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mercredi 1 février 2023

Des souris et des hommes ... et des couleurs!

 


Les fantastiques (dessous) des classiques emmenaient les participants dans la lecture ou relecture de romans de John Steinbeck. J'ai choisi "Des souris et des hommes" illustré par Rebecca Dautremer.

C'est l'histoire de deux hommes, deux amis d'enfance, pendant la grande Dépression qui fit suite au krach boursier américain de 1929.

George Milton et Lennie Small vont de ranchs en ranchs, louant leurs bras pour gagner quelques dollars. George est aussi petit que Lennie est immense, le premier est astucieux, malin, le second naïf et légèrement déficient intellectuel ne sachant ni contrôler sa force ni son attirance immodérée pour les « choses douces » (la fourrure des petits animaux qu'il tue involontairement en les caressant de manière trop appuyée).

Les paysages de Californie du nord se déroulent au gré de leur marche. La vie pourrait s'écouler paisiblement, à l'image de la Salinas serpentant dans la vallée, leur rêve d'acquérir une petite exploitation agricole se concrétiser si la panique de Lennie quand il fait des « bêtises » ne leur portait pas préjudice, les contraignant à vider les lieux pour sauver leur peau. Ainsi, ont-ils du déguerpir de Weed pour éviter le lynchage parce que Lennie, en panique, s'est cramponné au tissu doux de la jupe d'une jeune fille au lieu de le lâcher quand elle se mit à crier. L'accusation de viol s'ensuivit et leur errance reprit.


Un travail les attend dans un nouveau ranch. Avant de s'y rendre, George et Lenny passent la nuit au bord de la Salina. Autour du feu, George explique à Lenny qu'il devra venir se réfugier ici s'il faisait une énorme bêtise … comme si George savait qu'un malheur arrivera malgré toutes les précautions prises. Dans la douce nuit d'été, il déroule leur espoir de posséder, un jour, une ferme pour y vivre heureux comme des rois, récoltant, enfin !, leurs propres moissons, élevant leurs lapins dont s'occupera Lennie. Ce moment de grâce sonne comme un glas, ténu et entêtant.

Dès qu'ils se présentent au ranch, le danger rôde entre le fils du patron, Curley, ancien boxeur amateur hargneux, car de petite taille, envers les hommes beaucoup plus grands, et sa femme, fort jolie et attirante, qui ne cesse d'aguicher les journaliers.

Les précautions mises en place par George suffiront-elles à éviter que Lenny se laisse approcher par la jeune épouse de Curley ? On le souhaite ardemment afin que leur rêve commun se réalise.


« Des souris et des hommes » de Steinbeck est un peu une courte suite des « Raisins de la colère », un autre épisode de la débâcle financière qui jeta sur les routes des millions de personnes ruinées.

Ce court roman se déroule comme une pièce de théâtre en cinq actes dont la dimension tragique apparaît dès la lecture du titre emprunté à un poème* de Robert Burns (Ecosse) : « The best laid schemes o'mice an'men / Gang aft a-Gley » (« Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas »). Muni de cette clef, le lecteur pressent que le désespoir et la fatalité sont au bout du chemin.

Steinbeck utilise, pour ce roman, une écriture grave, presque monocorde, la lenteur devient rythme narratif jusqu'au moment où tout s'emballera pour s'achever en une nouvelle lenteur et une écriture monocorde. Grâce au choix de son écriture, Steinbeck rend compte de la misère et de la solitude humaine, leur donne une voix et une réalité inoubliables.

Chaque personnage abîmé (Curley complexé par sa petite taille, Candy le vieux journalier avec une main en moins, Crooks le palefrenier noir relégué à l'écurie en raison de sa couleur de peau, la femme de Curley déçue par la vie et rêvant de cinéma, George prisonnier de son amitié et de sa tendresse pour Lennie, Lennie vivant dans son monde pouvant éclater comme une bulle de savon) est un monde en soi, celui des misères de la vie et de la société. Ils sont souris et hommes qu'un caprice peut emporter vers le drame. Il y a un côté béhavioriste chez Steinbeck qui ne plonge pas ses personnages dans l'introspection psychologique, dans un souci de simplicité et de compréhension des actions, comme dans un film ou une pièce de théâtre. C'est au lecteur/spectateur de déduire, par son observation, les relations entre les personnages et les dispositions d'esprit dans lesquelles ils se trouvent. Dans « Des souris et des hommes », le lecteur met en place tous les liens grâce aux dialogues dans lesquels il trouve nombres d'indices permettant de saisir la dimension psychologique des personnages. C'est ce qui en fait toute la saveur.

Saveur relevée par les illustrations, magnifiques, de Rebecca Dautremer qui servent admirablement ce grand texte. Elle a su mettre en images la naïveté et la gentillesse maladroitement brusque de Lennie ainsi que sa manière de s'exprimer. Ses illustrations magnifient texte et personnages ainsi que l'amitié, immense, liant George et Lennie. Amitié mêlée de tendresse amenant George au geste ultime dicté par l'amour fraternel.

Ses dessins aussi ciselés que le texte du roman, renforcent ce diamant de la littérature américaine du XXè siècle. Crayons et pinceaux portent les mots et les personnages, dignes d'une tragédie grecque, avec une beauté grave et époustouflante.

Un vrai régal pour les yeux !

Roman traduit de l'américain par Maurice-Edgar Coindreau, illustrations de Rebecca Dautremer.

*« To a Mouse, on Turning Her Up in Her Nest With the Plough, November, 1785 »


Quelques avis :

Babelio Interview France Culture de Rebecca Dautremer  

Reportage ARTE  Télérama  Tachan  Sens Critique  Hélène

Lu dans le cadre

  
  






vendredi 26 juin 2020

La vie tranquille des cottages anglais?


J'aime l'univers de la BD mais je n'en suis pas une grande lectrice, le « Mois Anglais » a un peu bousculé les lignes de ma zone de confort.
Un premier pas étant fait, restait à réaliser le deuxième ce qui ne fut pas facile : autant je connais des auteurs de BD ou roman graphique américains, français ou belges autant je séchais lamentablement sur les auteurs anglais. J'aurais pu lire un opus des aventures de Blake et Mortimer, or je tenais à lire "anglais".
C'est là que l'on est content d'avoir dans ses relations un prof d'anglais pouvant fournir, au quart de tour, un précieux nom. Ce fut celui de Posy Simmonds, dessinatrice de presse, auteure de BD et illustratrice de livres pour enfants.

« Tamara Drewe » tomba entre mes mains et ce fut une belle rencontre.

Tout est calme à Stonefield où Beth Hardiman a aménagé une retraite studieuse et « cosy » pour écrivains. Elle les choie, elle les dorlote, elle est à l'écoute, elle sait ce qui leur fera plaisir, elle fait tout pour que rien ne vienne troubler leur travail.
La vie est rythmée par les repas pris en commun au cours desquels les échanges sont riches d'enseignement : le mari de Beth, Nichola, auteur de romans policiers adaptés à la télévision, en est souvent la vedette, le point de mire que les écrivains débutants, surtout les femmes, admirent. Je ne sais pas trop pourquoi, d'emblée Nichola m'a agacée et je me suis dit que ce personnage cachait quelque chose.
Glen Larson, universitaire américain en mal d'inspiration vient à Stonefield pour finaliser son roman. Il va sans dire que le vaniteux Nichola, magnifique spécimen de mâle dominant, l'irrite au plus haut point tant il est son anti-thèse : élégant, charmant, brillant alors que Glen, tout en rondeurs, est maladroit et manque de style.
L'harmonie se fissure lorsque Tamara Drewe revient au cottage familial à la mort de sa mère. Qui est donc Tamara ? Une jeune femme dont la chronique hebdomadaire dans un journal people est attendue et lue avec avidité par les lecteurs.
Elle est se sent belle depuis qu'elle a fait refaire son nez et en devient provoquante au point de déstabiliser l'univers réglé de Stonefied : elle veut montrer au monde entier qu'elle est belle, attirante et joue, beaucoup, sur la gamme de la croqueuse d'homme.
La lézarde enfle, se creuse puis ronge la réalité, en apparence lisse, de cette campagne anglaise en proie à la désertification et à la spéculation immobilière.
Le phénomène prend de l'ampleur quand deux adolescentes, désoeuvrées, s'introduisent en catimini dans l'intimité de Tamara. L'une d'elle devient incontrôlable quand le petit ami de Tamara, Ben le célèbre batteur d'un groupe de rock, vient passer quelques jours.
De mensonge en imbroglio, les relations entre les personnages se dégradent jusqu'au point de non retour pour certains. C'est cette dégradation que décrit avec justesse et humour, Posy Simmonds : on suit le sillage de la rancoeur, de la haine, de la jalousie dans le cadre bucolique d'une Angleterre rurale endormie.
Les traits de caractère des personnages sont ciselés par le coup de crayon et le regard scrutateur de l'auteure sur un pan de la société anglaise. Qu'il est délectable de se sentir privilégié grâce au procédé des pensées de quelques personnages réservées au seul lecteur.
Plusieurs points de vue sur la femme sont abordés : Beth, l'épouse aimante, tolérante envers son mari volage, secrétaire attentive et fidèle jusqu'au moment où la goutte d'eau fait déborder le vase. Tamara, la jeune femme de la ville, libérée sexuellement et assumant ses désirs jusqu'à ce que la vacuité de sa vie lui saute au visage, Casey l'adolescente fascinée par le monde des célébrités que les journaux people étalent à perte de page, vivant une vie par procuration, Jody sa meilleure amie, adolescente délurée, plus affranchie que Casey, par qui le dérapage arrivera. Deux facettes d'une adolescence terne, avide de sensations fortes et d'émotions intenses, deux sensibilités différentes et attachantes.
La narration est fluide, les dessins subtils et beaux et c'est ce qui m'a conquis dans ce roman graphique à la fois tendre et brutal où le marivaudage n'a pas toujours un « happy end ».

Lu dans le cadre du





lundi 1 octobre 2012

Le monde au rythme des pas

"L'homme qui marche" est un manhwa  coréen où la contemplation du monde se vit au rythme de la marche, celle d'un homme qui prend le temps de regarder autour de lui même sur le chemin du bureau.
Les petits riens de la vie construisent peu à peu un univers de sensibilités et de subtilités presque invisibles. Chaque menu évènement, qu'il vienne du ciel ou de dame Nature, est un instant qui s'avère précieux, illuminant la journée vécue ou à vivre.
Comme souvent dans la "BD" asiatique, japonaise et coréenne en particulier, les illustrations en disent plus long que les mots et sont d'une finesse attrayante, notamment celles qui représentent la nature, l'habitat (les traits des personnages sont plus convenus, plus "passe partout", plus lisses) et on ne peut s'empêcher de rapprocher cet art graphique au roman japonais ou au film d'art et essai asiatique: de prime abord, on pense qu'il ne se passe rien alors que les non-dits sont tumultueux. En effet, le héros, cet homme qui marche, qui est un "contemplatif" peut sembler être un homme subversif: regarder le monde, s'en émerveiller, prendre son temps est un acte révolutionnaire en ces temps modernes où la course contre la montre rythme la vie quotidienne.

"L'homme qui marche" de Jiro Taniguchi, est un moment délicieux de lecture, une parenthèse de douceur et de lenteur bienvenues dans un monde qui veut toujours aller plus vite, où le temps devient une éternelle course vaine à tenter de le rattraper et de le dépasser... Là, le temps s'arrête et on respire enfin!

jeudi 22 avril 2010

Le maître voyageur

L'auteur/narrateur est enseignant, un enseignant sans classe...il est remplaçant, celui qui prend une classe au pied levé, celui qui souvent est regardé d'un oeil goguenard par les collègues titulaires d'un poste fixe: le remplaçant est toujours un peu le fainéant de service, le bouc émissaire des envieux qui s'ignorent.

Il raconte les émois de la rentrée scolaire de Septembre, toujours un peu particulière car il est sans affectation et attend la "grand'messe" à l'inspection de circonscription avec appréhension, taraudé par le mystère de la classe qui lui sera dévolue. Il croque les retrouvailles entre collègues, la narration des vacances, la reprise des repères indispensables pour commencer dans de bonnes conditions une année scolaire.

Le narrateur tient son journal de bord et le lecteur suit ses tribulations de titulaire mobile au gré des remplacements qui lui font faire souvent le grand écart entre les niveaux: de la petite section de maternelle au CM2 en passant par le CP ou le CE, le quotidien n'est pas toujours facile. Sa petite vie tranquille de remplaçant aurait pu continuer longtemps ainsi sauf qu'un jour, l'inspection l'envoie dans une classe spécialisée où sont scolarisés des enfants difficiles: c'est le choc culturel, celui qui voit s'effondrer tous les repères d'un enseignement traditionnel, celui qui fait regarder d'un autre oeil la transmission des savoirs. Oh, il n'a pas beaucoup d'élèves mais entre les hyper actifs, le violent, l'irréductible et leur point commun, le refus d'apprendre, le refus des contraintes, c'est un avis de tempête qui est annoncé pour le reste de l'année. Notre instituteur ne baisse pas les bras, retrousse ses manches et va au charbon, le sourire aux lèvres, la patience en bandoulière et la pédagogie à l'épaule. C'est son combat contre lui-même, contre les a priori, contre le mal-être des élèves, malmenés par une vie que l'on ne peut parfois pas imaginer, en révolte, qu'il relate avec tendresse et humour. Etre "lâché", sans formation, dans une classe spécialisée est une expérience parfois violente: l'enseignant se retrouve démuni, seul, terriblement seul souvent, sans les outils essentiels pour mener à bien sa mission (le terme est loin d'être exagéré) et il faut extirper du fond de son cartable des alternatives inédites afin d'avancer et faire avancer les élèves qui lui sont confiés. Le lecteur suit les hauts et les bas du moral, de l'ambiance de classe, des relations tissées entre les élèves et l'enseignant, il rit, il sourit ou il peste, sensible à l'arrivée, qui pourrait être drôle si elle n'était pas tristement navrante, du conseiller pédagogique qui...ne conseille rien du tout et s'enfuit très vite, laissant notre héros fort désappointé. Du coup, il se bricole les moyens pour parvenir à avancer dans le programme (ahhhh, le sacro saint programme à suivre et à finir, le cauchemar de tout enseignant surtout lorsque les semaines défilent et le surplace se profile!), tenter de capter l'attention de ses ouailles, certes exécrables mais parfois amusantes et attachantes.

Le lecteur suit le rythme d'une année scolaire, constate que les périodes de vacances sont loin d'être superflues, qu'après 16h30 la classe continue pour l'enseignant (eh oui, les préparations ne se font pas encore toutes seules....dommage), qu'elle s'invite souvent en pleine nuit et que la gestion au quotidien d'une classe est tout sauf tranquille (l'énergie est la compagne de chaque instant de l'enseignant, dès qu'elle flanche, une infime lézarde strie son armure de preux chevalier, sans peur et sans reproche). Il pourra comprendre la solitude de l'enseignant dans une salle de classe désertée par les élèves partis en grandes vacances: plus de bruit, plus de rires, plus de chuchotis, seulement des livres , des chaises et des tables à ranger, du matériel à stocker dans les armoires, le tableau à effacer...un vide angoissant étreint l'atmosphère et une larme peut apparaître au coin des yeux (ça m'arrive chaque année depuis vingt ans). Ce n'est qu'après avoir franchi le sas de décompression (temps du trajet pour rentrer chez soi) que l'ordre des choses revient et laisse la place au sentiment enivrant d'être enfin en vacances....et libre.

J'ai aimé le regard tendre, malgré les difficultés, porté sur le métier d'enseignant par ce prof des écoles plein d'allant et d'optimisme, même si parfois on sent qu'il est un peu désabusé, un regard qui requinque lorsqu'un ras-le-bol assombrit la joie de retrouver sa classe et ses élèves. Il aurait pu être cynique, ironique et amer (car à l'heure actuelle il faut être solide pour ne pas rendre son tablier et aller planter des choux-fleurs), et larder de flèches assassines un système (qui le mériterait grandement) chronophage aux allures d'ogre insatiable. Le parti pris du dessin apporte une note de fraîcheur, une profondeur aussi, à un récit qui aurait pu devenir un insipide témoignage barbant: les bonshommes patates sont trognons à souhait, expressifs et attachants, le N&B souligne le côté saisissant d'une réalité scolaire, peut-être édulcorée par la passion du métier d'enseignant de l'auteur, passion qui ne quitte jamais celui qui a toujours voulu être instituteur (on dit maintenant professeur des écoles...pfff que cela peut être pompeux!) même si le découragement pointe de temps à autre, qui ne peut qu'émouvoir et parfois étreindre sous les rondeurs douces des personnages "patates".
"Le journal d'un remplaçant" est un roman graphique drôle, humoristique, sincère et tendre sur le monde souvent mystérieux des enseignants. Je rejoins Krinein lorsqu'il préconise sa lecture aux hauts fonctionnaires d'état plus prompts à pondre des réformes ou des observatoires à l'infini qu'à écouter tout simplement la vie réelle du terrain,encore faut-il que ces gens importants sachent pousser la porte d'une librairie ou lire des blogs d'auteurs....mais ceci est une autre histoire, n'est-ce pas?



Quelques planches à regarder ici  
Le site de l'auteur ici   son blog   
Les avis de krinein  bdgest   bibliza