit…

Merci pour ces gentils messages.
@ allie: J'espère Allie que tu aimeras cette sage lorsque tu t'y plongeras.
@ sophie: Je note "Les gens de Pékin" car "4 générations..." m'ont donné envie de rester avec Lao She et son écriture. J'attends ton commentaire sur cette saga avec impatience :-)
@ michel: comme tu le dis si bien: "Une belle leçon sur l'homme" surtout quand on sait que Lao She a terminé cette saga en Angleterre (je crois) car interdit de séjour en Chine (merci la révolution culturelle)!

Clarabel a dit…

Ayé, tu as fini ta saga ?! ça valait le coup d'attendre ton ressenti, c'est waouh ! 1900 pages, en plus, je soulève mon chapeau !
Mais je crois que la saga me semble particulièrement passionnante pour relever le défi, un jour !

Katell Bouali a dit…

Il m'a été difficile d'écrire un commentaire exprimant l'ambiance du roman, mon ressenti sans dévoiler l'intrigue. J'avoue que l'exercice de style est passionnant et enrichissant. Si en plus, il plaît et donne envie d'ouvrir ces pages, j'en suis d'autant plus ravie.

Turquoise a dit…

Excellente critique sur cette oeuvre majeure de Lao She, mais qui n'est pas la plus facile... Personnellement, j'avais adoré ses autres livres, comme "La cage entrebaillée " ou "Un fils tombé du ciel" (remarquable!). "4 générations" est encore sur ma PAL...mais ton billet me donne envie d'accélérer un peu sa position ! ;-D

Katell Bouali a dit…

@turquoise: Je suis ravie de constater que j'ai plein de romans de Lao She à lire! Je note les références que tu m'as données et à l'occasion (à la bibilothèque ou à la librairie) je sauterai sur ces titres. Merci pour le compliment qui me va droit au coeur :-)

BMR & MAM a dit…

Un des ouvrages préférés de MAM qui n'a toujours pas pondu de billet sur cette saga sur notre blog ... (grrr).
Lors d'un voyage en Chine cet été, nous avons eu la chance de visiter l'ancienne maison de Lao She à Pékin, par hasard ... le jour anniversaire des 40 ans de sa mort (il fut victime des gardes rouges pendant la Révo Cul). Les photos sont ici.