lundi 26 juillet 2021

En compagnie d'Hérodote on ne s'ennuie jamais!

 


Vous aimez vous plonger dans l'histoire antique ? Vous avez toujours été fasciné par Athènes et les cités grecques ? Vous vous êtes toujours demandé pourquoi Darius, le Perse, a voulu conquérir la Grèce ? Hérodote d'Halicarnasse, le grand historien grec, vous offre un voyage extraordinaire dans les méandres d'une gigantesque enquête au cœur du monde antique.

Les « Histoires » ou « Enquête » d'Hérodote permettent de comprendre l'origine d'un conflit se perdant dans la nuit des temps.

Hérodote a répertorié au cours de ses voyages les nombreux indices et informations concernant les guerres médiques or il n'en parlera qu'au livre VI, que je n'ai pas encore lu car je me suis arrêtée au livre IV. Qu'y a-t-il avant ces guerres médiques ? C'est ce qu'expose Hérodote dans les livres I à IV : il y a, avant, la croissance de l'empire perse jusqu'au moment de ces dernières. Il raconte comment trois souverains successifs, Cyrus, Cambyse et Darius, après avoir mis sous leur domination les Lydiens de Crésus, s'attaquèrent à l'Asie Mineure et à l'Assyrie, objet du Livre I, puis à l'Egypte, sujet du Livre II, à Samos, Livre III, et enfin au Scythes, à la Libye et aux Thraces, au Livre IV.

Ce qui désarçonne un peu c'est qu'Hérodote ne se situe pas dans un esprit historique et ne déroule pas les événements dans l'ordre chronologique. Une fois habitué, la lecture et les divers raccords aux événements s'effectuent à l'aide des notes du traducteur André Barguet et de son excellente préface.


Il ne commence pas par les souverains perses : il ouvre le livre I par l'histoire de Crésus, le premier des princes « barbares », c'est à dire non grecs, a avoir soumis certains Grecs et on ne rencontre Cyrus que lorsqu'il a vaincu Crésus. D'un bout à l'autre des quatre livres, Hérodote organise son récit avec de très longues parenthèses dans une sorte de patchwork de pièces cousues ensemble : ces pièces sont comme des monographies pouvant être indépendantes les unes des autres.

Ainsi quand il explique la prise de Babylone par Cyrus, il décrit d'abord la ville, ses habitants, leurs coutumes et habitudes, il parle des grands rois et reines, leurs hauts faits et leurs grands travaux, il réalise un travail d'ethnologue et une fois ce travail achevé, il en vient à la prise de la ville. Ces longues parenthèses sont présentes parce que son ouvrage n'est pas destiné à être lu mais à être entendu d'un public d'auditeurs.


Ce qui est fascinant dans « L'enquête » c'est d'appréhender la vision du monde d'Hérodote qui n'est pas celle des géographes aujourd'hui. Le monde est constitué, pour lui, uniquement par l'Asie, l'Europe et la Libye et pour le Grec qu'il est, seule la Ionie peut être considérée comme un pays civilisé... le reste n'est que barbarie. Aussi place-t-il l'Ionie au centre du monde connu tel qu'il se l'imagine, avec un centre et ses limites.

Son monde est un centre climatique également : en dehors de l'Ionie où le climat est agréable, il ne peut avoir que contrées soumises au froid et aux averses ou des contrées soumises à la sécheresse et à d'insoutenables chaleurs.

Cependant, son ethnocentrisme ne l'empêche pas de voyager en Egypte ou en Asie Mineure afin de collationner les témoignages, in situ, nécessaire à son ouvrage. Certes, il porte toujours son regard de Grec sur ce qu'il voit ou entend, ce qui n'occulte pas le fait qu'il a pris des risques certains car entreprendre des voyages au long cours comme il l'a fait est œuvre de tout une vie.

Les confins, comme la Libye, sont peuplés avec profusion d'arbres, d'animaux sauvages inconnus et forcément merveilleux. Les peuples des confins ont des cultures différentes et intéressantes tout en ayant, malgré tout, des coutumes grossières par rapport à la Grèce.


J'ai lu Hérodote pour voyager dans le monde ancien du pourtour méditerranéen, celui du berceau de nombreuses civilisations qui ont éclairé le monde antique, aux côtés d'un esprit curieux de tout, avide de savoir et de partager ses connaissances et ses idées. Avec lui, j'ai appris ce qui se disait à Sardes, Suse, Milet, Memphis ou Athènes, ce que les conteurs des rues ou les guides dans les sanctuaires racontaient aux passants. Ce fut une plongée dans un lointain passé où les faits historiques se mêlent aux épopées, légendes, prophéties, récits et traditions religieux.

Hérodote pose les jalons des recherches historiques et ethnographiques pour que les contemporains de toute époque puissent s'emparer de toutes traces laissées par leurs prédécesseurs pour tenter de comprendre le passé.

« L'enquête » d'Hérodote tient aussi bien du reportage de terrain que du roman car il a réussi à passionner l'ancienne étudiante en Lettres Classiques que je fus.


Traduit du grec ancien par André Barguet.


Quelques avis :

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dimanche 18 juillet 2021

Les veuves de Malabar Hill


 

Perveen Mistry, première avocate de Bombay, a rejoint le cabinet d'avocat de son père pour l'aider à monter les dossiers. Elle ne peut pas plaider au tribunal en tant que femme ce qui ne l'empêche pas de prendre en charge des enquêtes.

Le dossier de succession des veuves d'un riche marchand musulman de Bombay, Omar Farid, lui est confié car ces femmes, parsies, ont choisi la réclusion ou purdah, autrement dit de ne pas paraître en public et de ne parler aux hommes qu'à travers un mur grillagé, le jali.

Plusieurs points chiffonnent notre héroïne qui cherche à en savoir plus sur les liens entre les trois épouses, les trois bégums, et le mandataire gestionnaire de leurs affaires.

Quand ce dernier est retrouvé assassiné, tout se précipite, entraînant Perveen dans une enquête passionnante au cœur de la diversité ethnique et religieuse de l'Inde.


De multiples aspects de la société indienne, au début des années 20, sont abordés au fil du roman qui est autant historique que policier.

Perveen est issue d'une famille parsie très aisée et moderne pour l'époque : on lui laisse suivre des études de droit qu'elle continuera en Angleterre, à Oxford, lorsqu'elle devra, précipitamment, quitter sa famille.

J'ai aimé les allers-retours entre le temps de l'enquête, 1921, et le passé de Perveen, 1917. Les retours en 1917 permettent de comprendre pourquoi la jeune femme est allée en Angleterre, pourquoi elle s'inquiète quand elle croit apercevoir la silhouette de son époux.

Sujata Massey offre à son lecteur une documentation passionnante sur les us et coutumes des communautés parsie et musulmanes de Bombay et Calcutta. On sombre dans le désenchantement, la souffrance et le désespoir avec Perveen quand elle commence sa vie de jeune épousée auprès de ses beaux-parents. Rapidement, elle est malmenée, déconsidérée et surtout enfermée comme une pestiférée lorsqu'elle a ses menstrues dans un réduit isolée et sans hygiène. Une maltraitance due à des superstitions encore en cours en ce début de XXè siècle.

Les sombres souvenirs de sa condition de femme mariée émaillent le récit d'émotions et de combats importants à mener.

On rencontre des personnages étonnants, comme la meilleure amie anglaise de Perveen, Alice Hobson-Jones, fille d'un haut fonctionnaire britannique, brillante mathématicienne revenue au bercail familial. Perveen et Alice sont deux jeunes femmes pour qui la liberté de penser et de mener sa vie est essentielle : elles bousculent, chacune à leur façon, les codes immuables d'une société en passe d'être bouleversée par la roue de l'Histoire.

Les bégums sont également des personnages intéressants avec leurs histoires personnelles et leurs visions du monde. Au final, grâce au soutien et aux conseils de Perveen, elles parviendront à s'émanciper et à quitter le fameux 22 Sea View street, à Malabar Hill. Sans oublier la jeune Amina, fillette intelligente et avide de savoirs, fille de Razia la première épouse d'Omar Farid.


Sujata Massey m'a plongée dans les senteurs de l'Inde, celle des parfums de rose et de santal, celle des pâtisseries sucrées, celle de la cuisine épicée et colorée et celle du thé au gingembre servi à l'heure du thé.

Les bruits des rues où se pressent travailleurs et mendiants, les marchés, le port et sa pagaille, les rickshaws, les fiacres ou les voitures élégantes de la bonne société indienne et britannique.


L'intrigue est bien menée, le suspense toujours au rendez-vous grâce aux multiples rebondissements, si bien que je ne me suis pas ennuyée un seul instant. J'étais en Inde, dans les années 20 aux côtés des personnages et au cœur de l'action.


Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet


Quelques avis :

Une souris et des livres  Babelio  20 minutes  L'Inde en livres  Rachel  Maggie Jojo en herbe

Lecture commune avec RachelMaggie et Jojo dans le cadre:





jeudi 15 juillet 2021

La campagne anglaise ne rime pas avec tranquillité

 


Depuis le temps que je devais découvrir les aventures des détectives du Yorkshire, je me suis enfin procuré le premier tome de la série, « Rendez-vous avec le crime ».

Samson O'Brien débarque, après dix ans d'absence, sur sa moto rouge à Bruncliffe dans le Yorkshire, bourgade tranquille, les habitants ne sont pas très heureux de le savoir en ville. Pourquoi ? On le sait peu à peu avec force de détails. Ce retour de l'enfant prodige au bercail est le fil rouge du roman.

Julia Chapman guide son lecteur dans les méandres d'un village où tout le monde connaît tout le monde, où aucun secret ne peut vraiment être gardé. Bruncliffe, village typique anglais, avec ses mystères, ses influences, ses familles aux racines anciennes, ses enfants terribles, ses absents toujours dans les esprits, se retrouve être le théâtre d'une enquête dramatique.


Revenons à Samson, policier spécialisé dans l'infiltration de réseaux glauques, mis en congé d'urgence suite à une enquête londonienne compliquée. Il revient aux sources pour ouvrir une agence de détective privé. Il croise une amie d'enfance, Delilah Metcalfe, sœur de son meilleur ami Ryan, tombé en Afghanistan lors d'une mission. Elle a ouvert une agence de rencontres et cherche à la sauver de la faillite en acceptant de louer le rez-de-chaussée de son habitation à un jeune entrepreneur qui n'est autre que Samson ! Tout pourrait être merveilleux sauf que Samson a choisi les mêmes initiales pour son agence que celles du site de Delilah, sauf que la famille Metcalfe sera furieuse en sachant qui est le locataire, sauf que des abonnés du site sont assassinés au grand dam de la jeune femme, petit génie de l'informatique, qui craint pour la réputation de son entreprise.

Aux grands maux, les grands remèdes, Samson et Delilah (bien entendu vous avez saisi le clin d'oeil biblique) ne couperont pas les cheveux en quatre et s'allieront pour démasquer le tueur en série qui hante Bruncliffe et sa campagne.


Julia Chapman sème les indices et fausses pistes avec science et art de l'effet de surprise, on se laisse mener par le bout du nez sans s'en apercevoir. L'intrigue est bien construite et apporte, dans les digressions du récit, de quoi comprendre l'origine des reproches faits à Samson et de la haine Metcalfe à son encontre.

« Rendez-vous avec le crime » est un cosy mystery que l'on savoure comme un bon thé accompagné de scones délicieux. Il y a une galerie de personnages secondaires extraordinaires : l'ancienne institutrice qui mène son groupe de retraités d'une main ferme, le propriétaire de pub radin, ronchon au possible, la bouchère au grand cœur, la femme de ménage qui ferme les yeux sur le squat du débarras de Delilah par Samson, le fou de mécanique en amour avec un vieux modèle de tracteur, une bibliothécaire glamour, l'entraîneur de l'équipe locale de rugby, le promoteur immobilier un peu louche, l'ancien entraîneur des coureurs de trekking en montagne et la belle-soeur de Delilah, magicienne de la pâtisserie. On les suit, on les perd, on les retrouve entre larmes et éclats de rire, entre les souvenirs d'enfance au goût amer, la réalité économique, les fermes vendues, les résidences pour seniors et les crimes perpétrés de sang-froid. Le tout saupoudré, à bon escient, d'humour so british et de vérités qui dérangent.


J'ai tout de suite apprécié le duo formé par Samson et Delilah, personnages au caractère bien trempé qui s'accordent parfaitement tant ils se complètent.


Traduit de l'anglais par Dominique Haas


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mercredi 14 juillet 2021

Parler tue, se taire aussi

 


Quatrième de couverture :


« Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s’exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d’un groupe fondamentaliste, a décidé d’abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s’affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu’elle va découvrir alors qu’elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix… »


Quand on lit la quatrième de couverture on ne peut que penser aux romans de Margaret Atwood « La servante écarlate » et « Les testaments ».

Dans « Vox » il ne s'agit pas de la même violence faite aux femmes : quel que soit leur statut social et leur âge, elles sont soumises au même quota de mots journaliers, cent. Cent mots pour communiquer avec leur famille, pour exprimer des idées, soutenir des conversations … autant dire qu'elles sont réduites au silence. Quant aux petites filles... ne pas babiller, ne pas échanger longuement avec l'entourage c'est annihiler tout développement du langage et par voie de conséquence tout accès à l'abstraction et au monde des idées.

Le début de la dystopie est très prenant, on est pris dans l'histoire puis rapidement la baudruche se dégonfle : la dystopie devient thriller.

Tout n'est pas à jeter, loin de là, car je trouve intéressant d'aborder par la privation de mots, une violence intolérable envers les femmes. L'auteure, Christina Dalcher, montre très bien la perte de vivacité, de pétillance, de joie de vivre des personnages féminins : la first lady en est un exemple édifiant.

Le roman montre combien le langage est essentiel dans le développement cognitif de l'être humain, dans l'appropriation de sa culture et de ses codes, dans l'ouverture et son rapport aux autres. Sans langage il n'y a plus rien, uniquement une coquille vide et sèche. L'interdiction du langage assèche l'humanité en chacun de nous si bien que la manipulation psychologique n'en devient que plus aisée.

Il montre également combien les actes contestataires sont importants pour mettre en garde contre la suppression d'acquis. On se dit souvent « non, ils n'oseront pas » et au final, si, ils ont osé. Alors, on regrette de ne pas avoir pris au sérieux les lanceuses et lanceurs d'alerte au moment voulu.

Le début du roman insiste sur tous les menus faits qui furent autant d'attaques envers les droits durement acquis des femmes et que voter est un acte essentiel dans une démocratie.


Ensuite, quand le roman prend la direction du thriller, j'ai eu l'impression de perdre le petit quelque chose qui m'avait plu dans les premiers chapitres. La petite part d'âme du roman.

L'intérêt pour l'intrigue s'amoindrit quand elle tourne au complot politico-scientifique. Elle aurait pu rebondir si la partie consacrée aux recherches neurolinguistiques avaient été développées, il est vrai que le sujet étant très pointu, la vulgarisation n'était pas évidente. Le doigt est mis sur l'importance de ce qui produit le langage et ce qui peut l'affecter. Une protéine que l'on peut isoler et concocter avec d'autres peut guérir de l'aphasie ou de la mettre en place. Mieux qu'une arme bactériologique.

Bien que je n'ai pas été complètement convaincue par le roman, ce dernier se laisse lire et je suis allée au bout de ma lecture sans me sentir contrainte à le faire.


Traduit de l'anglais (USA) par Michael Belano


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mardi 13 juillet 2021

Ecoute la ville tomber


 

Harry, Leon, Becky, Pete sont des jeunes gens dont les aspirations sont peu à peu broyées par la réalité, dans une ville où tout semble désenchanté.

Ils ont des rêves, des peurs, des solitudes et des blessures. Ils essaient de réussir leur vie, chose difficile dans une société qui ne prône que le culte de la réussite et de son affichage.

Londres est le lieu incontournable de ces destins croisés.

Les personnages sont jeunes et hésitent entre regarder le monde avec cynisme ou se perdre dans le besoin d’utopie, Harry et Leon rêvent de quitter Londres pour ouvrir un lieu à eux, à la campagne, loin de la drogue et ses violences. Becky voudrait rejoindre une compagnie de danse et impose à son corps un entraînement impitoyable.

« Ecoute la ville tomber » est un chant d’aujourd’hui, une complainte qui donne le frisson et fait l’éloge du réel, ce qui pourrait déranger: Kate Tempest, comme dans ses chansons, plonge son lecteur au cœur des quartiers interlopes londoniens, au sein de deux familles modestes, broyées par les années Thatcher, au cœur d’un trafic de drogue faisant les beaux soirs des gens au bord de la crise de nerfs.

L’auteure fait se croiser les trajectoires des personnages ou leur fait décrire des cercles concentriques jusqu’au moment où ils se retrouvent longuement ou brièvement.

Le roman s’ouvre sur la fuite en vieille Ford Cortina de Leon, Harry et Becky, en pleine nuit, une valise remplie d’argent. Que fuient-ils ? Comment l’argent a-t-il été acquis ? Qui sont-ils ? Les réponses sont apportées, peu à peu et par petites touches. Le lecteur trace ensuite, au fil des pages, les destins croisés, les histoires familiales au cœur de la grande histoire, pour arriver à boucler la boucle.

Je me suis attachée aux personnages qui au-delà de leurs travers inspirent l’empathie, notamment Pete, le frère de Harry, Harriet de son vrai prénom, qui est allé à l’université, a une culture certaine et qui ne parvient pas à trouver sa place dans la société, il enchaîne les petits boulots mal payés et l’ANPE : son univers étriqué pèse sur sa façon de voir le monde.

Sous l’apparente tranquillité des vies mornes se cache la turbulence des fêtes que l’auteure sait mettre en scène en quelques mots « L’air sent la sueur cocaïnée, la vulnérabilité qu’on tente de tenir en bride, l’autopromotion effrénée. », le décor et l’atmosphère d’un Londres particulier sont plantés.

Kate Tempest donne la part belle aux personnages féminins qui ne sont pas de pauvres petites choses subissant le cours du temps. Bien au contraire, elles revendiquent leur liberté d’être, de vivre et d’aimer, elles sont tout en fluidité et force.

Un premier roman prometteur.

Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik

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vendredi 9 juillet 2021

Avec vue sur l'Arno


 

Une jeune anglaise, Lucy Honeychurch, séjourne à Florence en compagnie de son chaperon et cousine Miss Charlotte Bartlett. Comme toute jeune fille de bonne famille, et de la bonne société, Lucy voyage et visite l'Italie, en l'occurrence Florence, guide Baedeker en main pour être sûre de ne pas s'égarer.

Elles ont réservé une chambre avec vue dans une pension recommandée par les touristes anglais et sont très désappointées quand elles constatent qu'elles n'auront pas vue sur l'Arno.

Un homme et son fils, Mr Emerson et George, cèdent leurs chambres à Lucy et Charlotte. Ces dernières s'aperçoivent, très vite, que les deux hommes sont mis à l'écart par les anglais de la pension : MM Emerson et fils ne sont pas convenables.

L'Angleterre sous règne d'Edouard VII est puritaine, dans la continuité des règnes précédents. Pourtant, le monde change à grands pas en ce début du XXème siècle. Lucy se retrouve confrontée aux préjugés de classe et moraux de la « bonne société » anglaise, même à l'étranger, et découvre, également, combien la vision de l'autre est étriquée et remplie d'a priori défavorable.

L'auteur, E.M. Forster, emmène son lecteur dans un chassé-croisé amoureux entre Lucy et George, attirés l'un par l'autre sans vouloir se l'avouer. La jeune fille n'aspire qu'à prendre son envol, l'audace lui manque encore, pétrie de préjugés qu'elle sait être des oeillères, qu'à rencontrer l'inattendu, l'extraordinaire et le sublime. Le jeune homme a été élevé dans l'athéisme et une liberté de pensée faisant de lui un « bohême » attirant et intriguant.

Lors d'une sortie commune avec les pensionnaires de la pension Bertolini, ils échangent un baiser au milieu des violettes de Fierone, scène extraordinaire et sublime. La conséquence de cette délicieuse folie sera la fuite de Lucy à Rome pour rejoindre la famille de Cecil Vyse.

Peut-on réellement oublier un baiser passionné parmi les violettes de Fierone ?

De retour en Angleterre, Lucy choisira de se fiancer au distant et froide Cecil Vyse pour oublier ses aspirations de jeune femme désirant s'émanciper. Or, l'émotion amoureuse de Florence revient frapper à la porte de Lucy quand elle apprend que les Emerson et fils ont loué un cottage non loin de chez ses parents.

Le voyage initiatique de Lucy s'achèvera-t-il sur une note agréable ? Je n'en dirai pas plus sinon que la chute est surprenante.


« Avec vue sur l'Arno » est une romance, de prime abord gentillette, qui s'avère être une critique, subtile et mordante, de la société anglaise sous le règne d'Edouard VII : à petits coups de dents, le carcan de préjugés de la bonne société est battu en brèche, ses travers mis en lumière, le mépris de Cecil envers les femmes est insupportable, et pas seulement parce que je suis une femme bénéficiaire de tous les combats féministes des années 70/80, tout en étant, hélas, conforme à l'époque. Les prémices du mouvement des Suffragettes sont présents en filigrane, motivant les écarts de Lucy, d'abord avec le guide Baedeker puis avec les convenances.

J'ai apprécié le regard de l'auteur sur ses personnages : il s'en moque gentiment ou pas, selon le caractère de ces derniers, il les fait se remémorer peintures classiques, poèmes ou tragédies shakespeariennes, il les embarque dans des égarements artistiques ou dans des situations cocasses.

J'ai suivi leur pérégrinations avec plaisir, je me suis posée à leurs côtés devant les tableaux de maîtres de la Renaissance italienne, devant l'architecture magnifique florentine ou les paysages d'un printemps méditerranéen inspirant. Une petite voix susurrait, discrètement, celle de Mr Emerson père, que tout ce beau monde, pétri de certitudes, n'aimait pas réellement son prochain donc en était d'autant plus intransigeant avec lui.


Un roman qui peint, avec humour, une Angleterre « moyenâgeuse » dont les indécrottables préjugés deviennent ridicules sous la belle lumière italienne. La Renaissance des idées a toujours un accent italien pour les voyageurs du nord de l'Europe.

Traduit de l'italien par Charles Mauron


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mercredi 7 juillet 2021

Honni "peau" qui mal y pense

 

« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » tel pourrait être mon crédo en fin d'année scolaire pour l'écriture de mes billets de lecture.

Autant j'ai lu les romans sélectionnés pour le Mois italien, autant je n'ai pu boucler l'ultime billet dans les temps.


« La peau » de Curzio Malaparte est un roman autobiographique de l'auteur qui raconte l'Italie à la fin de Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement la ville de Naples avant et pendant l'éruption du Vésuve qui eut lieu entre les 12 et 21 mars 1944.

Autant dire que je n'ai pu m'empêcher de penser que « La peau » faisait écho à « Ce soir, on soupe chez Pétrone ».


« La peau » est un roman dont la lecture est difficile dans le sens où le style particulier de l'auteur ne permet pas un rythme rapide tant les informations sont foisonnantes et l'univers décrit très particulier.

Le lecteur se retrouve confronté à un décorticage des relations entre les soldats américains et la population italienne : les premiers, empreints d'une grande naïveté, si sûrs d'eux-mêmes et pleinement conscient de la supériorité morale et économique de leur pays, arrivent dans un pays exsangue, à bout de souffle et de forces, qu'ils ne peuvent d'autant plus ne pas comprendre qu'il s'agit de la ville de Naples, ville européenne aux accents d'Inde. Les seconds, épuisés, désespérés au point que le recours à la corruption devient plus criant qu'en période ordinaire. L'auteur assiste à un vrai choc des cultures. Le roman rappelle parfois l'époque néronienne : tout se vend ou s'achète pour survivre ou pour satisfaire une envie de débauche, les élites donnent des dîners alors que la plèbe n'en peut plus de mourir d'inanition.

« Lost in translation » pour les officiers américains pris au dépourvu devant des scènes ahurissantes où les mères vendent leurs enfants pour un pain. Ils ne conçoivent pas un tel spectacle aussi ne peuvent-ils comprendre le fonctionnement de l'économie souterraine napolitaine... ou comment un soldat noir est vendu et revendu à de multiples reprises sans qu'il s'en aperçoivent … ou comment la roublardise dotée d'un zeste de mafia entourloupe le quotidien.

Ils ne conçoivent pas, non plus, l'humour, certes noir et ironique, du plat servi lors d'un dîner donné par le Général Cork aux officiers et officiels américains : une sirène. Ou plus exactement un lamentin, ou un dugong, prélevé dans l'aquarium de Naples, suscitant l'horreur des convives aux portes du cannibalisme : dans une ville où les mères vendent leur progéniture, tout est possible surtout le pire et l'horrifique. Exagération, sens de l'action et du décor, tout y est dans « La peau » de Malaparte et à chaque fois, on se demande où se situe la frontière entre réalité et délire luxuriant du récit.

Malaparte entraîne son lecteur dans un récit rocambolesque, picaresque et fantasmagorique dans lequel l'Enfer de Dante est au coin de chaque ruelle napolitaine, dans lequel le pyromane néronien côtoie la délicatesse de l'art Renaissance, dans lequel une cérémonie imaginaire, la figliata, tourne en orgie.

Naples est une Cour des miracles moderne, un lieu de perdition et d'élévation, une image de l'Italie rongée par le despotisme mussolinien, le désespoir des vaincus. Naples est une allégorie de l'Europe qui s'est perdue dans les illusions du fascisme, qui se perd dans une bacchanale échevelée dans laquelle la morale n'a plus lieu d'être.

Au cours de ma lecture, fastidieuse parfois en raison d'un déluge de mots et d'images emmêlées, j'ai eu souvent l'impression d'évoluer dans un tableau de Cranach ou de Brueghel fourmillant de détails lugubres et surréalistes.

Malaparte peut déconcerter quand on le lit avec nos filtres contemporains, sa lecture en deviendrait presque subversive car l'auteur ne connaît pas les mouvements de libération de la femme, ceux des droits LGBT ni ceux de lutte contre le racisme. Il peut déconcerter et pourtant sa verve est sublime, son écriture joyeusement outrancière et magnifique quand il décrit la chute d'un monde dans tout son panache mortifère et lugubre.

Le lecteur doit trier, seul, le vrai du fantasmé, le réel du rocambolesque, la vérité de l'allégorie.

Traduit de l'italien par René Novella

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mercredi 30 juin 2021

Le pouvoir des mots et de l'imagination

 


Salman Rushdie et ses romans sont en lecture commune en juin avec les volontaires des Etapes indiennes.

Je n'ai jamais lu cet auteur bien que j'en ai beaucoup entendu parler lors de la sortie des « Versets sataniques » qui lui valut une fatwa encore d'actualité aujourd'hui.

Je n'ai pas choisi « Les versets sataniques » mais un roman plus léger quoique... « Haroun et la mer des histoires ». Rien que le titre vous emporte dans un voyage plein de promesses. Le voyage promis par cette fable, car plus qu'un roman le récit appartient à l'ordre de la fable et du merveilleux.


Haroun vit dans une ville tellement remplie de tristesse qu'elle en a oublié son nom. Tout est gris, morose et déprimant, sauf lorsque la pluie de la mousson revitalise le monde.

Il appartient à une famille où on chante, rit et raconte des histoires merveilleuses. La joie et l'imaginaire enchantent la maison jusqu'au jour où cesse le chant de sa mère qui disparaît sans crier gare à 11h du matin. Son père, accablé par la tristesse, perd son inspiration et devient un conteur muet qui ne sait plus distraire les gens avec ses histoires joyeuses et extraordinaires permettant d'oublier le temps du conte les arias du quotidien : « on » lui a coupé son abonnement à la mer des histoires.

Un jour, son père est appelé à se produire dans des réunions politiques afin de faire engranger les voix de l'électorat des notables en lice. Il ne peut rien raconter et c'est le scandale, la colère des organisateurs et le départ précipité vers le dernier lieu où il doit se produire.

Commence alors un voyage incroyable à bord d'un bus conduit par un chauffeur aussi étrange qu'excentrique, roulant à tombeau ouvert sur les routes de montagne afin que Rashid, le père d'Haroun, puisse admirer le coucher du soleil sur la vallée d'or et d'argent.

Lorsqu'ils arrivent à destination, le notable de la ville les accueille, il ne sait pas que l'inspiration de Rashid est tarie, et les emmène à bord d'un bateau cygne. Au cours de la nuit, Haroun est réveillé par une étrange créature Ssi, chargé de couper l'abonnement de Rashid. Haroun refuse et part, en compagnie de son père, à dos d'oiseau mécanique, Mmais, jusqu'à la Planète des Histoires. Il découvre qu'elle est en danger car le pouvoir mortifère de l'abominable Khattam-Chut grandit et le silence gagne peu à peu le monde où vivent deux peuples : celui du pays des Gups, joyeux et bavards, celui de Chut, dans l'ombre, dont les habitants, les Chutwalas ont fait vœu de silence pour marquer leur dévotion au terrible Khattam-Chut. Ce dernier a décidé de détruire la source des histoires et pollue l'Océan des courants d'histoires. Il a même mis en place une bonde pour tarir, définitivement, la fabuleuse Source des histoires.

Haroun se lance dans une course contre la montre pour sauver ce qui peut l'être, aidé par des créatures merveilleuses et fantastiques. Les actions sont foisonnantes, les rencontres improbables et le dénouement digne d'une très belle fable.


Derrière la légèreté du conte, il y a une seconde lecture, comme dans tout conte d'ailleurs, celle de la place de l'imagination et de l'imaginaire dans notre monde moderne voué à la tristesse de la rentabilité à tout prix : pas de temps à perdre avec des histoires qui ne servent à rien hormis à embrouiller l'esprit ou pire à le rendre lucide.

L'imaginaire nourrit l'imagination qui à son tour nourrit l'esprit et lui ouvre d'innombrables fenêtres et portes vers l'altérité et ses richesses tant intellectuelles que culturelles. Un esprit riche d'histoires ancestrales revisitées à l'envi au fil des siècles et des générations, est un esprit libre et certainement dangereux aux yeux de certains. L'esprit libre et riches d'ailleurs est un esprit critique, est un esprit qui pense et réfléchit.

Boucher cette bonde merveilleuse pour vouer au silence et à son diktat le monde, c'est s'assurer de l'obéissance aveugle de tout un chacun, d'obliger à courber l'échine sous la tristesse fabriquée dans les usines mornes et insipides. Le silence arme absolue quand on procède à la captation du langage, à la captation des mots nourriciers de l'imagination et portiers de l'imaginaire. Le silence qui tue l'humanité en rendant les hommes insensibles, ignares, incultes …. et violents.


« Haroun et la mer des histoires » est une apologie de la liberté donnée par les mots, l'imagination et une déclaration d'amour au creuset formé par les histoires, récits et contes primordiaux qui ont fait que l'homme a acquis son humanité.

Un conte pour enfants puisqu'écrit par l'auteur pour son fils, après avoir été déclaré hors-la-loi par le fanatisme religieux. Un conte qui lui permit de renouer avec l'écriture après l'opprobre inique à laquelle Salman Rushdie a été soumis dans certains pays.

« Haroun et la mer des histoires » est un acte de résilience et de résistance d'une grande beauté.

Traduit de l'anglais par Jean-Michel Desbuis


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lundi 28 juin 2021

Les cinq cents millions de la Bégum

 


Les classiques, c'est fantastique et c'est chaque dernier lundi du mois. Juin est consacré à Jules Verne, une fois encore je n'ai pas choisi un titre phare de l'auteur. J'ai préféré me perdre dans un roman, connu mais sans plus, « Les cinq cents millions de la Bégum ». Il met en scène une utopie et une dystopie, arguments qui m'ont attirée car Jules Verne est un « touche-à-tout » souvent précurseur quant aux sujets qu'il traite.

 

L'argument littéraire est le suivant : deux cités bâties, aux Etats-Unis dans l'état de l'Oregon, sur des principes très différents, l'une par un Français, l'autre par un Allemand, qui héritent de la fortune colossale d'une Bégum. Un brin de roman d'anticipation avec une pincée de roman d'espionnage, ajoutant le sel à création de deux utopies.

C'est un peu la suite de la guerre de 1870, qui vit l'annexion de l'Alsace et la Lorraine par l'Empire allemand, jouée par des visionnaires aux objectifs très différents : la bienveillance de France-ville du Dr François Sarrasin, son système d’échelons décisionnels bien réparti, et la ville caserne de Stahlstadt du professeur Schultze qui a choisi le système de chef unique qui donne les ordres et prend les décisions seul.

A France-ville, le bien-être et la santé des habitants sont primordiaux tandis qu’à Stahlstadt il n’y a que l’industrie qui compte, toute l’économie est tournée vers ce seul secteur d’activité. Le professeur Schultze compartimente tout : chaque pièce d’un engin de guerre est préparée dans un atelier spécifique situé dans une zone spécifique à laquelle n’ont accès que les ouvriers et contremaîtres dudit atelier : personne ne sait ce que l’atelier d’à côté fabrique.

Marcel Bruckmann, ami d’Octave Sarrasin, se fera espion pour tenter de comprendre la logique organisationnelle de Stahlstadt : il se fera embaucher sous le pseudonyme de Johann Schwartz. Il découvrira qu’un complot visant à anéantir France-ville est ourdi par Schultze.

 

Jules Verne écrit non seulement une utopie et une dystopie mais également un roman politique dans lequel il montre que la course aux armements est mortifère pour une société. Il y a des descriptions du monde des mines de charbon absolument édifiantes : la misère, le risque perpétuel d’y perdre la vie, le peu de considération envers les hommes et les chevaux passant toute leur vie sans voir la lumière du jour.

Il inscrit le roman dans une réflexion sur l’urbanisme, utopique, du Dr Sarrasin avec ses quartiers aérés, aux maisons individuelles n’excédant pas deux étages, de la verdure partout et des jardins, vision allant de pair avec ses théories hygiénistes. A contrario, le monde urbain vu par Schultze est celui de l’habitat de masse où chaque mètre carré compte car c’est le règne du productivisme.

Deux utopies, deux urbanisations, deux politiques sociales et également deux systèmes éducatifs qui s’affrontent.

Le début du roman fait la part belle aux grandes écoles françaises, notamment Centrale qui forme les futurs grands ingénieurs, et confronte l’excellence des grandes écoles au système de formation par l’apprentissage professionnel au cœur même de l’usine Schultze.

Le premier prône une ouverture sur le monde et ses nombreuses richesses intellectuelles, le second préfère un nationalisme exsudant de racisme car la race germanique est supérieure aux autres.

 

Une fois encore, j’ai été charmée par l’écriture de Jules Verne et son habilité à emporter son lecteur dans des univers foisonnants et passionnants. On se rend compte qu’il avait pressenti l’infernale course aux armements de l’Allemagne d’Hitler dans le but de conquérir le monde pour y asseoir la suprématie germanique.

 

Et la Bégum dans tout cela ? N’en déplaise au professeur Schultze, elle aura fait de lui un parent éloigné de docteur Sarrasin… ironie du destin quand tu nous tiens !

 

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samedi 26 juin 2021

Un cimetière, des rencontres, des anges ... un récital

 


Janvier 1901, Londres, le siècle nouveau a un an et le Royaume d'Angleterre se retrouve orphelin de sa reine, la reine Victoria.

La coutume impose que les gens se rendent dans les cimetières pour rendre hommage au souverain disparu. Deux familles, les Waterhouse et les Coleman, que tout éloigne, se retrouvent près de leurs tombes mitoyennes. Leurs deux fillettes, Maude et Lavinia, se lient aussitôt d'amitié malgré leurs différences : la première est attachée aux valeurs traditionnelles tandis que la seconde affiche une certaine modernité.


Le roman se construit autour des deux petite héroïnes et de leurs familles en un chant polyphonique dans lequel se lovent les changements sociétaux d'une Angleterre à un tournant de son histoire.

Maude est discrète, presque mutique tandis que Lavinia est une incorrigible bavarde ayant un avis sur tout et de longues listes de bienséance. Maude est studieuse et avide de savoirs, Lavinia ne voit qu'une partie du chemin, celui qui mène au mariage.

Rapidement, le cimetière devient leur point de ralliement, le lieu de toutes leurs rencontres. Elles font la connaissance du fils d'un des fossoyeurs, Simon avec lequel elles formeront un trio surprenant.


Au gré des rendez-vous près des tombes familiales, un récital se met en place : celui de leur vie quotidienne à l'aube du bouleversement mondial issu de la Grande Guerre. Le mouvement des suffragettes met en lumière la liberté restreinte des femmes et fait campagne pour l'octroi du droit de vote féminin.

La condition féminine n'est pas la même selon l'échelon social : être servante et fille-mère équivaut un renvoi sans référence et donc à mourir à petit fu d'indigence, travailler comme une bête de somme pour tenter de survivre. Défiler pour le droit de vote des femmes alors que les cohortes de petites bonnes et autres petites mains des familles nobles et bourgeoises, n'ont aucun horizon ? Jenny Whitby ne peut que ricaner d'autant plus que l'épouvantable matriarche Edith Coleman ne sait mener le monde qu'à la baguette de la coutume et des traditions.

Chez les Coleman, l'amour maternel ne s'exprime que très peu, Maud est dorlotée par la servante Jenny. Les parents sont des entités un peu lointaines, encourageant les envies d'études de leur fille unique. Chez les Waterhouse, la maison vit au rythme des courses d'enfants, des goûters joyeux et d'une vie familiale bourgeoise de bon aloi.

Le récital aurait pu être un long allegro, or le bourdon du malheur vient frapper les deux familles : Kitty Coleman, qui a tout pour être heureuse, se languit au point de s'abandonner au regard du directeur du cimetière. Après les regards, les bras et un jour, la vie se niche chez Kitty qui refuse cette grossesse. Le rythme de la musique se brise quand l'art d'une faiseuse d'anges, la mère de Simon, ôte la vie du ventre de Kitty dont la langueur devient dépression.

Au cours de l'inauguration de la bibliothèque du quartier, Kitty rencontre une jeune femme pétulante et battante appartenant au mouvement des suffragettes. La mère de Maude le rejoint pour donner un sens à sa vie. Choix qui n'enchante guère la belle-mère et l'époux.

Lors d'une grande manifestation, Kitty, blessée par la ruade d'un cheval, n'en sortira pas indemne tandis que la sœur cadette de Lavinia, perdue dans la foule, sera à la merci d'un sadique.


Le choix des voix multiples des protagonistes de l'histoire apporte la polyphonie au récit et une richesse de points de vue : chacun vit les événements selon son propre prisme et prend l'action en court sans savoir ce que pense l'autre. On peut être surpris au début, se demandant si on n'a pas tourné deux pages en même temps, puis on trouve le rythme du récital de ces voix parfois discordantes. Chaque voix a son champ lexical et son niveau de langage apportant à la vue d'ensemble des morceaux chamarrés.

Tracy Chevalier aborde le thème de condition de la femme au tournant d'une époque s'ouvrant à la modernité avec finesse malgré la pointe de pathos de la manifestation des suffragettes.

Je n'oublie pas un des « personnages » importants : le cimetière. Un lieu vivant parmi les ultimes demeures de ceux qui ne le sont plus. Un lieu où la connaissance du terrain est vitale, les diverses problématiques sont bien expliquées par le jeune Simon : la terre sablonneuse ne se travaille pas comme la terre argileuse, les techniques sont spécifiques et les fossoyeurs ne doivent rien omettre de chaque protocole.

Le cimetière point d'orgue du « comment dormir pour l'éternité », dans une fosse commune pour les indigents, dans un cercueil ou opter pour la crémation ! Kitty Coleman est moderne jusque dans le domaine mortuaire : elle souhaitait la crémation ce que son époux refusera et que son amant lui accordera.

Tracy Chevalier, subtilement, rappelle combien le cimetière pouvait être peuplé dans une époque pas si lointaine : lieu de promenade, de rendez-vous galants, d'échanges en tout genre, bureau à ciel ouvert.

Une pointe humoristique pas si déplacée que cela : les têtes de mort peintes au pochoir, sur un coin discret des pierres tombales, par Simon, jeune chantre des vanités.

« Le récital des anges » a été une très agréable lecture grâce à laquelle j'ai pris plaisir à renouer avec l'écriture et l'univers de Tracy Chevalier.

Traduit de l'anglais par Marie-Odile Masek


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mercredi 16 juin 2021

Le journal de Nisha

 


Août 1947, un drame enfle lentement mais sûrement après l'Indépendance de l'Inde : la Partition se profile pour devenir effective le 15 août.

Nisha, une fillette de douze ans, commence son journal intime un mois avant la proclamation de la Partition entre l'Inde et le Pakistan, pour y consigner tout ce qu'elle ressent et a sur le cœur.

Son interlocutrice ? Sa mère disparue depuis douze ans, en mettant au monde ses jumeaux, Amil et Nisha.

Elle vit à Mirpur Khas, dans le nord de l'Inde, avec son frère, père, médecin hindou, et sa grand-mère paternelle, Dadi. Elle observe le monde et les adultes, écoute et tente de comprendre ce qu'il y a derrière l'Indépendance et la Partition : il se murmure que les musulmans et les hindous ne pourront plus coexister... pour quelle raison ? Nisha ne peut le concevoir : l'Inde est aussi la province où elle vit et a grandi, celle de sa mère musulmane qu'elle n'a pas connue. Pourquoi, du jour au lendemain, ceux qui s'accordaient ne pourraient plus se supporter ?

D'ailleurs, Nisha écrit : « Tout le monde sait qui est hindou, musulman ou sikh par les vêtements qu'il porte ou par son nom. Mais nous avons tous vécu ensemble dans cette ville depuis si longtemps. Je n'ai jamais vraiment fait attention à la religion des gens. Est-ce que tout ça, c'est parce que l'Inde est en train de devenir indépendante des Britanniques ? Je ne vois pas très bien le rapport. » (p 29)


Au fil des jours, le lecteur en apprend un peu plus sur le quotidien de Nisha et de sa famille, ses espoirs et ses craintes.

Un jour, Amil et Nisha se font poursuivre, sur le chemin de l'école, par des garçons musulmans, dès lors les jumeaux décident d'emprunter leur chemin secret, moins direct mais plus sécurisant.

Cependant, l'inconcevable a lieu : Amil se fait agresser. Les jumeaux n'iront plus à l'école, le temps que tout se calme. Las, le calme ne revient pas, bien au contraire et envisager le départ de Mirpur Khas devient nécessaire.

L'exode doit s'effectuer discrètement, la famille renonce au dernier moment à prendre le train pour éviter les massacres. Elle quitte Kazi, le cuisinier musulman et lui confie la clef d'une maison qu'elle ne reverra plus.

On suit les tribulations de Nisha et sa famille sur la route de l'exil, chacun avec un baluchon enveloppant le strict nécessaire et les gourdes d'eau, route encombrée, dans un sens comme dans l'autre, de familles fuyant ce qui avait été leur foyer, fuyant une Inde, leur Inde, disparue.

Nisha apprend la dureté des jours et des hommes que la peur, la faim et la soif rendent fous et violents. Oubliés les jeux dans le jardin ou le verger de manguiers, oubliée la cuisine savoureuse de Kazi, oublié le confort d'une maison et d'un lit, oubliée la toilette quotidienne, il faut avancer pour gagner la nouvelle frontière et rejoindre une nouvelle Inde.

« Alors à partir d'aujourd'hui (15 août 1947), la terre sous nos pieds n'est plus l'Inde. Kazi doit vivre de son côté et nous devons nous en aller et trouver une autre maison. En ce moment même, est-ce qu'il y a quelque part une fille musulmane assise dans sa maison et qui doit la quitter pour partir vers un pays nouveau qui ne s'appelle même pas Inde ? Est-ce qu'elle aussi se sent perdue et effrayée ? » (p 111)

Nisha écrit son journal régulièrement, le lecteur peut ainsi être traversé par les émotions de l'adolescente ainsi que les épreuves subies au cours de son périple.

Faire la connaissance du frère de sa mère, Rashid est un moment presque irréel pour Nisha : dans la maison s'exposent les toiles peintes par sa mère, elle pose les pieds là où Faria, sa mère, a marché, couru dans son enfance et adolescence. Elle ressent le passé maternelle et voit d'un œil nouveau sa mère, cet inconnue qui l'accompagne chaque jour de sa vie.

L'exode a de bons côtés comme celui de vivre quelques semaines sous le toit du frère préféré de sa mère et l'entendre dire qu'elle lui ressemble. Cadeau inestimable pour la jeune Nisha.


« Le journal de Nisha » est un roman jeunesse relatant un épisode historique peu traité, voire pas du tout, pour un public adolescent. L'auteure, Veera Hiranandani, écrit en adaptant son écriture et en évitant le piège de l'exposé : les faits historiques sont présents, bien expliqués et servis par les ressentis d'une adolescente qui ne comprend pas la portée indélébile d'une décision politique. Pour elle, issue d'une union mixte hindoue-musulmane, se déchirer entre soi après avoir arraché au Royaume d'Angleterre l'indépendance de l'Inde, est un non-sens absolu.

Le regard de l'enfance pointe la brutalité du monde des adultes, les rêves s'effacent pour se tapir au plus profond de soi. Nisha fait ses adieux à son Inde millénaire pour une nouvelle vie à Jodhpur.


« Le journal de Nisha » est un roman à découvrir et une belle aventure romanesque à vivre. Merci aux « Etapes indiennes » pour cette lecture commune « jeunesse » très intéressante.


Traduit de l'anglais par Jean Pouvelle


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