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mercredi 8 décembre 2021

Le testament caché

 


« Le docteur Grene doit décider si la centenaire Roseanne Clear McNulty est apte à réintégrer la société alors qu'elle a passé la moitié de son existence dans l'hôpital psychiatrique de Roscommon. A force d'entretiens avec sa patiente et d'investigations dans les archives de la ville de Sligo, il prend conscience avec horreur des intrications de son passé avec celui de l'Irlande. »


L'histoire de Roseanne Clear McNulty est à l'image de la place des femmes dans une société patriarcale assujettie à la domination des dogmes de l'église catholique. Une femme qui dérange est nécessairement folle et doit être enfermée loin de la vie civile.

La guerre civile a accouché, après la Grande Guerre et un conflit de près de trois ans (1919-1921) d'une Irlande coupée en deux : celle du sud, l'Eire, et celle du Nord, Irlande du Nord, qui choisit de rester dans le giron anglais, dotée de son propre parlement.

Roseanne verra l'impact de l'Histoire de son pays, l'Irlande, bouleverser sa propre vie : un fait banal, la rencontre inopinée des années après l'événement du cimetière, dont son père est le gardien, alors qu'elle est encore une enfant, avec le frère du blessé qui arriva, avec ses compagnons d'armes, à bout de force, pour trouver asile.

La rencontre banale lors d'une promenade en solitaire de Roseanne devenue une belle jeune femme, mariée, provoque l'ire de son époux puis sa mise au ban de la société : elle est accusée de l'avoir trompé et comme un des « témoins » est un prêtre catholique, le Père Gaunt, la présomption d'innocence n'aura pas cours.

Roseanne ne comprend pas tout de suite la gravité de ce qui se trame autour d'elle, elle est innocente du crime qu'on lui incombe, elle la jeune femme protestante qui a épousé un musicien amteur catholique.

Elle sera installée loin de la ville, dans une cabane misérable, le temps que les démarches d'annulation du mariage aboutissent. L'isolement est supportable jusqu'au jour où elle croise le jeune frère de son mari, isolé également de sa famille. Ils se plaisent et s'abandonnent l'un à l'autre.

Roseanne se retrouve enceinte et de nouveau seule au monde. Elle vit la fin de sa grossesse dans l'angoisse et lorsque cette dernière n'est plus tenable, elle brave la distance entre sa cahute et la ville pour demander de l'aide à sa belle-mère, en tant que femme, et à son beau-père au nom de la charité chrétienne. Ce sera une fin de non recevoir et un retour douloureux chez elle. Le destin se joue, une fois de plus, d'elle quand elle perd les eaux et que le travail de l'enfantement l'oblige à s'arrêter près d'un môle en bord de mer. Quand elle revient à elle après avoir accouché, seule, son bébé a disparu.

Que s'est-il passé ? D'aucuns avanceront, notamment le prêtre catholique, que dans sa folie elle a tué son fils.

Roseanne est enfermée dans un asile psychiatrique de Roscommon : il n'est pas bon pour une femme irlandaise d'être enceinte hors mariage.

Plusieurs décennies ont passé, l'hôpital de Roscommon, dirigé par le docteur Grene, doit être détruit car insalubre. Grene doit décider qui de ses patients est apte à réintégré la vie hors les murs. Il enquête alors sur les circonstances qui ont amené à l'enfermement de Roseanne. Parallèlement, Roseanne écrit ses « mémoires » pour laisser une trace d'elle. Elle tente de reconstruire le déroulé de sa vie, de comprendre ce qu'elle a subi.


Sebastian Barry donne la parole aux deux personnages principaux, chacun portant un regard particulier sur l'autre.

Roseanne relie ses souvenirs plus ou moins fiables dans un cahier qu'elle cache sous une latte du plancher, Grene compulse les divers rapports concernant sa patiente. Ce dernier comprend, au fil de son enquête, combien sa propre vie est imbriquée dans l'histoire douloureuse irlandaise, qu'il y a des veilleurs autour de l'étrange et fascinante Roseanne.

« Le testament caché » est une plongée dans une Irlande déchirée capable d'être d'une monstruosité sans nom avec les destins individuels dont la marche de l'Histoire n'a cure.

Le pourquoi de l'internement de Roseanne est rapidement clair mais le qui, qui est à l'origine de cette ignominie, demeure mystérieux jusqu'au dénouement.

Un excellent roman qui m'a beaucoup touchée tant l'emprise de l'église catholique, par ses pratiques et son pouvoir, peut être dévastatrice et broyeuse de destin.


Traduit de l'anglais par Florence Levy-Paoloni


Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Le Monde  Charlotte  Maeve  Les 2 bouquineuses

Lu dans le cadre




dimanche 8 novembre 2020

Se souvenir des belles choses

 


Dès les premières lignes du roman le décor est planté : maison ancienne au milieu de nulle part, loin de tout, des collines verdoyantes et un homme qui se prépare à partir en voyage aux Etats-Unis, son pays natal. Une silhouette au loin qui se rapproche et provoque la sortie d'une femme énergique armée d'un pistolet. Elle tire en l'air au grand dam de l'homme sur la marche d'escalier.

Daniel Sullivan doit se rendre à l'anniversaire de son père qu'il n'a pas vu depuis des années. Lorsque la petite famille quitte son domicile pour accompagner Daniel à l'aéroport, ce dernier entend, à la radio, le nom d'une femme dont il n'a plus de nouvelles depuis plus de vingt ans. Elle fut son premier véritable amour, sa première douleur et sa première honte.

Se joue une partition polyphonique : celle des souvenirs des principaux personnages du roman et leurs destins croisés.

Comment Daniel pourra-t-il expliquer à son épouse Claudette, ancienne star de cinéma qui organisa, de main de maître, sa disparition du monde ? Epouse fantasque, intransigeante et exigeante, Claudette a une emprise particulière sur le monde et les siens tout en étant assujettie aux opinions de sa mère, la très française et parisienne Pascaline.

 

« Assez de bleu dans le ciel » s'articule autour des moments clés de la vie de ses personnages. Ainsi peu à peu le lecteur parvient-il à recoller les pièces d'un puzzle, celui de la vie d'un mariage et de sa lente dissolution.

Maggie O'Farrell cisèle ses personnages avec tendresse et humour : ils sont tour à tour charmants, amusants, graves, émouvants et agaçants.

Chacun à sa manière vit une fuite en avant lorsque certaines situations leur échappent. Cette fuite implique, à chaque fois, la séparation, ou la perte, de ceux qu'ils aiment. C'est ce que nous faisons également dans la vie, selon les circonstances et notre personnalité. Et c'est pour cette raison qu'ils nous touchent tant.

Daniel Sullivan, brillant professeur de linguistique, vit une fuite en avant en cumulant les addictions : sexe, conquêtes, stupéfiants et alcool. Il perdra les meilleures années de vie avec les enfants de son premier mariage, dans les méandres boueux d'une procédure de divorce américaine plus que tortueuse. La conséquence est qu'il baissera les bras et quittera le pays pour l'Irlande, terre de ses ancêtres.

La fuite en avant est un peu une histoire de famille puisqu'il découvrira que sa mère en a été victime : elle a étouffé un coup de foudre dans un mariage mal assorti. Une douleur muette avec pour refuge ses enfants et ses livres.

Daniel sombrera au tréfond de ses angoisses et de ses addictions jusqu'au moment où son fils aîné le prendra sous son aile, le temps qu'il soigne et expulse le trop plein de dégoût de soi lors d'une expédition touristique jusqu'au désert de sel d'Acatama, dans les Andes chiliennes. L'auteure nous transporte avec beaucoup de poésie dans ce paysage majestueux où les sédiments et autres minéraux n'ont pas été altéré depuis que la mer s'est retirée il y a des temps immémoriaux. Il y assez de bleu tant à Atacama qu'en Irlande pour tisser le destin d'un homme.

Devant le spectacle extraordinaire du désert de sel, le lecteur se plaît à imaginer que Daniel comprend que le prix à payer pour renaître et reconquérir son épouse est d'aller au bout de sa démarche et de dire que leur réconciliation peut avoir lieu... comme il s'était réconcilié avec les enfants de sa première union. On quitte, ravagé, pour mieux revenir en se souvenant des cachettes d'enfants, ces lieux magiques frontière entre réalité et merveilleux.... se souvenir des belles choses.

« Assez de bleu dans le ciel » est un roman qui m'a enchantée par la justesse du ton, la justesse des personnages, par l'art de l'auteure de faire plonger le lecteur dans les réminiscences tant des personnages que les siennes. La poésie est au détour d'une phrase, d'une description, une plage, un feu dans le poêle, une tasse de thé, un désordre artistique, le tumulte enfantin... la vie, tout simplement la vie.

Quelques avis

Romans sur canapé   Dans la bulle de Manou   Mots pour mots   Sens critique   Livraddict

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