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samedi 3 octobre 2009

Le bibliobus québécois

Le Chauffeur conduit un bibliobus pas comme les autres sur les routes québécoises reliant les contrées isolées à l'antre de l'évasion par la lecture. Il sillonne, trois fois dans l'année, l'alsphate pour déposer dans ses réseaux, au creux des bras des chefs de ces derniers, le sac de livres qui les fera tenir jusqu'au prochain passage. Les réseaux, une image qui rappelle la clandestinité, le mystère, le secret jalousement gardé et l'aventure fleurant bon le danger...une image qu'aime Le Chauffeur, ce bibliothécaire ambulant, porteur de mots, d'ensoleillement et de compagnie. Alors qu'il pense entamer son ultime tournée, il croise la route de saltimbanques français dont fait partie Marie. Très vite, Le Chauffeur ressent une attirance irrésistible pour Marie en qui il pense trouver son double, son reflet, sa complémentarité; très vite leurs chemins se croisent et recroisent au gré des représentations pour finalement se suivre afin de permettre aux artistes français de réaliser un de leurs désirs: visiter le Québec. Marie, étoile frêle, fée lumineuse au crayon donnant vie aux oiseaux, petit grain de sable brillant qui rend incongrue la présence, au début inquiétante, du tuyau destiné à aider Le Chauffeur à stopper une vie dont il ne veut plus, dont il a perdu le goût. Au gré des virages, au gré des arrêts dans les villages perdus, au gré des conversations parmi les livres, une tasse de tisane à la main, Le Chauffeur réapprend à regarder la vie d'un autre oeil, celui de l'espoir, de la couleur chaude des paysages, du rythme cardiaque qui s'accélère parce qu'un doux sentiment affleure au moment où il s'attendait le moins. Il est parfois des romans dont on a du mal à expliquer pourquoi on est entré immédiatement dans l'atmosphère qui s'en dégage: "La tournée d'automne" en fait partie. Dès la première phrase, la magie a opéré, le voyage en compagnie du Chauffeur a commencé avec l'envie qu'il ne finisse jamais. Un ancien camion laitier transformé en bibliobus....un breuvage laiteux, nourrissant, remplacé par les mots, les images, l'imaginaire, autres nourritures fondamentales, le lait, source de vie de l'enfance des Hommes, devient flot immatériel d'une source alimentant la curiosité de ces derniers. Un camion qui attire autant les villageois que les chats québécois....les chats amateurs invétérés de lait mais aussi immuables compagnons du stylo qui glisse sur le papier. J'ai aimé me faire toute petite, près des rayonnages, aux côtés des badauds écoutant la musique des artistes, derrière la fenêtre du bibliobus, regardant défiler des paysages inconnus et pourtant familiers. J'ai aimé les moments de contemplation du fleuve si grand, si majestueux qu'il ressemble à l'océan, si magique que l'on distingue le souffle jaillissant des baleines en balade. Une beauté sauvage et immémoriale en filigrane du chemin de vie d'un homme arrivé à l'âge de la retraite qui ouvre les yeux sur les joliesses du monde, un personnage qui m'a émue au plus haut point et que j'ai accompagné, subjuguée, d'un bout à l'autre de sa tournée. Le Chauffeur tisserand de liens invisibles entre les lecteurs, ses grands lecteurs, et ses livres que certaines disparitions n'attriste pas bien au contraire, heureux que leur voyage continue sur d'autres routes. "La tournée d'automne" par ses côtés sucrés m'a embarquée dans un monde où le bruit est en sourdine (même la fanfare n'est pas tonitruante), où les sons feutrés divaguent, où la brume des larmes voile un regard sans le noyer; un monde qui peut paraître irréel, voire artificiel, mais qui dégage une douce chaleur humaine, une dentelle à la fragile apparence et à la force réelle, offrant un havre de paix dans un environnement qui ne semble pas se lasser d'être bruyant. Ce fut comme un arrêt du temps, une fenêtre s'ouvrant sur un jardin paisible dans la lumière dorée d'un été indien...sensations d'étirement temporel, flaveurs d'une guimauve élastique que l'on déguste avec une lente gourmandise pour faire durer la magie de l'éphémère.
"C'était un petit camion Ford de deux tonnes. Il avait beaucoup roulé, il était vieux, mais on ne lui aurait pas donné son âge. De couleur gris ardoise, il avait fière allure avec ses formes arrondies, ses rideaux aux fenêtres et le mot Bibliobus peint en blanc sur le côté. Il ouvrit une des portes arrière, abaissa le marchepied et monta à l'intérieur...Après toutes ces années, le charme opérait toujours: sitôt la porte fermée, on se trouvait dans un autre monde, un monde silencieux et réconfortant où régnaient la chaleur des livres, leur parfum secret et leurs couleurs multiples, parfois vives, parfois douces comme le miel." (p 13)
Roman lu dans le cadre du Blogoclub de lecture

mercredi 4 février 2009

La route de l'exil

Le narrateur, ami, proche, on ne le sait pas trop mais c'est cela qui est bien, raconte le parcours d'un réfugié sino-vietnamien de Saïgon au Canada. Saïgon, la belle, Saïgon la vivante, la colorée avec ses marchés, ses maîtres de thé, son faste, son histoire. Saïgon, la belle qui chute sous les coups de butoir d'une armée révolutionnaire, Saïgon laissée à elle-même par une armée étrangère qui plie bagage dans le désordre d'une fuite, celle de la défaite idéologique. Saïgon, une famille esseulée depuis le départ, en réalité l'arrestation, du chef de famille, un jeune garçon renvoyé de l'école et pris sous son aile par son maître de thé, Maître Wou. Un apprentissage de la vie, de la cruauté du monde comme de sa beauté, au gré des séances de dégustation de thés, de leçons de calligraphie et de mandarin. La vie difficile de ceux qui ont tout perdu, de ceux dont on s'écarte afin de ne pas être contaminé par leur disgrâce. La vie cahotante de celui qui veut partir et qui chaque jour s'entraîne afin de s'aguerrir. La nage dans le bassin chloré est le point de départ d'une fuite organisée secrètement. Long et difficile est le temps de la préparation, à l'image des épreuves qu'il faudra affronter au cours d'un dangereux périple vers la liberté "Fleedom". Que dire de ce roman, construit comme un long poème, sinon qu'il est magnifique! L'écriture, fluide, onirique où les silences sont autant de cris ou de pleurs sur une vie qui ne sera plus, sur un monde que le réfugié se doit d'oublier pour trouver la force de continuer. Le lecteur suit le narrateur qui a choisi le "tu" pour conter cette douloureuse et magnifique histoire: distance et proximité intime du "tu" un peu déstabilisateur au début puis indissociable du chant triste et beau d'un adieu au pays. Oh, qu'il fut saisissant de beauté et d'émotion, le passage où le héron, impérial au milieu du marais gluant de boue, traversé par les exilés volontaires d'une dictature insupportable, regarde plein de sagesse le jeune homme en fuite, comme le faisait son maître de thé....celui-là même qui lui offrit, une peinture chinoise représentant un héron qui s'envole! Le maître et l'élève se rencontrant au-delà des contingences matérielles, ultime encouragement du premier pour que le second triomphe de l'épreuve. Le thé, la douleur, la peur et le ravissement en une scène d'une acuité et d'une intense émotion. C'est avec une tendresse presque amoureuse que Jobidon relate le parcours initiatique de son héros, ce héros ordinaire qui connaîtra un destin extraordinaire: le lecteur est transporté dans un élan poétique d'une étrange beauté, au rythme lent de la poésie du texte, parsemé de silences invitant à une pause méditative où les flaveurs d'une tasse de thé exacerbe les sensations. "La route des petits matins" est celle empruntée par ceux qui décident un jour que le joug d'un pouvoir est insupportable et que le fuir, à ses risques et périls, est encore préférable à cette lente mort des corps et des esprits. Un récit qui chante, doucement, subtilement le courage, l'opiniâtreté, la faculté d'adaptation des réfugiés: ils quittent leur pays pour un ailleurs dans lequel ils vont devoir apprivoiser pour pouvoir s'y fondre malgré les différences absolues de culture et de climat! Une très belle découverte grâce à Alice qui sait dénicher de véritables perles chez nos cousins québécois!
Les avis de Karine Phil Alice Les Rats de bibliotèque Voir (Montréal)

vendredi 2 janvier 2009

L'intranquille tranquilité

quatrième de couverture: "Voici neuf histoires inquiétantes et profondes comme l'eau des puits, où se mêlent la loufoquerie et le tragique, la chimère et le désastre, le souvenir et l'angoisse. Neuf histoires contrastées dans lesquelles, touchés par la race ou anéantis par la violence de la fatalité, les êtres pourchassent la vie heureuse et espèrent la mort paisible. Après son roman si bouleversant Du mercure sous la langue, Sylvain Trudel propose des nouvelles à l'écriture tout aussi éblouissante, où l'imagination, l'érudition et l'émotion composent un troublant bouquet." Ce mot de l'éditeur est indéniablement véridique et sans excès de flagornerie: le recueil de nouvelles de Trudel est particulièrement somptueux, promenant son lecteur dans le dédale des émotions et des sentiments humains sous les notes d'une langue qui peut être d'une immense poésie comme d'une crudité dérangeante. Sylvain Trudel explore les pires recoins du monde, le néant, l'amour, la mort, les vivants, la cruauté crasseuse du monde où perlent le désespoir et l'espérance en une lumière, la minuscule lumière de l'âme qui n'a pas oublié la beauté du monde, même si cette dernière est remisée au plus profond de soi. Pour cela il use, et parfois abuse, de l'érudition, des références culturelles et linguistiques: ainsi dans "Vaisseau négrier", ultime nouvelle du recueil, où les premières phrases peuvent aussi bien faire fuir le lecteur que l'envoûter à jamais..."Savais-tu, mon fils, qu'un jour d'autrefois le roi de Pologne et Charles de Lorraine vainquirent les Ottomans à la bataille du Kahlenberg, ce qui nous vaut l'honneur de ces viennoiseries: les croissants du petits déjeuner? ô Grand Vizir, Kara Mustapha, ton nom battu rime avec 1683, l'an de grâce de ta déroute. Ce chaos fut sans doute calligraphié dans les astres - de droite à gauche - , en arabesques couleur de braise, tissant d'étoile en étoile des poésies apocalyptiques, mais les vérités trop cruelles sont illisibles." (p 153). L'envoûtement fonctionne même si souvent, on a du mal à suivre le cours des idées de l'auteur: peu à peu, je me suis laissée bercer par le rythme de l'écriture, prosodie lente et jouissive jouant avec les mots et les images, rhapsodie des langages, profonde mélopée d'une écriture qui s'écoute écrire, jubilation narrative, laissant voguer les mots dans le sillage d'un vaisseau, toutes voiles dehors, arche de tous les langages. Je n'ai pas entièrement saisi le comment du pourquoi du "Vaisseau négrier" mais j'ai été happée par la poésie luxuriante, presque baroque, de l'écriture: quasi étouffée par le jaillissement continuel des connaissances à peine dévoilées, subjuguée par tant de maîtrise et d'aisance à donner le vertige. Parfois, cela fait du bien de se laisser porter seulement par le bruissement des mots, sans chercher à décortiquer le méta-langage du récit! Tiens, c'est étrange, j'ai commencé par la fin! Sans doute parce que cette dernière nouvelle m'a semblée être la plus mystérieuse, la plus insaisissable...un peu comme l'art moderne! L'enfance croquée par le style de Trudel est une période où la magie dépose son halo de poésie sur la moindre petite parcelle de vie, de sentiment, de paysage. Les petits riens de la vie, même s'ils sont sordides, prennent le sépia des souvenirs, couleur d'une nostalgie de ce qui ne reviendra jamais, et côtoient les révélations qui font grandir: ainsi dans "Epiphanies", les rites et rituels religieux amènent le jeune narrateur à la conclusion que les femmes sont de véritables joyaux à chérir et aimer qu'elles "...sont des êtres miraculés, bénis, dignes de foi, et que leur sexe irradie de lumière sanglante entre leurs cuisses, tel un Sacré-Coeur." (p 32) L'enfance, c'est aussi la tendresse d'une grande soeur qui sait tellement bien rassurer après la peur et l'angoisse d'avoir vu un pauvre chat immolé par la méchanceté idiote et cruelles de garnements. En trois pages, la crauté est mêlée au sentiment de grâce, la poésie de l'enfance dans sa fulgurante beauté "Le matin, à mon réveil, j'avais trouvé, pêle-mêle sur ma table de chevet, une dizaine de petits z découpés dans des feuilles de carton, et le soir venu nous nous balancions dans le jardin, Françoise et moi, comme si de rien n'était, croquant des rhubarbes au sucre, nous demandant si les pommes ont un équateur, si nos lèvres sont gonflées de jus de pruneaux, si les saules pleureurs meurent de chagrin, s'il y a vraiment de l'eau jusqu'au fond de la mer, mais le chat flambant de la veille agonisait sous toutes mes pensées et j'écoutais battre à mes tempes mon nouveau coeur à deux visages, brouillé, meurtri, sous le vol saccdé des chauves-souris, parmi les grillons, tous mes z en poche, fouettant la lune de mes jambes maigres au milieu des choses grandes et petites, à mi-chemin entre deux infinis, à Sainte-Rose-de-Lima, mon voeu oublié." (p 35) On émerge de ces lignes ému aux larmes avec un je ne sais quoi d'amertume. La ville est également très présente dans "La mer de la Tranquilité", lieu de toutes les errances, de toutes les souffrances et des rêves qui lentement s'effilochent et se délitent. "Le quadrille de Mama Maïs" met en scène un jeune fugueur, rédempteur de tous les maux de la terre, en quête d'âmes à sauver....la nouvelle commence ainsi "Anxieux de bouleverser les foules désorientées, Jano Guillemette brûlait de voir sa vie devenir une affaire de grande conséquence, aux ramifications et aux inflorescences nouvelles. Espérant que ses actes préfigureraient le monde futur qu'il souhaitait voir advenir, un monde lavé des injustices, du malheur et de la souffrance, il aurait voulu jeter des charmes par poignées, mais des neiges verglacées gelaient les choses autour de lui. Aussi passa-t-il les premiers jours de sa fugue à souffler dans ses doigts, à battre la semelle et à grelotter sous les arches du pont Viau. " (p 57). La ville apportera son lot de déconvenues, de ricanements et d'incompréhension: le monde n'est pas à l'attente d'un rédempteur aux allures de garnement en rupture de ban. Jano, un feu follet accroché aux basques d'âmes qui lui semblent avoir besoin de réconfort et de chaleur; Jano bercé par l'imprégnation religieuse, cette religion qui hante l'oeuvre de Trudel, cette religion qu'il moque souvent et qui le suit toujours; Jano qui échoue dans sa tentative de ramener sur le sentier de la respectabilité, Mama Maïs/Chimène, et disparaît dans la bruine hivernale, libérant Chimène de ses assiduités de prêcheur. Jano s'évanouit dans la brume, spectre incompris et n'ayant pas compris que le choix de certains est la décision de leur vie. Les rêves d'une jeunesse peuvent s'évaporer dans les rues sombres et incertaines d'une ville, symbole d'un monde adulte qui suit, inexorablement, la route choisie. Jano est un personnage émouvant par sa maladresse et son insistance déplacée à vouloir le bien des gens, des adultes, malgré eux. Jano, un halo presque angélique dans la nuit d'un monde qui ne sait plus voir le merveilleux de l'infime lueur de la vie. "La mer de la Tranquilité" est une réflexion, déclinée au fil des neuf nouvelles du recueil, philosophique, spirituelle sur l'âme humaine, ses aspirations, ses peurs, ses angoisses et les réponses qu'elle tente d'apporter à ses éternelles interrogations sur le sens de la vie. Un voyage parfois amusant, souvent dérangeant et émouvant: les mots de Trudel sont comme de minuscules aiguillons provoquant sourires, rires ou larmes au gré de l'écriture incisive, crue et poétique. Et malgré les remous invisibles provoqués par cette dernière, la mer de la Tranquilité, lac immobile où peut se rencontrer la mort, placide et philosophe, force est de constater qu' "...il n'y a pas de canards, pas de canards sur la mer de la Tranquilité".....seulement nos pensées, frissons ridant le miroir de l'âme? Trudel peut agacer par ses mots et ses tournures stylistiques alambiquées, voire absconses, mais il sait, ô combien, subjuguer son lecteur en le piégeant dans l'entrelac poétique de ses visions du monde et les méandres de ses questionnements essentiels sur le sens de l'existence, de nos existences....comme dans un conte initiatique.
Merci Alice pour le prêt et ce bonheur de lire Trudel!

lundi 28 juillet 2008

Mots de celui qui part


Un adolescent, presqu'un jeune homme, Frédéric se meurt d'un cancer des os à l'hôpital, entouré d'autres adolescents cancéreux. Dès les premiers mots, la révolte prend à la gorge devant cette jeune vie écourtée, cette vie grignotée par la maladie qui amenuise à chaque opération la hanche de Frédéric.
Frédéric bien sûr est révolté par l'injustice de la loterie de la vie: il la hurle dans les mots qu'il couche sur son cahier lorsque la souffrance est trop grande de se voir partir, comme ça alors que la vie n'est qu'à son aube. Il devient le poète "Métastase" pour résister à la morbidité, pour se faire des anti-corps à coups de poèmes, à coups de mots et d'images à mettre sur l'indicible et inommable, à coups d'humour noir et corrosif.
Les roses sont garnies d'épines, épines que le lecteur reçoit à chaque page lue, le coeur étreint, le coeur serré à la lecture des espoirs qui n'en sont pas, des rêves, du réalisme lumineux d'un Frédéric extraordinaire. Refusant la loghorrée des bons sentiments des uns et des autres, Frédéric apporte réconfort courage et espoir à ceux qui resteront après lui, ses parents comme ses frère et soeur. Une complicité émouvante entre sa grand-mère et lui est peinte en filigrane, entre les poèmes de Métastase et les conversations lors des visites du week-end: le regard d'une aieule qui voit les rôles inversés, le regard d'une grand-mère qui a compris, sans doute parce que sa vie est derrière elle aussi, que la compassion ne doit pas se transformer en gémissements ni en complaisance. Frédéric n'a pas besoin de mettre à nue son âme: sa grand-mère est prête à l'accompagner jusqu'au bout, à lui tenir la main en recherchant pour lui les poèmes de Pietro Metastase dans toutes les librairies du Québec.
A regarder venir vers soi la mort, à petits pas comptés mais sûrs d'eux, forcément, la philosophie et la religion deviennent des questions importantes, même lorsque l'on n'a que dix-sept ans. La religion ne semble être qu'une illusion permettant d'adoucir la vision de la tragique condition d'être humain, tout comme l'aspiration au bonheur, miroir aux alouettes qui s'efface dans le regard de Marilou qu'il ne pourra jamais serrer contre lui mais qui lui offre une image poétique à couper le souffle "L'essence de la vie, c'est la vanille" et devant laquelle son "Je rêvais d'être la Grande Pyramide/ invincible et éternel,/ mais je suis un jardin de porcelaine/ sous une pluie de météorites." s'incline.
Comme on peut être cruel au seuil de la mort, comme on jette aux orties les lambeaux du masque de bienséance: la lucidité, douleur intense, repousse la mièvrerie qui rôde à chaque visite et expose une réalité proche, la disparition injuste d'un jeune être, son accompagnement par ses parents désemparés d'impuissance et de mutisme (on ne peut rien dire face à l'inéluctable qui ne soit que futile parole déplacée).
Sylvain Trudel avec "Du mercure sous la langue" est loin de nous offrir une lecture divertissante mais sait ouvrir les yeux de son lecteur sur sa conscience et la manière de la sonder: sa plume est un scalpel implacable, d'une extrordinaire poésie, qui pousse le lecteur dans ses derniers retranchements tout au long du monologue de Frédéric. Cependant "Du mercure sous la langue" n'est pas un roman dont on sort anéanti, loin de là, c'est un roman qui est un hymne à la vie, à l'envie de vivre, un message apaisant pour ceux qui restent et qui doivent continuer leur route. Frédéric est rempli de tendresse pour son entourage, il l'aime et souhaite le protéger de toute douleur et de toute souffrance. La mort est souvent une grande leçon de vie.
Une lecture poignante, "coup de poing", pendant laquelle il faut lutter pour ne pas être submergé par l'émotion dégagée par la qualité extraordinaire de l'écriture.
Mille et un mercis à Malice qui a eu la gentillesse de me prêter ce très très très beau roman.

Les avis de Malice Yvon biblioblog