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samedi 26 juin 2010

Et le lauréat est....

Hier soir, à Brest, sur le plateau de l'émission "La complète" (clin d'oeil à la galette...que je dégusterai ce midi avec une belle salade du jardin), le lauréat du 8è Prix des Lecteurs du Télégramme a été accueilli. Qui est le lauréat? "La délicatesse" de David Foenkinos, auteur sémillant à l'humour et la répartie enlevés. Son roman ne fut pas un de mes préférés mais la lecture de "La délicatesse" ensoleilla, par sa comédie, parfois sombre, et son humour, mon paysage intérieur qui fit suite aux inondations.
L'arrivée à Brest ne fut pas de tout repos: un timing très serré (plus d'une heure de route en quittant ma classe à 16h30 pile), des déviations en raison de travaux aux alentours de Guingamp et, surtout, pas le temps de passer à la maison me rafraîchir un peu (imaginez la Katell après une journée de classe sous la canicule - hé oui, au-dessus de 20° le Breton a chaud, très chaud! - une vraie catastrophe pour les photos!). Trouver les locaux du Télégramme fut épique (je ne suis pas de Brest même) et les noms de rue ne me parlent absolument pas même avec un plan Mappy: si seulement, il y avait été précisé "tournez à droite après le Quarz", j'aurais évité de visiter les quartiers brestois. Heureusement, le Brestois est charmant avec les femmes en détresse et très vite, j'ai été aiguillée sur la bonne voie. A noter, lors de la partie piétonne de mon parcours, l'extrême courtoisie de l'automobiliste brestois, même un vendredi soir ensoleillé: on s'est toujours arrêté pour me laisser traverser sur le passage piéton!
Je suis arrivée une bonne demi-heure après l'heure indiquée sur l'invitation et je n'étais pas certaine de pouvoir au final participer à la réception du lauréat...d'ailleurs j'étais prête à attendre la fin de l'émission (je n'avais pas fait tout ce chemin pour rien tout de même) car j'avais à faire dédicacer l'exemplaire de la bibliothèque municipale de St-Agathon (fidèle participante au Prix des Lecteurs du Télégramme). J'ai pu rejoindre les rangs du public (merci au personnel pour l'accueil souriant et agréable!!) et je me suis installée près d'une jeune femme charmante qui s'avéra être une blogolectrice lorsque nous avons échangé quelques mots à la fin de l'émission: les hasards réservent souvent de très jolis moments et ma rencontre, trop brève, avec Clara C. en fait partie.
C'est avec intérêt et curiosité que j'attends la prochaine sélection du 9è Prix des Lecteurs du Télégramme, prix qui propose toujours de belles découvertes.
J'avais voté pour "Démon" de Thierry Hesse, "Taxi" de Khaled Al Khamissi et "Le cirque chaviré" (ex-aequo pour moi avec "Terre des affranchis")...ce qui ne m'empêche pas d'être contente pour "La délicatesse", roman d'un David Foenkinos, au charme incontestable, qui est loin d'être un auteur frivole car derrière une apparente légèreté se dessine un regard grave porté sur la nature humaine, la vie tout court qui est loin d'être un chemin fleuri de roses.
Bon, Clara, dès que je prends le train pour Brest même, je te fais signe et nous irons nous plonger, avec délice, au coeur de ton lieu de perdition qu'est la sublime librairie Dialogues!!!!

samedi 19 juin 2010

Brèves de taxi

Le Caire, son vacarme, ses rues surchauffées, sa pollution, ses taxis, et un narrateur à la grande capacité d'écoute, déposent le lecteur au coeur du petit peuple des taxis. Un monde où récriminations, rencontres et confidences étonnantes s'entremêlent joyeusement sans que la tendresse soit absente: tendresse du regard du narrateur, passager volontaire pour une course dont la durée n'est jamais certaine.
Au fil des courses, la vie quotidienne des cairotes s'égrenne sous un soleil de plomb. Les situations sociales et économiques défilent et offrent un tableau doux-amer d'une ville qui fourmille d'ingéniosité et d'abus: entre les petits boulots pour survivre, les cours particuliers des enfants afin qu'ils puissent réussir à l'école, la chèreté des denrées de base et la sempiternelle corruption, gangrène d'un mode de vie, émoussant, sous les rires résignés, les énergies( le chapitre réservé au renouvellement de la licence de taxi est un pur moment de vaudeville grinçant). Quant au système politique, c'est le serpent qui se mord la queue, la ronde infernale d'un immobilisme ancrant, chaque jour davantage, le menu peuple des taxis dans la récrimination et les lamentations: chaque taxi donne sa vision du monde et surtout explique ce qu'il faudrait faire pour sortir l'Egypte du marasme dans lequel sa population végète...les plus grands stratèges d'économie et les plus grands politologues sont les chauffeurs de taxi! Leurs ronchonneries sont autant de perles à la saveur âcre de la sueur, celle de l'ambiance surchauffée du taxi dépourvu de climatisation, cracheur de gaz d'échappements grignoteurs de poumons; mais aussi ont la saveur salée des larmes versées devant le montant des dettes, la frustration de ne pouvoir être vraiment libre de choisir sa vie. Les kilomètres avalés par les taxis au coeur du Caire sont autant de traces d'une humiliation subie au quotidien par les cairotes qui baissent la tête, en silence, devant les ravages d'un capitalisme triomphant de sauvagerie. Le Caire d'aujourd'hui offre encore des images du Caire si bien raconté par Mahfouz, fantômes d'un passé glorieux qui semblait éternel, espaces fugaces d'une échoppe où le temps peut s'arrêter voire revenir sur ses pas. Les affres de l'Histoire ont changé le paysage d'un Moyen-Orient qui n'en finit plus de se chercher dans le dédale des frustrations générées par un conflit israëlo-palestinien et les douloureuses blessures d'une guerre syro-libanaise...l'époque de l'insouciance est loin, digne d'une légende que l'on aime raconter pour mieux se lamenter et se plaindre. Cependant, derrière les aigreurs, les rancoeurs et les larmes, le rire et surtout l'amour de l'Egypte sautent aux yeux du lecteur: certes, Khaled Al Khamissi égratine, sur le mode de l'ironie, un mode de gouvernance ( terme et concept dans l'air du temps) qui enferme dans une relative misère une population qui n'aspire qu'à l'épanouissement sans peur du lendemain, mais entre les lignes c'est l'attachement à une culture, à un pays qui s'entend et s'écoute au rythme des courses bruissant entre comédie et tragédie....la tendresse n'est jamais bien loin, atténuant la satire sociale qui est la toile de fond de la plupart des saynètes.
"Taxi" est la voix des laissés pour compte, des nécessiteux qui crapahutent à longueur de journée, dans le silence de ceux qui n'attendent plus rien hormis l'aide de Dieu. Un roman qui se lit doucement, qui se sirote comme un thé brûlant ou un café capiteux de marc noir; un oasis au coeur d'une ville grise des vapeurs automobiles et un regard digne de celui du grand Naguib Mahfouz.

Récits traduits de l'arabe (Egypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne





Les avis de clarisse  rfi   eontos   despasperdus  pascal 

mercredi 21 avril 2010

La déferlante

Il est des romans que l'on garde longtemps en soi avant de pouvoir écrire toute la gamme des émotions que sa lecture a suscitées, "Les déferlantes" de Claudie Gallay en fait partie. Pourquoi? Sans doute parce que l'écriture de l'auteure, tout au long du roman, fut celle de l'intime, celle d'une souffrance que l'héroïne tente d'oublier pour réapprendre à vivre. Certainement parce que l'écriture de Claudie Gallay fut comme une source serpentant au gré des sensations, des émotions, d'une réalité possible, touchant du doigt les cordes d'une sensibilité que tout un chacun conserve jalousement au fond de lui....d'ailleurs, une personne de mon entourage a eu, et a toujours, un mal fou à partager ce roman qu'elle a reçu comme un cadeau intime, un trésor fragile et inattendu....d'ailleurs, lors de la remise du Prix des Lecteurs 2009 au siège du Télégramme à Morlaix, l'actrice qui lisait, non qui vivait les passages choisis, accompagnés d'une musique délicate et belle, a montré, sans le dire, combien "Les déferlantes" l'avait émue au-delà du dicible...d'ailleurs, ce soir-là, le public privilégié (car ce fut un moment magique) ne fut pas dupe: l'émotion, intense et délicate en même temps, étreignait et sans que l'on puisse y faire grand chose, les larmes faisaient briller les yeux et une magie, digne d'une fée, arrêtait les secondes puis les minutes....d'ailleurs, le silence salé des larmes ravalées plana avant que l'auteure, émue au plus haut point, remercie l'actrice du cadeau déposé à ses pieds, à nos pieds. "Les déferlantes", embruns du Cotentin, apportaient une saveur particulière, inédite, à une lecture qui fut tout sauf anodine pour ceux qui s'y laissèrent embarquer.

La Hague, ses falaises, ses tempêtes hivernales, ses vagues qui sans cesse viennent se briser contre le roc, contre l'immobile aux pieds d'argile, l'immobile qui lentement s'effrite, rongé par l'assaut des déferlantes, rugissantes et voluptueuses dans leur appétit inassouvi. La Hague et sa centrale, à sa réputation sulfureuse dont on ne parle qu'à mots couverts car tabou, car pourvoyeuse d'un matériel vital, d'un matériel permettant de rester au pays. La Hague et ses colonies d'oiseaux marins, migrateurs, que la narratrice recence, compte, observe, dessine pour le Centre ornithologique....la faune et la flore sont-elles sensible au voisinage silencieux, presque invisible, de cette usine de dangéreuse énergie? La Hague, lieu extrême de l'oubli de soi pour tenter d'oublier celui que la maladie a lentement emporté, lieu où la musique tonitruante d'une mer faite de vagues ogresses, mangeuses de roches et d'hommes, dévoreuses de temps et de vies, berceau tourmenté de souvenirs et de peurs enfouis, remontant à la surface à chaque ressac de la vie. La Hague et ses villages perdus, bouts du monde où l'ailleurs est partout, où les silences sont plus bavards qu'on ne croit....la narratrice les écoute, entre les gémissements du vent et le bruissement sourd des déferlantes, les devine, les décrypte pour reconstituer un puzzle de destins malmenés, de pages de vie écornées, froissées, presque déchirées, lacérées par ces rafales impitoyables qui ont dévasté la vie de Nan, cette vieille femme qui à chaque tempête attend le retour de sa famille emportée par les flots un jour de noces, qui ont malmené Théo, vieil homme dont certains silences parlent de secrets, de non-dits, d'oublis jamais tout à fait disparus, qui ramènent Lambert, jeune homme incongru sans pour autant paraître étranger au village tant il rappelle un certain Michel à Nan. Les conversations qui s'arrêtent lorsque la porte du café s'ouvre sur l'étranger, l'ennui des lycéens revenus en week-end, la solitude des habitants qui pensent connaître tout de leurs voisins. Le passé peu à peu entre par une fenêtre entrebaillée, celle d'une narratrice curieuse des autres pour oublier sa douleur solitaire, et fait se croiser des personnages auxquels le lecteur s'attache, comme s'il les connaissait depuis toujours.

Claudie Gallay cisèle ses personnages dans le maillage d'un récit où l'histoire intime de la narratrice se mêle à une intrigue presque policière, celle du mystère d'un naufrage, au cours de l'automne 1967, et d'un phare qui aurait du être lumineux. Or, on sait combien il est insupportable de voir se fracasser les oiseaux marins sur les vitres d'un phare, combien est intense la souffrance de l'impuissance ressentie, face à cette violence, par un gardien de phare: ce dernier a-t-il éteint, juste quelques secondes pour ne plus voir les volatiles voler à la mort? Et le tout-petit enfant, dont on n'a jamais retrouvé le corps, a-t-il vraiment disparu? Autant de questions qui font monter l'intensité dramatique du récit, autant d'interrogations qui minent un village a priori sans histoire, autant de non-dits qui sapent des vies aux apparences solides.
Claudie Gallay construit son histoire avec subtilité, tendresse et une acuité saisissante: le lecteur est au coeur du drame passé qui se tisse dans une lenteur qui met en valeur l'intensité d'une atmosphère à la musicalité bruissante de la mer, dont les déchaînements accélèrent à point nommé le récit, la montée en puissante d'un tableau dont la sérénité peut sombrer à chaque seconde, fragile équilibre d'une dramaturgie orchestrée avec une justesse élégante.
"Les déferlantes" est un roman que l'on emporte avec soi, petite pépite précieuse, que l'on garde en mémoire, telle l'ultime note égrenée par une cloche cristalline, et qui offre des bouffées d'émotions longtemps après en avoir lu la dernière phrase.


 

De nombreux avis de lecteurs chez BOB 

lundi 12 avril 2010

Famille je vous hai-me

Louis raconte ses souvenirs d'enfance, ses blessures, la boue des non-dits et les relations difficiles avec la mère, figure énergique, un peu trop, du clan familial, image négative d'une mère, archétype du matriarcat breton.
Il y a le football, celui par qui est venue l'opprobe (c'est fou ce que "quatorze millions" égarés peuvent avoir un pouvoir de nuisance!), celui qui est la cause d'un exil loin de l'iode bretonne, loin du vent brestois, loin de ce bout du monde salé, parfois froid, toujours accroché à sa rade; la fortune étonnante de la grand-mère suite à une union tardive (les repas au Cercle Marin mènent à tout) Il y a aussi un personnage extraordinaire: le fils Kermeur, le poil à gratter de tout ce petit monde engoncé dans une léthargie bourgeoise, celui qui entraîne Louis dans les mauvais coups, ceux qui donnent à l'enfance le goût amer de l'interdit, le frisson irrépressible du danger; les tablettes de chocolats dérobées au supermarché ont la saveur d'une innocence flouée.

Louis déroule la pelote du passé pour tenter "d'en finir avec tout ça", de crever l'abcès et de pouvoir vivre sans ce poids dans la poitrine: les après-midis avec la grand-mère, les soirées avec le fils Kermeur, les entraînements de foot et la souffrance lorsqu'on apprend à quoi correspondent les lettres des équipes...Louis est dans l'équipe F, celle des mômes qui ne deviendront même pas de bons joueurs amateurs et se casseront le nez devant les portes du sport professionnel, alors que son frère aîné a un avenir de professionnel devant lui. Et puis, cet attachement mortifère aux valeurs de la petite bourgeoisie que sont l'apparence (qui doit être irréprochable pour se démarquer de "ces gens-là" entendez les Kermeur) , le statut social et la sacro sainte peur du déclassement, porte ouverte à la déchéance insupportable aux yeux de la mère de Louis.

Louis écrit pour chasser de manière définitive, ses démons familiaux au grand dam de sa mère qui pense détruire le brûlot par la simple force d'une flamme de briquet, sous les yeux de son fils mi-chagrin mi-amusé, lui qui possède une clé de sauvegarde. L'acte désespéré d'une femme qui ne veut pas que ce soit le destin qui mène la danse mais bien elle, au prix d'une intransigeance maternelle au-delà de l'acceptable. Or, ce feu, purificateur d'un côté et rédempteur de l'autre, permet au père, figure volatile, presque transparent, n'existant que par l'affaire financière qui le jeta dans l'ombre et le silence de la honte sociale, de s'affranchir des carcans d'une prison érigée par sa femme et de sortir à la gare, la tête haute, au vu et au su de tous, la valise de son fils. Le temps efface beaucoup de choses, celles qui ne sont qu'anecdotes dans une histoire familiale, tandis qu'il épaissit celles qui rongent et sapent des vies...tout ce qui peut constituer une vie "du" (noir, sombre, en breton) bretonne.

L'écriture incisive, presque chirurgicale dans l'introspection familiale, de Viel est surprenante au premier abord: tout est au présent, l'actualité de la narration et les retours dans le passé ne se démarquent pas par la conjugaison des verbes mais par les images issues des souvenirs du narrateur. Ce parti pris narratif, entrechevêtrement des époques, surprend, déroute puis trouve un rythme de croisière lorsque le lecteur entre dans l'entrelac des histoires jalonnant la vie familiale et sociale. La tension monte lentement à mesure que les révélations, "les choses sur nous", deviennent plus explicites, approchent les frontières opaques de la dénonciation: le lecteur sent qu'un des protagonistes perdra son sang froid ou sortira la tête du haute de ce conflit muet, larvé dans les profondeurs abyssales de la loi du silence. La famille dévoreuse, la famille vampirisant ses membres les moins préparés à lui résister, la famille microcosme idéal pour la mise en place de psychodrame ou de luttes intestines rongeant les siens plus sûrement que le pire des acides...c'est ce qu'offre, avec intelligence, virtuosité et humour corrosif , "Paris-Brest", un roman familial tendu où les non-dits pourrissent les relations jusqu'au jour où l'un des membres décide de crever l'abcès et de libérer les humeurs, nauséabondes parfois, afin de libérer la parole et les actes. On est troublé, ému et surtout glacé par l'emprise d'une mère engluée dans la dévoration de tout ce qui l'entoure, engluée dans un conformisme certes vain mais ô combien mortifère, par la passivité d'un père, terrassé par un scandale financier qui n'en finit pas de disparaître: famille, je vous hai-me!

Les avis de  bibliobs  antigone  sylvie   armande  midola  clara C.  


lundi 22 mars 2010

Délicat, délicate, délicatesse

Nathalie et François se sont rencontrés dans la rue: le deuxième ayant eu le courage d'aborder la première pour lui offrir un verre. Une rencontre originale qui déroule le tapis d'une union où le bonheur se conjugue au présent et se vit intensément. Le bonheur, ce feu follet que parfois on a du mal à saisir et garder. Nathalie a achevé ses études et trouvé un travail dans une société suédoise, elle s'y plaît, elle y progresse et surtout elle a charmé au plus haut degré, à son insu, son patron qui ne pense plus qu'à elle. Mais lorsque l'on est une jeune mariée heureuse et comblée, on est bien loin de s'occuper des regards admiratifs d'un homme que l'on ne remarque même pas. Le monde de Nathalie tourne autour de sa vie de couple, dans le meilleur des mondes, jusqu'au jour où le drame entre dans son univers: François meurt, renversé par une voiture, alors qu'il faisait son jogging; en quelques secondes la vie de Nathalie bascule dans le sombre de la perte de l'être cher, la spirale de la solitude et de la dépression amorce sa ronde, plus rien n'a de sens, plus rien n'est important hormis la douleur de ne plus toucher celui qu'elle aime tant. Meurtrie dans son âme, Nathalie se traîne de langueur en langueur, épuisant son réservoir de larmes, pour réagir, au bout de plusieurs mois, et reprendre le chemin du bureau. Là, Charles, son chef de service, est à l'affût et tente de la séduire avec plus ou moins (moins que plus d'ailleurs) de délicatesse; entre les regards empreints de compassion des collègues et les regards appuyés de Charles, Nathalie a la sensation d'être une étrange personne. C'est sans compter avec l'employé suédois de service, au physique pas très engageant, à la maladresse touchante et à l'humour scandinave décalé: Markus, venu s'exiler en France puis fuir l'ennui d'Uppsala.

Les ingrédients d'une comédie légère, teintée d'une pointe de gravité, sont en place pour une lecture agréable malgré les clichés, les réactions attendues des uns des autres, les truismes et autres images que l'on a vues mille et une fois. Cependant, l'écriture de David Foenkinos est agréable, sa verve amusante et le sourire, voire le rire, n'est jamais loin. Nathalie et Markus sont des héros modernes et citadins (oserai-je dire très parisiens?) surmontant, très étonnés eux-mêmes par le tour que les évènements prennent, leurs angoisses et les difficultés semées par la vie. Sont-ils crédibles pour autant? Le trop-plein de situations et d'images éculées agace parfois et ternit le côté romanesque de l'histoire: à trop appuyer sur les évidences mène parfois à une narration drôlatique biffant le sérieux des personnages. L'auteur a-t-il construit son histoire sur ce postulat comique?
"La délicatesse" est une lecture distrayante, tombée à point nommé pour égayer mon actualité "inondation".


Les avis de evene   cuné   émeraude   amanda   BOB 

lundi 15 février 2010

Prix des lecteurs du Télégramme

Ce matin, un courriel du Télégramme annonçant les 10 titres retenus pour la 8ème édition du Prix des lecteurs du Télégramme...de belles lectures en perspective! J'en ai lu un qui ne m'a guère convaincue (le fameux cercle littéraire de Guernesey) mais j'espère faire d'agréables découvertes avec les 9 autres!

Paris Brest - Tanguy VIEL (MINUIT)
Terre des affranchis - Liliana LAZAR (GAÏA)
La peine du menuisier - Marie LE GALL (PHEBUS) (dans ma PAL, fait partie de mon challenge perso!)
Le passé est une terre étrangère - Gianrico CAROFIGLIO(RIVAGES )
Courbatures - Paul FOURNEL (SEUIL)
Taxi - Khaled AL KHAMISSI (ACTES SUD)
La délicatesse - David FOENKINOS (GALLIMARD)
Le cirque chaviré - Milena MAGNANI (LIANA LEVI)
Démon - Thierry HESSE (Editions de l'OLIVIER)
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Marie Ann SCHAFFER et Annie BARROWS (NIL)

Le succès du prix dépend pour une bonne part de l'adhésion des bibliothèques, de leur mise en avant de la sélection.
Il vous permet de proposer une action auprès des lecteurs, d'animer des comités de lecture, d'engager discussions et débats.
Nous comptons spécialement sur vous pour encourager les lecteurs à s'inscrire, puis à voter.
Important : 30 votants tirés au sort gagneront chaque mois de juillet 2010 à juillet 2011, un Chèque Lire de 15 euros.
Les bibliothécaires peuvent aussi participer au prix, voter et gagner.
En 2009 Le Prix des Lecteurs a enregistré plus de 1000 votes et joué ainsi pleinement son rôle de promotion de la lecture.
En avril et mai, les auteurs viendront rencontrer les lecteurs.
Ces rencontres largement annoncées dans le journal, feront aussi l'objet d'un compte-rendu photo en pages locales. Ces échanges avec lecteurs et bien sûr, le nombre d'inscrits sont autant de signes qui permettent de juger de l'intérêt porté au Prix des Lecteurs.
A partir du dimanche 14 mars, chaque dimanche, le Télégramme consacrera une page au Prix des Lecteurs : reportages, interviews de lecteurs, de bibliothécaires, portraits d'auteurs, présentation des romans, la rédaction du Télégramme se mobilise pour que le prix des lecteurs s'inscrive dans la durée et concerne le plus de lecteurs possible..
in courriel adressé par Le Télégramme de Brest
(site http://www.letelegramme.com pour tout savoir sur ce Prix des Lecteurs)
 

samedi 20 juin 2009

Prix des lecteurs du Télégramme


Hier soir, j'ai eu le plaisir d'assister, à Morlaix siège du Télégramme, à la remise du Prix des Lecteurs du Télégramme.

Cette année, le choix s'avérait tout sauf facile tant la sélection proposée était de qualité.

C'est avec une grande joie que j'ai vu décerner le Prix à Claudie Gallay pour son sublime roman "Les déferlantes" (que je n'ai toujours pas chroniqué car j'ai du mal à mettre des mots sur les émotions ressenties au cours de la lecture...je n'ai pas le talent de l'auteure!).

J'ai pu échanger quelques ressentis avec elle, après une lecture de plusieurs passages du roman, lecture faite par une jeune actrice rennaise au talent fou: accompagnée d'un jeune guitariste, elle a su recréer l'ambiance intimiste et tonique des "Déferlantes"....ce fut une déferlante d'émotion, j'en avais les larmes aux yeux, je me retrouvais en pleine lecture du roman, la gorge serrée par les passages émouvants et tellement beaux!

Un début de soirée dont je me souviendrai longtemps!

(photos à venir)

lundi 13 avril 2009

Des vérités qui dérangent


Il est des livres qui vous marquent pour longtemps: "Bilal sur la route des clandestins" en fait partie. Du coup, il devient difficile d'en parler de manière exhaustive tant le degré d'émotions est immense: la réalité, la terrible et horrible réalité, dépasse la fiction au-delà de ce que l'on peut imaginer.
Fabrizio Gatti, reporter au journal L'Espresso, est parti sur la piste africaine qui mène les candidats à l'immigration clandestine jusqu'en Europe....lorsqu'ils ont la chance, l'immense chance d'y parvenir sans y avoir perdu de multiples morceaux d'âme.
Les clandestins du XXIè siècle empruntent la route des esclaves, celle qui reliait l'Afrique noire aux pays du Magreb et se retrouvent confrontés aux mêmes marchands de chair humaine. L'humanisme n'est plus de mise dans cet enfer de chaleur, de détresse, de violence et de désespoir. La vie tient à deux bidons de vingt litres d'eau, quelques vivres, quelques dollars pour survivre, ceux que l'on a réussi à soustraire à l'avidité des policiers, des passeurs ou des militaires. La vie, quelques lettres pouvant s'effacer dans les méandres sahariens, égarées au coeur du Ténéré, au coeur des sillons de sable. La vie, jeu de roulette russe, pour tenter l'espoir d'un avenir meilleur que celui qui lentement s'est détruit derrière soi. parfois, le destin s'arrête dans une oasis, aux verts palmiers trompeurs, celle de Dirkou "....c'est la route de Dirkou qui est dangereuse. Il y a les militaires. Et à Madama aussi il y a les militaires. Et militaires, c'est synonyme de coups et de vol. Si tu avais vu ce qu'ils ont fait ici. Ils les ont frappés avec les bâtons et les tubes de caoutchouc." Les clandestins ne sont plus des êtres humains, seulement un exutoire à la violence, à la rancoeur (s'ils partent vers l'Europe c'est qu'ils sont riches et il faut qu'ils paient pour ceux qui restent, qui ne peuvent partir), au pire défaut de l'homme, le pouvoir absolu sur autrui, sur celui qui est plus bas que soi et que l'on peut humilier sans risque! Oui, militaires signifient coups et vol et pas seulement sur la route africaine des esclaves: Lampedusa, île forteresse italienne, où un camp de rétention est implanté et géré par une société privée et les militaires! Là non plus les hommes qui détiennent le pouvoir sur l'autre ne sont pas avares de violence!
Fabrizio Gatti s'est infiltré sur cette route pour comprendre la mécanique inexorable et impitoyable de cette machine à broyer l'être humain et de ce commerce florissant, résultats d'innombrables mensonges et d'immenses lâchetés. Il relate, avec émotion et aussi recul, les scènes hallucinantes du monde du désert: les puits sont autant d'endroits où les fauves humains se retrouvent sans s'entretuer, les puits, haltes vitales pour les caravanes qui se croisent sous le regard complice des autorités libyennes ou nigériennes. C'est ainsi que Gatti et son guide frôlent la catastrophe lorsqu'ils croisent, près d'un puits, non seulement les trafiquants de drogue mais aussi un groupe apparenté à Al Quaïda: la vie est encore plus ténue d'un fil.
Une question est latente au récit: pourquoi ces hommes et ces femmes ne font-ils pas demi-tour après être confrontés à toutes les vexations et humiliations possibles lors de leur dangereux périple? Pourquoi préfèrent-ils affronter ces risques majeurs? Pourquoi se lancent-ils à corps perdu dans une aventure des plus dramatiques? La pauvreté est-elle un risque plus grand que la mort? Le désir d'un meilleur avenir plus fort que les tortures des hommes et du désert? Dans une langue qui fait resplendir le reportage, Gatti dresse le portrait tragique d'une humanité qui brave les pires dangers pour un espoir de survie tout en décrivant les paysages somptueux d'un désert d'une ineffable grandeur et d'une poésie grandiose. Le désert apparaît alors comme un monde féérique qui fait tout oublier l'espace d'un instant: le désert prend un lourd tribu mais offre des merveilles, certes éphémères, d'une cruelle beauté.
Gatti relate le voyage au bout de l'enfer de ces immigrants, qui déjà n'ont plus rien hormis leur vie, avec dignité et respect: pas de voyeurisme sordide dans les descriptions des faits, des témoignages, il redonne la parole à ces hommes du bout du monde et leur permet de redevenir des personnes tout simplement. Il décrit également un étrange "effet papillon": les relations euro-libyennes, sous les sourires des chefs d'états impatients de recevoir la Libye au sein des nations convenables afin de l'aider à moderniser, entre autres, ses infrastructures pétrolières, provoquent des dégâts collatéraux d'une extrême violence: la déportation vers le désert de milliers de clandestins raflés dans les rues de Tripoli et renvoyés, avec le minimum requis pour survivre, manu militari sur les fameux camions, vaisseaux modernes du désert, qui les avaient amenés sur les bords de la Méditerranée.

Un récit d'une grande force narrative, un récit coup de poing qui ouvre les yeux sur une des grandes tragédies humaines du XXIè siècle et qui permet de dire que le délit de solidarité que l'on connaît de plus en plus chez nous et la fermeture des structures d'accueil décentes sont une honte pour une démocratie!


Récit traduit de l'italien par Jean-Luc Defromont








vendredi 10 avril 2009

Le cocu se rebiffe


Le 28 Janvier 1663 voit être célébré le mariage, union sacrée pour le meilleur et pour le pire, entre Louis-Henri de Pardaillan de Gontrin, plus connu sous le nom de Marquis de Montespan, et Françoise de Rochechouart de Mortemart. Tout est beau et simple sous le soleil des amours conjugales, même dans un appartement pas très cossu! Une petite fille naît, que Françoise fait rire, crier et virevolter en imitant le grand cornu, en la poursuivant de ses facéties maternelles dans les escaliers de leur nid d'amour. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes mais lorsque les fonds viennent à manquer, que les départs à la guerre du Marquis se suivent et se ressemblent par leurs échecs financiers et les dépenses inutiles en frais d'entretien de bataillon (Marsal qui baisse pavillon dès que les troupes royales pointent leurs étendards, Gigeri dont les soldats français sont boutés par les musulmans révoltés), la marquise se laisse tentée par les sirènes de Versailles. D'ailleurs, elle obtient par l'intermédiaire de la duchesse de Montausier, un "poste" de dame d'honneur de la reine et du même coup envoie aux orties son prénom de baptême pour prendre celui, plus original, plus "people", plus "glamour" d'Athenaïs!
Le pauvre Louis-Henri ne peut que s'incliner et rester seul au logis pendant que son épouse, dont il est éperdument amoureux, volette joyeusement au coeur de la faune versaillaise.
Plus le temps passe, plus Athénaïs s'échappe et s'éloigne dans les mirages dangereux de cette cage dorée qu'est Versailles....et plus elle plaît au monarque. Arrive ce qui doit arriver: Françoise/Athénaïs devient la maîtresse en titre de Louis XIV et notre Montespan se voit doté de la plus belle paire de cornes du royaume. Las, mille et une fois las, Louis-Henri ne se rend pas: il aime toujours passionnément son épouse et décide un beau jour de porter grand deuil et d'orner son carosse et ses armes de cornes de cerf. Le Montespan devient le cocu le plus célèbre du royaume et la tête de pioche la plus dure que le Languedoc ait porté. Bien entendu, cette forme ostentatoire de résistance lui vaut les foudres du Roi et l'indifférence dépitée d'Athénaïs. C'est pourquoi, fuyant les représailles royales (après avoir tâté de la geôle), ses enfants sous le bras (en plus d'être un mari fidèle et aimant, Louis-Henri est un excellent père), il se réfugie au château familial où il laisse sa fille avant de passer les Pyrénées en compagnie de son fils (un enfant odieux, imbu de sa personne, méprisant et déjà mûr pour un avenir brillant de veule courtisan) et demander asile au roi d'Espagne.
Après avoir revisité, d'une plume très personnelle, la biographie du poète François Villon et embarqué ses lecteurs au coeur d'un Moyen-Age sordide, brutal et d'une cruauté sans nom, Jean Teulé s'attaque à l'univers faussement chatoyant du règne d'un Roi Soleil, despote s'il en est, jaloux de tout et de tous.
Diantre! que cette cour versaillaise pue tant au propre qu'au figuré: entre le manque d'hygiène hallucinant (dont est exempt notre héros cornu), les immondices ignobles éparpillés aux quatre coins du château et la sordide veulerie des courtisans, rampant dans la fange pour une once du regard royal, il y a de quoi frémir et avoir la nausée. La musique sensuelle des soieries et du ruissellement des pierres précieuses cachent une triste forêt: la soumission pour une obole, le reniement pour une minable place dans le poulailler doré versaillais, un miroir aux alouettes lentement étouffées par les souffles et effluves putrides d'une société qui n'a pas plus le respect d'elle-même que des autres.
Le Montespan apparaît comme celui qui refuse de profiter (au grand désespoir de ses pairs) des largesses du souverain, destinées à acheter son silence et son acceptation des faits, et de s'agenouiller, prémice d'une révolte qui mettra plus d'un siècle à éclater! Louis-Henri nie le pouvoir royal et passe son temps à se demander ce que peut bien trouver de plus Françoise à son royal amant hormis le fait qu'il soit royal, au pouvoir absolu divin! D'autant que ce dernier lui donnera des bâtards aussi difformes que fous....ah! les belles races princières recèlent de sombres rejetons! "Nez trop long et busqué, gras du cou, ses joues sont flasques. Sa cuirasse drapée à la romaine est ridicule. Je n'aime pas du tout sa perruque! Paraît qu'il aurait un charme....exotique. ça ne me saute pas aux yeux, à moi." (p 211)
C'est au fil des anecdotes, plus croutillantes et amusantes les unes que les autres, que le lecteur déambule dans un monde où la féérie le dispute à la noirceur, où la raison recule devant la foi envers l'occultisme (on se souviendra de la fameuse affaire des poisons, affaire qui sonnera le glas de la belle Marquise de Montespan) et où la véracité historique balance plus souvent qu'à son tour avec l'imagination déroutante et rocambolesque du récit. Maniant de manière étrange le style moderne aux tournures désuètes, Jean Teulé offre un roman qui amusera ou énervera son lecteur, mais qui offrira un agréable moment dépaysant et drôle. On ne peut qu'être aux côtés de Louis-Henri de Pardaillan de Gontrin et le soutenir dans toutes les vicissitudes d'une vie maritale pas comme les autres: elle émeut autant qu'elle fait rire!










(Mme de Montespan et ses enfants)

dimanche 15 mars 2009

Hymne à l'amitié


Hélène, jeune femme de 41 ans, a été emportée par un cancer. Une immense amitié liait l'auteur à cette dernière, commencée autour d'un verre sur la terrasse d'un bar très connu de Rennes (le Picadilly), devenue chaque jour un peu plus profonde pour se développer en une relation indéfectible où respect, admiration et érudition se mêlent et s'enchevêtrent.
La première partie du récit est celle de la rencontre, de la naissance de leur amitié, de leur passion intellectuelle commune pour un auteur (elle Proust, lui Gracq), les racines brestoises, les sorties, les soirées à refaire le monde et à disserter sur la littérature, les lectures, les films, les musiques. C'est le temps des études, d'un rêve qui se réalise à Venise, en robe du soir, la vie mordue à pleines dents, la certitude d'exister, de sentir les parfums les plus subtils d'une vie qui sans cesse s'échappe devant soi. Les rues de Venise mènent aussi aux rues de Paris, celles que l'on ne peut apprécier et découvrir vraiment qu'à pieds, piéton de l'histoire, piéton de la mémoire, piéton du cours du temps. Hélène, jeune femme entière, sans concession, passionnément fidèle, insubmersible amie, indéfectible petite branche d'un solide rameau familial, Hélène qui vaillamment apportera le savoir (son savoir, les savoirs) à ses élèves, leur offrant les plus belles pages de la littérature française sans les faire sombrer dans le mortel ennui des cours.
La seconde partie est la plus sombre car sur elle pèse la maladie, la souffrance et la douleur d'être un jour séparé de ceux que l'on aime. Hélène a rencontré un marin et est retournée sur Brest pour vivre avec lui et construire une vie à deux. Tout est splendide face à la rade ou du pont de Recouvrance d'autant qu'un cadeau du ciel est annoncé pour novembre....l'enfant tant espéré. Pourquoi la tragédie s'abat-elle sur le bonheur à peine entamé? Hélène connaît peu à peu l'enfer de la chimio, l'horreur de la perte des cheveux, ses cheveux masse magnifique souple, quasi vivante, puis l'angoisse de la perte d'une partie de sa féminité. Le narrateur conte les jours heureux, les jours où Hélène ne souffre pas, où elle se lance dans des projets, où elle pense pouvoir reprendre le chemin du lycée. La gaieté et le sourire d'Hélène sont autant de poignards dans le coeur de ceux qui resteront.
Philippe Le Guillou emmène dans son sillage un lecteur touché, bouleversé par la subtilité poétique du récit d'un départ annoncé: très vite, il sait que l'histoire ne s'achève pas bien, que l'histoire est douloureuse et profondément triste. La maladie, terrible, insaisissable et désespérement présente, n'est pas déclinée à la manière sirupeuse d'un récit voyeuriste. Loin de là se situe le récit du narrateur: la poésie est à fleur de mot et de page, elle virevolte, beauté radieuse d'une langue travaillée de la manière la plus exquise, ciselée et ornée sans lourdeur, et transcende la douleur des faits. Ecrire sur une longue et lente maladie incurable n'est pas un exercice facile et Philippe Le Guillou offre non seulement la plus belle des déclarations d'amitié à l'amie qu'il n'a plus mais encore il écrit une très belle page de littérature où la langue est aimée, choyée, dansante, chantante, lancinante de beauté et devient un chant dont l'auteur aimerait "qu'il n'eut pas la froideur mallarméenne". D'ailleurs, son récit est un ultime cadeau pour celle qui ne pouvait être allongée que dans "un lit de lumière, une nef enchantée qui l'emmène loin, dans la tradition ophélienne des dérives celtiques.". Ce chant est tout sauf d'un froid mallarméen, il est une ode aux mythes celtiques, chers à Hélène mais aussi chers à l'auteur: les promenades dans les légendes de la forêt de Brocéliande, les balades étranges sur les landes mystérieuses d'une côte déchiquetée et sauvage, accompagnent le dernier voyage d'une jeune femme et d'une jeune mère partie trop tôt.
"Fleurs de tempête" est un roman, certes poignant, d'une subtile poésie qui évite au récit de sombrer dans le pathos et surtout qui offre la part belle à une exquise langue française dont on ne se lasse pas!...Et Philippe Le Guillou, un auteur qui mérite plus qu'un détour!




mercredi 11 mars 2009

La solitude du coureur de fond


Emil sort tout juste de l'adolescence lorsque la Tchécoslovaquie est envahie par les armées du IIIè Reich. Il travaille dans une des usines de chaussures Bata, il n'aime pas vraiment le sport et encore moins courir. La guerre passe, lointaine pour Emil. Les chars russes libèrent son pays, une nouvelle époque commence: le communisme apporte joie et bonheur au peuple. Emil, toujours souriant et discret, travaille chez Bata et malgré son manque d'attirance pour le sport, se lance afin de ne pas déplaire et parce qu'il est discipliné, à participer à une course à pied. Ce sera le début d'une aventure hors du commun pour Emil qui ne s'appelle pas encore Zatopek. En effet, Jean Echenoz fait du mythique coureur de fond tchèque, le héros de son dernier roman.
Emil Zatopek, une légende, la légende de la course de fond, au style hallucinant tout en faux rythme, en déhanchement et en désordre: comment parvient-il à atteindre cette puissance de jambes, de coffre, tout en étant que souffrance sur le visage et arriver à peine essoufflé après une course sans concession? Il court et nous courons avec lui, nous souffrons, nous suons derrière lui, en compagnie de tous les sportifs qu'il laisse sur place. Nous regardons cette formidable machine à courir, sereine, souriante, d'un incroyable calme et d'une immense modestie, cette locomotive tchèque aux 18 reccords, héros improbable des JO d'Helsinski en 1952!
"Courir" est le récit du parcours d'un homme d'exception, étendard d'un système, modèle d'un idéal de combativité qui chutera lorsque l'envie de courir aura disparu, lorsque trop d'utilisation de son image, de son talent, l'aura usé, érodé et amoindri. Zatopek a été un étonnant outil de communication pour le régime communiste, une porte ouverte pour prôner l'avènement d'un monde nouveau. La légende, établie d'abord à l'intérieur des frontières tchèques avant d'éclater sous la pâleur d'un jour scandinave, a été instrumentalisée et derrière l'uniforme du lieutenant Zatopek, homme mélancolique au regard parfois lointain, se cache sans doute une individualité qui inquiète: peu à peu, Emil a du mal à courir ailleurs que dans le bloc de l'Est. Jusqu'au fameux printemps 1968, Emil vit une vie tranquille de sportif de l'Est mais la venue de Dubcek à la présidence de la République socialiste tchèque va bouleverser son existence! Le souffle d'un vent de liberté allège ses foulées et illumine son regard mélancolique. Las, le rêve prend vite fin et Zatopek est envoyé travailler dans une mine d'uranium après avoir été radié et de l'armée et du parti communiste. De retour à Prague en qualité d'éboueur, il est contraint de rédiger son auto-critique ce qui lui permet d'accéder à un petit pardon de l'Etat et d'obtenir un poste d'archiviste, au fin fond obscur du Centre d'information des sports...lui qui illumina le sport tchèque! La réalité est parfois d'un étrange cynisme.
Jean Echenoz, avec une immense tendresse et admiration pour son héros, dresse le portrait, ni blanc, ni noir, sans doute un peu gris, d'un homme ordinaire, sans qualité extraordinaire, qui connut un destin unique: la maîtrise parfaite, malgré un style déplorable, inesthétique et a priori peu performant, de la course de fond qui en fit une légende.
Un roman agréable à lire dont le personnage principal, figure sportive épique s'il en est, est des plus attachants!

Je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager ces images, belles et poignantes à la fois, d'un Zatopek sans détour (même sous l'uniforme) grâce à Youtube ICI .







samedi 7 mars 2009

Prix des lecteurs du Télégramme


Voilà, aujourd'hui, la 7éme édition du Prix des lecteurs du Télégramme est lancée!

10 titres sélectionnés qui aiguisent l'appétit du lecteur.


Fleurs de tempête de Philippe Le Guillou, en cours de lecture (le style est léché et la langue poétique!)

Les déferlantes de Claudie Gallay, il m'attend dans ma PAL depuis pas mal de temps et je m'en délecte d'avance!

Les années d'Annie Ernaux, je n'ai plus d'excuse pour en reporter la lecture!

Le soldat et le gramophone de Sasa Stanisic, déjà lu et hautement apprécié!

Le Montespan de Jean Teulé, j'avais adoré "Je, François Villon" donc je pense ne pas être déçue. Les avis sont très partagés, voire controversés, au sujet de ce roman...la lecture n'en sera que plus pimentée. Par ailleurs, ma libraire m'a fait l'article sur ce roman et a titillé ma curiosité!

Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti, inconnu et donc perspective d'une belle découverte.

Même le mal se fait bien de Michel Folco, là aussi, inconnu donc découverte!

Dans la ville des veuves intrépides de James Canon, les billets lus parci parlà sont alléchants et j'ai hâte de me plonger dans cette lecture.

Courir de Jean Echenoz, dont j'ai terminé la lecture hier soir. Mon billet sera bientôt en ligne.

Cours Dajot de Gilbert Gasparutto, également auteur inconnu. Plutôt un roman dit "régionaliste" (pas au sens politique du terme, bien entendu, mais de terroir) que je découvrirai bientôt avec à la clé, peut-être, une bonne surprise.


Comme chaque année, la sélection est éclectique, s'adresse au plus grand nombre tout en permettant de découvrir des romans qui n'ont pas eu l'éclairage médiatique qu'ils méritaient (comment surnager dans la multitude des sorties d'automne, de janvier et de printemps? Les éditeurs se lancent-ils sur les pas de la haute couture et lanceront-ils rentrées littéraires à chaque saison?).

samedi 24 mai 2008

"Maman est folle"

L'Occupation, Paris et sa vie quotidienne, un cours d'art, une rencontre entre un jeune officier allemand et une jeune fille de bonne famille parisienne, Fanny, une liaison et son fruit de la honte.
Les années passent, Fanny élève seule sa fille, Marion. Cette dernière se souvient d'une peur immense, ressentie un jour lointain d'enfance, aux côtés de sa mère: elle avait changé de voix, avait dit d'étranges mots et avait eu un comportement incompréhensible. Puis, Fanny avait disparu quelques temps et Marion prise en charge par des gens inconnus....ses grands-parents.
Marion aime sa mère malgré son étrangeté et son grain de folie. Le silence autour de l'identité de son père lui pèse et elle désire en savoir plus. Peu à peu, au gré des révélations en pointillé qu'elle glane au cours de conversations entre adultes, elle esquisse un début de portrait et lui invente une existence.
Fanny devient de plus en plus étrange, Marion devient une jolie adolescente qui perçoit le dysfonctionnement de ses relations avec sa mère. Elle parvient à mettre des mots sur la maladie de Fanny: maniaco-dépressive. La vie familiale est de moins en moins possible, le combat intense pour conserver une once de normalité. Marion s'accroche fermement aux branches de la raison à mesure que celle-ci quitte sa mère. L'amour peut-il vaincre la folie?
Marie Sizun raconte l'amour et la folie, leur relation trouble et déséquilibrée mais aussi la colère salvatrice d'une petite fille. En effet, Marion a une relation fusionnelle avec sa mère: la vie à deux dans un petit appartement, les sorties au cinéma, petits moments privilégiés et précieux d'une intimité familiale. Elle l'aime même si parfois Fanny parle trop fort, est excentrique et mal habillée: la normalité vécue chez ses grands-parents est ennuyeuse, plate et poussiéreuse au coeur d'un silence ponctué de "Le père de la petite", mystérieux, ou "Elle nous a fait trop de mal...elle est morte pour nous." gifle de mots d'une infinie violence.
Par petites touches, avec des phrases courtes, un rythme parfois saccadé, Marie Sizun peint la désespérance d'une femme à la dérive, tentant de tenir debout pour sa fillette et qui malgré tout son amour provoque l'angoisse et la peur lorsqu'elle se met à chanter, sur un mode grave et bas à la fois, la chanson "Le temps des cerises", celle qui sépare la mère et la fille malgré l'amour et la tendresse.
"La femme de l'Allemand" est aussi un roman sur l'identité, celle qui nous situe dans la société mais aussi dans l'histoire, dans le temps et l'espace. Dans les années 50, il n'est pas facile d'être enfant d'une mère célibataire surtout quand le père est un soldat allemand! Le secret des origines est la seule solution pour ne pas être rejeté, et devient, de fait, une chappe de plomb. Le silence entoure chaque pensée même si des signes distinctifs provoquent la curiosité: Marion est grande pour son âge, elle est blonde et apprend très facilement l'allemand! Marie Sizun explore les relations mère-fille dans un contexte particulier: le mystère des origines, l'absence du père, la figure inconnue et rêvée du père. Tout en émotions, "La femme de l'Allemand" ne sombre pas pour autant (et c'est ce qui en fait sa force) dans le pathos insoutenable: c'est avec délicatesse et sobriété que les moments les plus tragiques sont évoqués: le lecteur est ému, profondément, mais sans inconvenance. Il vit, avec intensité, le dramatique naufrage maternel et la construction, à coup de colères et d'entêtements, de Marion qui ne peut survivre qu'en fuyant et renonçant à sa mère: la liberté psychique passant par la négation d'un amour et d'un attachement profonds à la mère.
Une lecture belle et bouleversante, une histoire d'une force extraordinaire et à l'atmosphère rappelant celle de "Lambeaux" de Charles Juliet.


dimanche 18 mai 2008

Folies sibériennes


Sibérie, 1919, le long de la voie de chemin de fer du Transsibérien, un village perdu au milieu de nulle part, Jazyk et ses habitants, étranges, occupés par une garnison étrangère, la légion tchékoslovaque. Le conflit mondial de 14/18 est bien loin, la Révolution commencée en 1917 bat son plein, les Rouges approchent de cette région isolée de Sibérie.
Régulièrement, les habitants de Jazyk se retrouvent pour participer à des cérémonies particulières. Les hommes comme les femmes, tournent sur eux-mêmes dans une danse virevoltante et folle, danse qui les emporte en transe mystique. Qui sont-ils? Des adeptes d'une secte religieuse où les hommes s'émasculent et les femmes se tranchent les seins, actes qui doivent les rapprocher du monde des Anges, monde d'où sont exclus l'envie, la jalousie, les passions qui ne mènent qu'aux conflits. Leur chef est Balashov, le barbier, un homme qui quitta sa condition mâle suite à une charge désatreuse de la cavalerie russe contre les canons autrichiens...une boucherie sans nom, insupportable.Il ramène avec lui, Samarin, bagnard évadé d'un camp proche du cercle polaire sibérien, oublié par les autorités passées et présentes. Il se dit poursuivi par un autre bagnard, Le Mohican, cannibale! Puis, il y a la mort du shaman: il semble avoir été assassiné, pourquoi et par qui? Peu à peu, une chappe de plomb s'abat sur le village où la folie et la peur se disputent parmi les soldats en errance.
Samarin a un charme certain, une voix douce, un regard éloquent, une dialectique soignée, un verbe convaincant, aussi intéresse-t-il Anna Petrovna, jeune veuve venue s'installer à Jezyk avec son petit garçon. Son histoire est cohérente, belle, pleine d'amour, sa peau semble douce, son corps attirant....Anna succombe à l'attrait de Samarin. Mais qui est vraiment Samarin? Mutz, le lieutenant du capitaine Matula, est chargé de mener l'enquête au plus vite.
La Sibérie et ses paysages blancs et infinis servent de décors inquiétants et sublimes à ce roman où le drame, les drames sont en filigrane. Les drames de la folie de l'amour, des folies de l'amour: la folie du pouvoir, Matula, capitaine dément, souhaite construire un royaume dans l'isolement de cette région, un royaume qui condamnerait ses soldats au non-retour; la folie religieuse, les villageois veulent atteindre en se mutilant un idéal de perfection; la folie amoureuse qui amène Anna à venir au devant de la souffrance, au devant d'un passé qu'elle devrait oublier, la folie amoureuse qui transforme le cannibalisme en acte d'amour pour Samarin.
James Meek, tout en nous rappelant "Michel Strogoff", "Le docteur Jivago" et les romans de Dostoïevski (pour la folie des personnages) et de Tolstoï (pour la fresque historique et le souffle épique du récit), orchestre un récit, presque un thriller, où le sacrifice d'une part de soi prend une force romanesque extraordinaire. Il happe l'attention de son lecteur avant même que l'action ne commence et jusqu'au téléscopage des personnages en une symphonie héroïque des passions échevelées. Le tout dans la blancheur froide, inquiétante de la Sibérie du début du siècle, dans l'ombre angoissante de ses forêts, dans la solitude d'un village oublié du monde. Le train, les rails, sont le cordon ombilical qui rattache ces personnages hors du commun au monde ordinaire, monde qui fait irruption à la fin, deus ex machina régulateur des passions les plus vives. Les échos et les images de la Sibérie retentissent encore après la lecture de "Un acte d'amour".

Un roman surprenant, à la longue scène d'ouverture (une bonne centaine de pages!), à découvrir....une vraie réussite romanesque!

Roman traduit de l'anglais (Ecosse) par David Fauquemberg

Les avis de Moustafette, pascal, marc, TV5




samedi 26 avril 2008

New York, Freud et des crimes

Quatrième de couverture:

"1909 Sigmund Freud est à New York pour donner une série de conférences sur la psychanalyse. Au même moment, une jeune femme de la bonne société est étranglée après avoir été sauvagement torturée. Freud, fatigué, malade, en butte à l'hostilité de l'intelligentsia locale, se retrouve malgré lui impliqué dans l'enquête que mène l'inspecteur Littlemore... Des bas-fonds de Chinatown aux hôtels particuliers de Gramercy Park, ce thriller à l'intrigue impeccable nous plonge dans le New York en mutation du début des gratte-ciel."

Sigmund Freud arrive à New-York pour donner des conférences sur une nouvelle branche de ma médecine, la psychanalyse, loin de faire l'unanimité parmi ses pairs. Il est accompagné par Carl Jung, un de ses disciples, de nationalité Suisse, et de Sandor Ferenczi de nationalité hongroise. Ils sont accueillis par Younger, jeune psychanalyste au brillant avenir, qui tout en admirant Freud n'est pas complètement convaincu de l'omnipotence de l'interprétation sexuelle dans l'analyse des patients. Freud est très controversé par nombre de médecins, notamment les neurologues, qui voient en lui une menace économique: la clientèle essentiellement féminine risque fort d'être plus attirée par la psycahnalyse que les électrochocs ou autres moyens musclés pour guérir des langueurs ou des hystéries. Le lecteur assiste au conflit terrible et muet opposant Freud et Jung dans les ambiances feutrées des chambres d'hôtel: Jung conteste la prohibition universelle de l'inceste et l'interprétation sexuelle de la névrose et de ce fait devient un interlocuteur de choix pour les adversaires de Freud. Freud, malgré cette rivalité intestine, sait que Jung est un rouage essentiel de la psychanalyse et de son expansion: ce dernier est le seul non juif du groupe et est le garant, de ce fait, que la psychanalyse n'est pas une aventure intellectuelle trop marquée....d'ailleurs il en fait son fils spirituel!
Mais Freud est tout sauf le personnage principal de l'intrigue, bien qu'il se retrouve embarqué dans une enquête criminelle. Il est plutôt un catalyseur remettant sur les rails, volontairement ou non, le fil des idées de Younger au sujet du crime commis et de ses conséquences. Freud est aussi le miroir d'une société en pleine évolution économique et industrielle où les idées innovantes, tant matérielles qu'intellectuelles, annoncent une autre vision du monde et des hommes. L'Amérique, la jeune Amérique, industrieuse, productrice de richesses et de pauvretés, déplaît à Freud, l'Européen qui constate que le jeune pays passera, inmanquablement, à côté des subtilités de l'âme humaine en raison d'une avidité d'acquérir et d'éblouir.
Le narrateur du récit est Younger, ce jeune psychiatre gagné aux idées nouvelles qui accueille Freud et ses deux disciples à la descente du transaltlantique. Il s'occupe du cas de la seconde victime, sauvée de justesse, Nora Acton, jeune fille de bonne famille qui a tout les sympômes de l'hystérie et de la persécution. De plus, elle semble atteinte par le syndrome des personnalités multiples. Nora réunit à elle seule une grande partie des maux d'une vie psychique gravement perturbée. Bien entendu, Younger ne peut résister au charme de la jeune fille et en tombe amoureux. Afin de retrouver son agresseur, soupçonné par la police d'être l'auteur du premier crime, Younger secondera l'inspecteur Littlemore et vivra à ses côtés de multiples péripéties plus haletantes les unes que les autres (la descente dans le fleuve à l'intérieur d'un caisson de décompression est absolument angoissant et terrifiant pour les claustrophobes!). Younger croisera le chemin d'un maire épris de gigantisme, d'un légiste désabusé que personne n'écoute vraiment, d'un richissime homme d'affaire, George Banwell, aux côtés pervers insupportables doté d'une épouse, Clara, plus qu'étrange sous une sublime plastique, un interné, accusé de meurtre, faisant le mur le soir et d'un mystérieux triumvirat aux pouvoirs occultes inquiétants.
New York est en plein essor et offre un cadre extraordinaire à l'intrigue policière: on construit partout d'immenses buildings plus hauts les uns que les autres, de gigantesques ponts pour relier l'île de Manhattan avec des techniques inventées pour que le projet puisse être réalisé dans les temps et les termes financiers. New York est tellement bien décrite que le lecteur a l'impression d'être vraiment en 1909, au beau milieu des constructions et de la circulation en mutation: les voitures à cheval côtoient de plus en plus de voitures motorisées, les immeubles en construction avoisinnent les établissements les plus chics, le bruit et la poussière accompagnent les protagonistes.

J'ai particulièrement aimé l'interprétation de Younger d'Hamlet qui est un délice à suivre (je suis une admiratrice des oeuvres de Shakespeare!), même s'il faut être concentré pour ne pas perdre le fil: Hamlet berce les réflexions de Younger tout au long de l'intrigue (on apprend que Hamlet fut au coeur d'un conflit entre Younger et son père) et est la pierre angulaire de l'interprétation non sexuelle d'un personnage (selon la théorie freudienne, Hamlet éprouve le désir secret d'avoir des relations sexuelles avec sa mère). "Etre ou ne pas être...." serait plus à traduire par "être ou sembler" tel est le choix qu'il doit faire. "Ce qui l'irrite le plus, c'est le deuil feint, ces faux-semblants, le port du noir par des gens qui n'ont qu'une hâte: festoyer au banquet de mariage pour ensuite se vautrer dans la couche nuptiale telles des bêtes. Hamlet ne veut rien avoir à faire avec cette société. Il refuse de feindre. de faire semblant. Il est." (p 388)

"Sembler, c'est agir - feindre, interpréter un rôle. Voilà l'explication de toute la pièce, sous nos yeux à tous. ne pas être signifie sembler, et sembler c'est agir. Etre, par conséquent, c'est ne pas agir. D'où la paralysie! Hamlet est déterminé à ne pas faire semblant, ce qui signifie ne pas agir. S'il s'en tient à ce principe, s'il veut être, il ne peut agir. Mais s'il choisit de prendre les armes pour venger son père, alors il agit, et choisit de sembler plutôt que d'être." (p 389)

"L'interprétation des meurtres" est un roman policier où tous les ingrédients sont présent pour construire une intrigue intéressante, haletante malgré quelques longueurs et où le dénouement est inattendu.

Roman traduit de l'anglais (USA) par Carine Chichereau