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lundi 30 mai 2022

La panne

 


Chaque mois, la libraire Mots & images organise un goûter littéraire au cours duquel les participants échangent leurs avis sur leurs lectures. Ce moment est toujours précieux et intéressant car les avis se confrontent loin de toute artificialité.

C'est au cours d'un de ces joyeux goûters que j'ai découvert un auteur suisse peu connu et méconnu : Friedrich Dürrenmatt et son court roman, ou longue nouvelle, « La panne ».

Il a été écrit en 1956 et deviendra, la même année, une pièce radiophonique. En 1972, Ettore Scola en fera une adaptation cinématographique sous le titre « La plus belle soirée de ma vie », puis en 1979 « La panne » sera adaptée en comédie pour un théâtre ambulant. Il faut dire que le roman est « théâtral » dans sa construction : unité de temps, de lieu et d'action.

Autant dire que ce roman, de grande qualité, a frappé les esprits au point de l'adapter tant au théâtre qu'au cinéma.


Alfredo Traps, représentant en textile, suite à une panne de voiture, se retrouve coincé pour une nuit dans un village où il trouve logis chez un juge à la retraite, faute de place dans l'hôtel du coin.

Cela tombe bien, il manque au juge et à ses vieux amis magistrats, un rôle …. celui de l'accusé. En effet, régulièrement, les compères juristes se retrouvent pour dîner joyeusement et jouer revivre de vieux procès sans le cadre rigide de la loi.

Alfredo est un gai luron et ne refuse ni le gîte ni le couvert ; il accepte sans sourciller le rôle d'accusé car il se demande bien de quoi les vieillards gourmets et gourmands pourraient l'accuser, lui dont la vie est simple et limpide.

Malgré les mises en garde de son « avocat », Alfredo se laisse emporter par l'ambiance bon enfant et la conversation délicieuse des convives. Le jeu s'installe au fil des plats et des verres remplis des meilleurs vins, peu à peu l'étau se resserre autour de l'inculpé qui ne pense à mal et ce jusqu'à la fin du repas. Mais, une fois dans sa chambre ….. Alfredo repense à la portée des révélations faites au cours du dîner et en tire les conséquences.... glaciales.


C'est le premier roman de Friedrich Dürrenmatt que je lis et j'ai été happée de bout en bout par ce récit délirant d'un humour noir féroce. L'auteur trouve les mots justes, instaure une ambiance dérangeante tout en mettant en place le jeu, un peu pervers, des retraités. Le jeu qui peut ne pas en être un et Dürrenmatt sait jouer du flou, du non-dit et de l'imagination des personnages : la frontière est mince entre réalité et fiction du jeu.

Chaque mot est pesé, chaque action amenée avec une précision diabolique, les coups sont donnés à force de mets savourés, de panses remplies, de vins dégustés au point qu'Alfredo, comme le lecteur, ne sait plus si cela relève de la plaisanterie ou de la perversité la plus brutale. C'est ce jeu subtil avec ces lignes qui fait la saveur de ce roman qui réserve une chute à la hauteur du talent de l'écrivain.

Ce dernier pose son postulat dès la première page :« Nous ne vivons plus sous la crainte d'un Dieu, d'une justice immanente, d'un Fatum comme dans la Cinquième Symphonie ; non ! plus rien de tout cela ne nous menace. » Notre monde n'est plus hanté que par des pannes. Pannes de voiture, par exemple, comme celle de la Studebaker d'Alfredo Traps, un soir, au pied d'un petit coteau.. » Donc, cette nouvelle platitude des existences sonne-t-elle la fin de l'inspiration pour les écrivains ? Après la lecture de « La panne » on ne peut que saluer avec respect la maestria de l'auteur à monter, à partir d'une situation d'un banal pathétique, une intrigue au suspense haletant et à l'ambiance presque baroque tant l'excès est partout... un excès intelligent au service d'une écriture ciselée et percutante.

Traduit de l'allemand (Suisse) par Armel Guerne

Quelques avis :

Babelio  Violette  Sens Critique

Lu dans le cadre




  



mardi 6 juillet 2010

La colère de la montagne

Antoine est parti avec Séraphin sur les alpages de Derborence pour la longue saison estivale. Il se languit de Thérèse, sa jeune épouse, la jeune fille qu'il a pu épouser grâce au plaidoyer de Séraphin. Thérèse, si belle, qu'il lui tarde de retrouver. D'ailleurs, Séraphin lui a permis d'aller la retrouver, le temps d'une escapade de quelques jours, bientôt, très bientôt. La montagne est impressionnante tant par son étrange silence nocturne qui magnifie le pétillement et les craquements du feu que par son immensité grandiose, géant endormi ou diable attendant son heure. Derborence, son nom sonne comme un espoir ténu ou une tristesse subtile; Derborence, combe au pied d'un glacier, celui des Diablerets, qui résonne, de temps à autre, de roulements sourds, comme si les diablotins de ses entrailles jouaient au palet, histoire de faire frémir et frissonner les pâtres des estives. Le ciel nocture, d'une intense pureté, poudroie de son lent ballet d'étoiles, petites veilleuses au coeur d'une nuit aux bruits cristallins venant danser contre les parois de la montagne, enchantements qui fascinent et engendrent la sensation d'être tellement insignifiant que cela en devient angoissant.
Antoine s'endort, après le chant du feu, ses pensées volant auprès de sa Thérèse que bientôt il étreindra....le sommeil étouffe le roulement d'un palet perdu par ces diablotins moqueurs, le grondement s'amplifie, la montagne tremble pour doucement, ironiquement, se détacher pour sombrer sur les estives endormies: la combe se remplit de rocs, de roches, de moraines disloquées,devenant un implacable linceul minéral. En bas, on a cru à un orage sec, on s'est réveillé puis recouché, l'esprit préoccupé, la peur au ventre: comment cela se passe-t-il pour ceux de là-haut? Le lendemain, un silence envahit le village, des hommes, les rares valides restés en bas, montent vers Derborence, aux nouvelles: ils croisent un jeune garçon courant comme s'il avait le diable à ses trousses, l'inquiétude monte d'un cran tandis que l'espoir lentement se lézarde lorsqu'un groupuscule de rescapés descend, chargé d'une civière. Au bout du chemin menant à Derborence, un chaos minéral accueille les éclaireurs: ceux de là-haut sont ensevelis sous des tonnes de blocs montagneux, ceux de là-haut ne sont plus que des âmes errantes, ceux de là-haut ne rentreront jamais, fantômes blancs hantant une montagne qui n'est plus.
Sept semaines plus tard, alors que Thérèse découvre qu'elle est enceinte, une silhouette perturbe le deuil du village, rallumant l'inquiétude de tous. Cette silhouette s'avère être celle, amaigrie, pâle, d'Antoine, survivant inespéré du chaos minéral, rescapé grâce à un miracle, du pain et des fromages, pauvre hère à la rage de vivre qui rampa sous l'amas de rocs jusqu'à l'air libre, une évasion lente et pugnace...comme la vie, comme l'appel de la liberté. Commence alors le lent retour à la vie et à la douceur de l'amour d'un Antoine qui ne peut accepter que Séraphin n'ait pas eu la même chance que lui. Il part vers le lieu du drame pour chercher Séraphin, suivi d'une Thérèse espérant le ramener à elle, à l'enfant qu'elle porte, à la vie.
Cette chronique villageoise est un vrai délice à lire, à déguster lentement, au rythme de la marche en montagne, au rythme du règne minéral dans lequel l'homme ou l'animal ne sont qu'un point anecdotique, des virgules que l'on peut, très vite, oublier. Ramuz raconte les montagnards, leurs croyances, leurs coutumes, tantôt avec drôlerie, où une pointe de burlesque apparaît (la "chasse" au fantôme avec une pétoire antédiluvienne est vraiment comique), tantôt avec gravité lorsque la catastrophe apporte désespérance due au drame qui s'est abattu sur le village. Le tragique côtoie le cocasse, deux aspects de la vie rude d'un monde rural, fermé sur lui-même, entouré d'une verticalité, celle des montagnes, inquiétante, oppressante comme peut l'être la sensation d'une présence maléfique: la montagne est, certes; majestueuse, sublime, généreuse, mais aussi inquiétante, sournoise, inhospitalière et dangereuse. Cette montagne, personnage centrale de "Derborence", personnage muet mais actif, silencieux mais cependant bruyant par le fracas des moraines qui s'écroulent et deviennent linceul, personnage ambivalent offrant des pâturages riches aux bêtes et une subsistance aux hommes, apportant mort et superstition alimentant contes, légendes et peurs. Ces aspects antagonistes sont d'autant plus forts que le style de Ramuz est simple, même si ses descriptions sont longues, riches d'adjectifs et d'adverbes alourdissant la prose (à l'image d'une minéralité dense et étouffante), se calquant sur la langue quotidienne des montagnards (la syntaxe est souvent malmenée...pour notre plus grand plaisir). Au gré des descriptions, des courts dialogues, Ramuz tricote une histoire (inspirée d'un fait réel, l'éboulement de 1714 qui ravagea Derborence) où la tension monte au fil des pages, essoufflant le lecteur d'appréhension, organisant son récit en utilisant l'imprévisibilité de la montagne comme moteur d'une narration qui happe ce dernier dans un tourbillon de sensations et d'émotions...brutes, sauvages et d'une grande beauté, replaçant l'homme à une juste place: celle d'un être minuscule devant la grandeur d'une nature verticale, déroutante, indomptable et imprévisible.
"Derborence" est aussi une très belle histoire d'amour, un étrange requiem pour la vie, celle qui fait battre le coeur, celle qui grandit dans un ventre maternel, celle qui, au final, est toujours en lice dans la grande course des cycles de la nature. "C'est un homme avec une femme./ Les cinq qui étaient là avaient en face d'eux la montagne avec ses murailles et ses tours; et elle est méchante, elle est toute-puissante, mais voilà qu'une faible femme s'est levée contre elle et qu'elle l'a vaincue, parce qu'elle aimait, parce qu'elle a osé.
Elle aura trouvé les mots qu'il fallait dire, elle sera venue avec son secret; ayant la vie en elle, elle a été là où il n'y avait plus la vie; elle ramène ce qui est vivant du milieu de ce qui est mort." (p 228)

Les avis de Lecture/Ecriture   Esther  




Morceaux choisis

"Ce fut tout ; il s'était tu. Et, à ce moment-là, Séraphin s'étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable : le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide ; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur." (p 17)

"Heureusement que le feu recommence à pétiller ou c'est une goutte d'eau qui tombe, ou c'est un peu de vent qui traîne sur le toit. Et le moindre petit bruit est comme un immense bruit. La goutte tombe en retentissant. La branche mordue par la flamme claque comme un coup de fusil ; le frottement du vent remplit à lui seul la capacité de l'espace. Toute espèce de petits bruits qui sont grands, et ils reviennent ; on redevient vivant soi-même parce qu'eux-mêmes sont vivants." ( p17 et 18)

"Derborence, le mot chante triste et doux dans la tête pendant qu'on se penche sur le vide, où il n'y a plus rien, et où on voit qu'il n'y a plus rien.
C'est l'hiver au-dessous de vous, c'est la morte-saison tout au long de l'année. Et si loin que le regard porte, il n'y a plus que des pierres et des pierres et toujours des pierres.
Depuis deux cents ans à peu près.
Seul, quelquefois, un troupeau de mouton se montre dans ces solitudes, à cause d'un peu d'herbe qui y pousse, là où la roche lui laisse la place de percer; il y erre longuement comme l'ombre d'un nuage.
Il fait un bruit comme celui d'une grosse averse quand il se déplace.
Il fait, quand il broute, un bruit comme celui des toutes petites vagues qui viennent, les soirs de beau temps, à coups rapides et rapprochés, heurter la rive.
la mousse, d'un pinceau lent et minutieux, a peint en jaune vif, en gris sur gris, en toute sorte de verts, les plus gros des quartiers de roc; ils nourrissent dans leurs fissures plusieurs espèces de plantes et de buissons, airelle, myrtille, épine-vinette, aux feuilles dures, aux fruits ligneux, qui tintent dans le vent doucement comme des clochettes." (p 230 et 231)

mercredi 18 novembre 2009

Le silence des abeilles

Siddhârta Schweitzer naît dans les turbulences d'un vingtième siècle qui se meurt, sans le savoir encore, de consommation, de technologie, de jeunisme, de maladies plus effrayantes les unes que les autres, rongé par un crabe d'une pernicieuse efficacité.

Les parents de Siddhârta le délaissent, pris dans le tourbillon bohême, souvent égocentrique, de leurs préoccupations: très vite, ils deviennent aussi lointains qu'une parentèle éloignée. Le petit Sid sera élevé par sa grand-mère Susie et éprouvera très vite ressentiments, méfiance et crainte envers tout ce qui n'est pas d'un bon aloi suisse. Traînant son ennui entre les livres et les études, Siddhârta rencontre, inopinément, un petit animal fascinant: l'abeille! Chaque nuit, le rêve l'emporte au coeur d'une ruche où il devient ouvrière, faux bourdon, gardienne. La passion lentement s'épanouit pour enfin conduire Sid au métier d'apiculteur....comme son grand-père maternel.
L'entomologie, axée sur l'abeille, est le fil conducteur de ce roman d'apprentissage qui suit le cours de l'Histoire contemporaine de ces vingt dernières années. Sid quitte le couvain suisse pour des aventures apicoles aux Etats Unis, où les ruches par milliers sont transportées nuitamment, au gré des floraisons à travers le pays continent. Sa chrysalide s'ouvre à l'intolérance, fruit de sa deshérence familiale, une intolérance étrange teintée d'ouverture au monde et à la diversité ce qui lui permet, un jour, de croiser Valentine, une japonaise nomade qui travaille au standard d'une grande entreprise de produits phytosanitaires dont une gamme empoisonne lentement, mais sûrement, les abeilles.
Je n'ai pas souvent l'occasion de lire des auteurs suisses et j'avoue ne pas connaître grand chose à l'actualité littéraire de ce pays entouré de montagnes et semblant dormir au bord de ses nombreux lacs. "Le silence des abeilles" a attiré mon attention en titillant ma fibre "verte", sensible à la cause des abeilles tandis que l'argument littéraire achevait de me convaincre.
Ce qui surprend dans ce roman c'est la personnalité de Siddhârta qui erre entre tolérance et détestation de ce qui n'est pas national, qui oscille entre envie d'aller vers les autres et repli sur soi, sur une identité suisse intolérante et imperméable à l'étranger. Pourtant, Sid ira manifester à Davos contre le sommet du G9, le sommet à la gloire du capitalisme le plus sauvage qui soit, à l'ombre des banquiers muets. Pourtant, Sid tombera amoureux d'une jeune femme japonaise puis osera un coup d'éclat solitaire pour punir par là où il a péché le patron du groupe industriel qui fabrique et distribue le Secolo qui empoisonne les abeilles.
Le lecteur navigue entre les beautés de la nature et le sordide des groupuscules extrême-droite qui s'entraîne clandestinement avant d'organiser des expédititions punitives contre les étrangers, tente de démêler les sentiments contradictoires de Sid et sa vision du monde souvent fluctuante....à l'image d'une certaine jeunesse qui se révolte contre l'injustice du monde tout en cédant, parfois, aux sirènes du repli sur soi et du rejet de l'autre. Il se prend à sourire voire à rire en accompagnant le jeune protagoniste de ce roman d'aprentissage parce que certaines situations deviennent cocasse: le monde s'empêtre autour de ses multiples absurdes contradictions.
"Le silence des abeilles" me laisse perplexe: à vouloir créer un fil conducteur entre le monde des abeilles, rassurant par sa structure sociale inaltérable, et le héros qui ne sait plus trop à quoi ni à qui se raccrocher pour tenter de comprendre le monde et d'y faire sa place, l'auteur ne rend pas lisible le moteur de son écriture. Certes, il y a les éléments du roman d'apprentissage mais le lecteur a du mal à les décrypter: il est difficile de s'attacher aux personnages ou de raccorder les grands évènements contemporains avec le parcours de Siddhârta. En un mot comme en mille, même si je ne me suis pas ennuyée lors de la lecture du roman, je ne suis pas parvenue à comprendre où l'auteur voulait en venir: portrait d'une génération déstabilisée voire sacrifiée par la modernité? Critique d'un modèle sociétal en bout de course?


Une certitude se dégage de ma lecture: la Suisse est tout sauf une image d'Epinal où le chocolat au lait fleure bon les alpages tranquilles et où l'atmopshère feutrée des établissements bancaires laisse filtrer le silence des secrets bien gardés. Ce pays sans mer est loin d'être lisse comme la surface d'un lac: un vent de révolte peut y souffler à l'image d'un foehn indomptable.





Les avis de Mlle Gima  Suisse-info   femina.ch   info.ch   juliann   plume   

(5/7)





dimanche 6 juillet 2008

Enfance dans la guerre

Le Liban, une famille de la grande bourgeoisie, un père libanais, une mère française, une petite fille. La guerre sourd puis éclate, faisant voler en milliers d'éclats la vie d'autrefois. La petite fille a grandi entre la pudeur musulmane et la liberté européenne, entre le foyer féminin et l'école où apprendre est une fenêtre ouverte sur l'ailleurs et le monde. La grande maison familiale se meurt lentement sous les bombes, appeurée par les snipers, désarçonnée par la montée de l'intransigeance, le reniement des amitiés anciennes entre voisins de confessions différentes et alors sans antagonisme. Le chaos de pierres, de poussières, de corps et de sang au milieu duquel s'avance la narratrice du haut de ses quinze ans, du haut de sa jeunesse, de son adolescence fière, invincible et éternelle. Quelques années auparavant, sa mère quitte le foyer conjugal pour repartir en France, dévastant le coeur du père qui ne s'en remettra pas. Elle grandit en marge de la famille, savageonne attachée à la liberté d'aller à l'école, au lycée, frondeuse insouciante parmi les ruines fumantes de la cité.
A-t-elle peur des snipers? Oui...et non: elle ne court pas afin de ne pas paraître une victime désignée, afin de braver les sentiments du tireur embusqué, peut-être lui rappelera-t-elle une soeur, une mère, une petite amie.... Chaque jour, sur le chemin du lycée, elle s'arrête reprendre son souffle et son courage dans les ruines d'une église. Chaque jour, elle y prie à sa manière. Chaque jour, elle y puise courage et volonté de vivre. Puis, un matin, elle rencontre un homme, un étranger: combattant? Européen? Journaliste? Il semble appartenir aux deux dernières catégories. Un lent apprivoisement voit le jour: ils apprennent à se connaître, à se jauger, à estimer le degré de confiance qui peut naître entre eux. La narratrice est un elfe aérien dans sa robe verte, verte de liberté, d'effronterie, par-dessus son pantalon en treillis et ses bottes de marche. Au fil des semaines, des mois, elle découvre le maniement des armes, le désespoir des réfugiés, la misère des camps palestiniens, la révolte devant tant d'injustice et de sang inutilement versé. Elle découvre, surtout, l'amour pour un homme, l'envie de lui appartenir, de lui offrir le plus intime des trésors. Las, les chimères dévoilent toujours leur véritable visage, laissant, sans regret, de profondes et terribles blessures invisibles, certes, mais diablement réelles.
Yasmine Char avec "La main de Dieu" offre un récit d'une force romanesque saisissante: elle nous raconte l'histoire d'une petite fille qui ne sait comment grandir, elle qui n'a plus sa mère, qui ne voit qu'un père dépressif et larmoyant, qui ne côtoie que des tantes et des oncles enfermés dans leur culture intransigeante. Une jeune fille tiraillée entre deux cultures, deux modes de pensée, deux mondes; une jeune fille qui ne vit qu'entourée de violence, de terreurs et de haine. Yasmine Char raconte les horreurs d'une guerre fratricide, d'une guerre qui de cessez-le-feu en reprises de conflits durera près de vingt ans! Vingt ans de souffrances, de sang, de jeunesse souillée par les armes, l'idéologie ou les viols. La main de Dieu, celle qui scelle les destins, celle qui protège, celle qui punit, affleure le récit, titille le décor des camps de réfugiés ou celui de l'appartement de cet homme étranger, mystérieux et manipulateur. La main de Dieu n'est jamais bien éloignée de celle du Diable....qui dépose dans les mains de la jeune fille une arme et magnifie son rôle de tueuse, qui la fait traverser chaque jour la ligne de démarcation entre les zones musulmane et chétienne.
Un roman où les émotions sont intenses, violentes et où la poésie apparaît au moment le plus inattendu, déroutant le lecteur tout en le charmant.


"J'ai quinze ans. Je traverse la ligne de démarcation. C'est comme un film muet, pellicule noir et blanc. Noires les boutiques calcinées, blanc le soleil du Liban. J'imagine que le franc-tireur est humain. Je marche en souriant pour qu'il ne tire pas. Je prie pour qu'il ait une mère, une soeur ou une fiancée. N'importe quelle image tendre qui puisse s'interposer de manière fulgurante entre lui, l'oeil du chasseur, et moi, la tête du chassé." (p 10)
"J'imagine l'histoire de mon enfance, elle n'existe pas. Il n'y a pas de départ avec une ligne droite. Il y a des taches qui remplacent les pointillés. Une certitude. Je me souviens de cette folie partout dans mon enfanc où j'ai grandi: dans la maison blanche, dans le départ de ma mère, dans le chagrin de mon père, dans la guerre. Je me suis trompée. Mon enfance c'est peut-être alors une seule grande tache avec ce fil conducteur qui expliquerait pourquoi elle est partie, pourquoi il se meurt, pourquoi les gens s'assassinent." (p 12)

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau 2008







le billet de Michel Edouard Leclerc ICI

dimanche 16 septembre 2007



Il est des romans dont on a beaucoup de difficultés à en sortir et en parler. Ainsi en est-il avec « Train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier, roman jubilatoire, intense, fourmillant de références philosophiques, poétiques, littéraires et politiques.
La quatrième de couverture est lumineuse, exceptionnelle car elle ne dévoile en rien la substance intime du roman et n'offre qu'une seule chose: l'envie furieuse de le lire, de s'y plonger et de partir aux côtés des personnages.
D'emblée, on peut avancer que ce livre, épais, foisonnant, est une formidable réussite littéraire.
Je ne saurais planter le décor de l'histoire que de bien piètre manière alors je laisse le début de la quatrième de couverture le faire pour moi:



« Une femme penchée sur le parapet d'un pont, un matin à Berne, sous une pluie battante. Le livre, découvert par hasard, d'un poète portugais, Amadeu de Prado. Ces deux rencontres bouleversant la vie du sage et très érudit professeur Raimund Gregorius. Au milieu d'un cours de latin, soudain il se lève et s'en va. Il prend le premier train de nuit pour Lisbonne, tournant le dos à son existence anti-poétique et sans savoir ce que vont lui révéler la beauté étrangère de Lisbonne et le livre d'Amadeu.... »



Raimund Gregorius, dit « Mundus » est un indécrottable casanier pour qui se rendre en dehors de Berne représente un effort surhumain et souvent une terrible déconvenue. Il n'est bien que dans ses livres latins et grecs, chez lui ou dans son lycée face à ses élèves. Son voyage, ses voyages sont immobiles: ce sont les pages qui l'emportent au gré de leurs mots, de leurs phrases et de leurs histoires. Sa vie est réglée comme du papier à musique mais un grain de sable va le jeter à corps perdu sur les pas d'un poète et d'une inconnue portugaise: un matin il croise cette dernière et sa vie va être changée à jamais.
Voilà notre Mundus partant, en train de nuit, pour Lisbonne avec en poche le livre d'Amadeu de Prado et une grammaire portugaise. Sous la glace suisse couve un feu méditerranéen.
Gregorius part à la recherche d'un poète et d'une femme mais il part, aussi, sans le savoir, à la quête de lui même, et vivre pleinement sa vie! Au fil des pages, des rencontres, il va ôter ses pelures tel un oignon pour devenir lui-même. En sa compagnie, le lecteur tombe sous le charme extraordinaire de Lisbonne, ville ouverte sur le large océanique, sur les voies maritimes des mondes à explorer, ville aux mosaïques bleues si particulières. Aux côtés de Mundus, on plonge dans la sombre période de la dictature, de ses compromis et de ses combats pour la liberté. Avec lui, le lecteur devient détective et part à la recherche du passé de de Prado, remontant le temps grâce aux amis, aux proches, aux camarades de combat qui chacun à leur tour dévoile un pan de la personnalité de ce dernier et permettent ainsi à Mundus de comprendre et d'apprécier pleinement ses écrits. Ecrits qui lui font ouvrir les yeux sur l'inanité de son existence bernoise, qui lui donnent enfin les ailes pour l'envol tant rêvé et désiré.
Mundus Grégorius rencontrera l'amitié et découvrira la profondeur des textes d'Amadeu de Prado, homme d'exception, médecin, poète et brillant intellectuel, résistant et rebelle. Ce qu'il écrit sur l'amour, l'amitié, le courage ou la mort est une véritable révélation pour Mundus qui en découvre toute la profondeur et la justesse en parcourant Lisbonne sur les traces de cet homme lumineux.
Chaque texte d'Amadeu lu par Mundus est une leçon de vie, un cours de philosophie, d'histoire, de littérature, de sociologie ou de politique. Chaque incursion dans l'univers intime et intellectuel d'Amadeu amène le lecteur à s'interroger sur le sens de la vie, sur la marche du monde et des idées, sur l'esthétique et l'art mais surtout à plonger dans une introspection riche d'enseignement.
« Train de nuit pour Lisbonne » est un roman que l'on savoure, que l'on déguste lentement car aux détours des phrases attendent questionnements et souvenirs: beaucoup de références renvoient à des impressions ressenties à diverses périodes de la vie, aussi lève-t-on les yeux du texte pour laisser vagabonder l'esprit, laisser la mémoire raconter des instants enfouis dans un faux oubli.
J'ai adoré le personnage, bourru et un peu grognon, de Mundus Grégorius qui abandonne sa pelisse d'érudit pour partir à l'aventure sans filet de sécurité et rencontrer un homme disparu mais omniprésent dans le dédale lisboète et dans la mémoire des vivants. Mundus qui change de lunettes, de vêtements et qui s'inquiète de savoir si son compte en banque supportera ses folies d'aventurier. Mundus qui est un angoissé à la limite de l'hypocondrie: il téléphone à son ophtalmo bernois pour parler de ses céphalées et de sa peur de perdre la vue mais aussi pour une partie d'échecs!
Un roman d'une grande qualité littéraire servi par une excellente traduction et qui est passé inaperçu à la rentrée littéraire dernière. C'est le bouche à oreille et Parfum de livres qui ont mis cette splendide histoire entre mes mains. Un roman à lire et à relire afin d'en saisir toute la subtilité et l'érudition qui est loin de toute grandiloquence et de maniérisme.

Les avis de Mémoire d'Europe Fée Carabine (Zazieweb) nescio un livre un jour Alexandra Sophie


Roman traduit de l'allemand (Suisse) par Nicole Casanova