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lundi 27 septembre 2010

Quand blanchit le monde

Il fait beau, ce 9 août 1945, à Nagazaki, tout est calme,presque serein: Hiroko a revêtu le kimono de sa mère aux motifs d'oiseaux car elle est fiancée à Konrad Weiss, cet allemand si tendre, si rêveur, qui a fui une Allemagne déchirée par la haine et la peur de l'autre, qui a vécu quelques temps à Dehli chez sa soeur avant de poser sa mélancolie et sa poésie sur des carnets roses, ces oiseaux de mots, au Japon, à Nagazaki. Oui, il fait doux d'aimer et d'être aimée, en ce beau matin d'août où la guerre est si proche de sa fin, où l'avenir peut à nouveau se conjuguer. Il faisait beau ce jour-là et le calme accentuait les battements de coeur d'Hiroko, émue par les baisers de Konrad; il faisait beau, puis ce fut un éclat blanc qui effaça le monde dans une blancheur sépulcrale, qui fit voler en une myriade de douleurs la vie d'Hiroko: son kimono s'imprime dans ses chairs, stigmates d'une barbarie venue du ciel, oiseaux noirs incrustés à jamais, dessins indélibiles d'une vie qui ne sera plus jamais la même, celle d'une survivante de l'horreur. La tragédie de Nagazaki fait d'Hiroko une étrangère parmi les siens, aussi, lorsque son père décède (ne se remettant pas de la bombe), part-elle en Inde chez la demi-soeur de Konrad, Elisabeth Burton. Elle arrive dans un pays dont l'atmosphère est celle d'une fin de règne: l'empire britannique est sur le point de tirer sa révérence et en train de plier les ultimes bagages; au Nord, la partition semble de plus en plus inéluctable.
Les Burton en envoyé leur fils Harry  en Angleterre, leur couple est au bord de l'implosion, Hiroko devient le dérivatif nécessaire à l'équilibre factice d'une famille en déroute. Elle trouve en Sajjad Ashraf, l'employé de James Burton, non seulement une oreille attentive et un professeur d'ourdou mais également un homme délicat, attentionné, qui lui redonnera goût à la vie et lui fera découvrir que l'amour peut renaître des cendres.
Il fait froid, ce soir-là, dans la cellule où Raza, le fils d'Hiroko et Sajjad, croupit depuis son arrestation par une police américaine sur les dents à force de courir après d'éventuels terroristes islamiques. L'horreur inimaginable du 11 septembre 2001 plane toujours et encore sur le quotidien des américains. Raza ne comprend pas comment sa vie a pu le mener jusqu'à l'antichambre de Guantanamo. Il se rappelle son enfance à Karachi, cette enfance sous la double appartenance, cette vie où apprendre une langue étrangère coule de source, où sa mère ne porte pas le voile, ne cache pas ses jambes, une adolescence perturbée par l'impossibilité d'obtenir de bonne note en religion, condition sine qua non pour accéder à l'université, une jeunesse écartelée entre la nostalgie paternelle de l'Inde d'avant la Partition et le voile maternel, translucide, de l'après Nagazaki. Une jeunesse ponctuée par l'admiration pour Harry Burton et l'attirance pour la soif d'absolu des moudjahiddins terrés au coeur des montagnes afghanes. Une vie de jeune adulte passée dans le mensonge, à servir dans l'ombre une CIA dépassée par l'ampleur des mouvements islamistes, une vie passionnante, terrifiante qui lui vaut de nombreuses inimitiés.
Il fait noir et froid, le soir où Hiroko comprend que Raza a sombré dans la nasse impitoyable du sens fou de l'Histoire, qu'un simple coup de fil peut briser une vie et un avenir.
"Quand blanchit le monde" est un roman d'une grande force romanesque dans lequel le lecteur se perd et se retrouve avec délectation, entre émotions intenses et larmes au bord des cils. On plonge dans l'univers de la fidélité envers une philosophie de vie et un regard sur le monde, dans l'univers des trahisons pour un idéal ou plus bassement pour une inamitié, on plonge dans l'Histoire d'une région qui n'en finit pas de sombrer dans la violence, l'incohérence et l'aveuglement, on plonge dans l'univers de l'égocentrisme d'une nation qui pense détenir la vérité et n'a de cesse d'imposer son modèle (qui est tout sauf transposable) à l'Autre, on plonge dans l'autisme d'une nation qui ne veut pas voir, et encore moins entendre, la diversité des peuples.
Kamila Shamsie, à l'aide de son merveilleux personnage de femme libre, n'ayant cure des traditions ou des convenances et décidant de toujours rester debout face aux outrages, qu'est Hiroko Tanaka, parvient, avec poésie et subtilité, à interpeller son lecteur sur la lente valse des violences qui rythment la vie des hommes: la Seconde Guerre mondiale ne s'arrête pas aux horreurs des camps de concentration ou de la dévastation provoquée par la bombe atomique; elle entraîne dans une spirale infernale les violences dues à l'intolérance religieuse, au fanatisme des uns et des autres pour atteindre son point d'orgue avec la réaction en chaîne du soutien américain aux Talibans pour bouter l'Armée Rouge d'Afghanistan qui provoque, en une réplique inattendue, le tsunami du 11 septembre 2001 et la chasse à l'homme interplanétaire.
"Quand blanchit le monde" est une très belle découverte de cette rentrée littéraire 2010. A lire sans modération!

Morceau choisi:

"Ce soupir, comme le hochement de tête de Sajjad lorsqu'il dévissait le bouchon du récipient, était tout ce qui restait des disputes passionnées qui les opposaient autrefois. Aux yeux d'Hiroko, la méticulosité était synonyme de bonnes manières. Pour Sajjad, une tasse de thé fumant apportée à un homme au réveil par une femme de sa famille était un élément essentiel du système complexe d'échanges et de courtoisies qui gouvernait la vie d'une maisonnée.
Parfois, quand Hiroko réfléchissait aux premières années de leur mariage, elle ne voyait d'une longue suite de négociations afin de concilier deux conceptions du monde radicalement différentes. Pour lui le foyer était un espace social, pour elle une retraite privée; il ne doutait pas que leur entourage accueillerait son épouse à bras ouverts si elle adoptait leurs vêtements et célébrait leurs fêtes religieuses, mais elle considérait que ç'aurait été hypocrite de sa part et que l'on devait l'accepter telle qu'elle était; il pensait que l'homme devait subvenir aux besoins de sa famille, elle était déterminée à enseigner; il aspirait à un certain confort, elle était une rebelle née.
Maintenant, Hiroko estimait que leur mariage avait résisté au temps, parce qu'ils étaient tous deux capables de respecter sans amertume les accords passés au terme de négociations, quelq que fussent les points sur lesquels ils avaient dû céder. Ils avaient également la chance d'apprécier la compagnie de l'autre plus que celle de quiconque, avait ajouté Sajjad, un jour où Hiroko lui faisait part de ses pensées. Il y a des détails qui aident, avait murmuré Hiroko, plus tard dans la nuit." (p 188 et 189)



Roman traduit de l'anglais (Pakistan) par Karine Lalechère

Livre lu en partenariat avec Ulike  et le site Les Chroniques de la Rentrée Littéraire.
 
 
 
 
(2/7)





Les avis de Pimprenelle et nanagramme  

vendredi 6 août 2010

Et c'est reparti!

2009 voyait l'arrivée d'un nouveau défi littéraire, le 1% rentrée littéraire, organisé par Levraoueg qui a mis entre parenthèses son joli blog; heureusement pour les affamés de défis et de lectures, le flambeau est repris par Schlabaya. 2010 arrive avec une moisson colossale: 731 romans, essais, biographies et autres récits, sont prévus en cette rentrée littéraire.
L'an dernier, entre les acquisitions bienvenues de la médiathèque guingampaise et les divers partenariats, je suis parvenue à mener à bien ce défi (le seul d'ailleurs); aussi, est-ce sans trop d'inquiétude que je me lance à nouveau dans l'aventure.
J'ai déjà lu "La huitième vibration" de Carlo Lucarelli (roman qui, j'espère, aura bonne presse) et "Quand blanchit le monde" de Kamila Shamsie (chronique à paraître après le 25 août), auteure pakistanaise à découvrir. J'espère pouvoir me plonger dans le dernier roman d'Olivier Adam et je suis très curieuse du dernier Alice Ferney (qui m'avait enchantée avec "Dans la guerre").
Clara et George sont aussi de la partie.

mercredi 4 août 2010

Requiem pour une colonie

Le Royaume d'Italie, dernière puissance européenne à s'être lancée dans l'aventure de la colonisation, s'est approprié l'Erythrée, un royaume africain loin d'être moribond. Janvier 1896, dans un XIXè finissant et sous la chaleur torride de cette terre africaine qui plie mais ne rompt pas devant l'envahisseur, les motivations des colonisateurs sont multiples: entre le bourgeois "éclairé" pétri d'idéaux économiques modernes, rêvant de transformer les hauts-plateaux érythréens en jardins de cocagne pour les paysans pauvres, et les militaires qui n'en peuvent plus d'attendre une logistique efficace, débarquent un anarchiste prônant la non-violence, rêvant de faire tomber les fusils en pleine bataille, une jeune épouse, délicate, aux mobiles inavouables, un soldat "inconnu" au langage incompréhensible, berger descendu des Abbruzzes, un Major à l'air dépressif et maladif, un jeune lieutenant, fringant et avide d'affronter le désert, assoiffé de gloire et de destin héroïque, et un brigadier des carabiniers, lancé à la poursuite d'un tueur d'enfants. Ils posent le pied sur une terre brûlante où les sous-officiers sont passés dans l'art de la magouille avec un incroyable cynisme, où des paires de jumelles et des fusils peuvent disparaître et se retrouver là où on s'y attend le moins. Ils débarquent sur un morceau d'Italie où les colons traînent leur mal du pays entre l'alcool et les palabres idéologiques autour du progrès apporté aux populations africaines. Autour de ce microcosme, dans la poussière, danse une fillette, imperturbable, et se promène, sensuelle et dangereuse, une sculpturale Africaine dispensant autant ses charmes de féline putain que de mystérieuse sorcière...ces deux figures féminines, fils métaphoriques d'une colonie qui n'accepte pas le joug de l'envahisseur et encore moins sa civilisation. Elles annoncent la fameuse bataille d'Adoua, scellant de terrible et cruelle manière la première défaite d'une armée blanche, européenne, face à une armée africaine; elles annoncent un monde qui lentement se meurt, celui des empires coloniaux, celui d'une modernité qui corrompt tout ce qu'elle touche. "Nous avons cru nous imposer à quatre bédouins achetés avec de la verroterie et en fait nous sommes allés casser les couilles à l'unique grande puissance africaine, chrétienne, impérialiste et moderne. Même des timbres, il avait fait imprimer, le Négus." (p 401)

J'ai aimé les descriptions d'une Afrique belle mais sans pitié dans sa révolte: la longue marche de l'armée de volontaires italiens à travers un pays de rocaille, de gorges montagneuses abritant de minuscules oasis de vie et d'amour, de dunes où les arbres revêtent une signification religieuse et spirituelle; longue marche qui aboutit à un affrontement d'une violence égale au besoin d'une liberté jugulée par le colonisateur, au nom de l'apport d'un progrès, écran de fumée masquant l'ego malmené d'une nation européenne à la remorque de ses pairs.
J'ai été émue par la danse de la fillette, danse dans la poussière, regardant Vittorio droit dans les yeux; émue par la rencontre insolite, mais au final naturelle, entre Sciortino, le berger des Abbruzzes, et la femme du haut-plateau (qu'il appelera Sebeticca, croyant que ce mot, "ta femme", est son prénom), âme isolée au milieu de nulle part, apportant un soin jaloux à un plant de fève dans un geste qui attendrira l'Italien "oublié" une fois de plus par les siens. Une rencontre des sens, une rencontre de deux êtres différents qui par delà les mers ont des gestes similaires pour que la terre leur offre ses richesses nourricières. Deux taiseux qui se parlent avec leur corps, avec leurs offrandes, ces gestes séculaires pour s'apprivoiser, se connaître, s'aimer et partager. La découverte de l'amour charnel par Sciortino est ponctuée d'expressions des Abbruzzes, de son dialecte de berger, racines avec lesquelles il se forge des images et tente de comprendre cette terre lointaine, pourtant si proche, et inconnue.
Comme dans toute rencontre violente entre deux conceptions du monde, entre deux civilisations, entre deux peuples, le fil ténu de la frontière vole en éclat par la grâce du métissage, né, parfois, d'une envie de connaître l'autre, d'un désir d'aimer l'autre et de l'apprivoiser, d'une soif de construire un ailleurs avec l'autre. C'est ce que vit le capitaine Branciamore, comme bon nombre d'officiers italiens, aux côtés de Sabà, sa "Madame", son amour des terres lointaines qui lui a fait oublier sa première famille. C'est ce qu'expérimente Sciortino, dans son Eden isolé, entre une maisonnette, un plant de fève, un puits, et une paysanne. Sans affectation, avec un naturel éblouissant et sensuel....un rêve humaniste qui se fait chair dans l'enfantement.
J'ai été charmée par les chapitres intitulés "Histoire de..." et "Photographies", parenthèses essentielles dans la trame du récit: les premières donnent de l'épaisseur aux personnages principaux, les secondes, instantanés figés sur des clichés sépias, sont les témoignages d'un siècle qui s'éteint dans la douleur, sont les traces d'un temps subtilement révolu, celui des empires voués au déclin: la Madame et son officier, deux soldats vaincus à la bataille d'Adoua, une vue de Massaua, le port où commencent et s'achèvent les destins. Les pauses photographiques sont scandées par la notation de la technique employée, discret, presque invisible fil dans le tissage d'une histoire, le fil du progrès, de la technologie, de l'écrit qui complète l'oralité dans la transmission du passé. Ce sont les souvenirs d'une époque exhumés de vieille malles oubliées dans les greniers, par l'auteur, regard d'aujourd'hui sur un lointain hier. Les points de vue se croisent, se mêlent, pour écrire des fils de vie qui s'inscrivent dans l'histoire des civilisations: "La huitième vibration" est un roman où l'épopée se lit au travers de destins ordinaires, un roman où la nature humaine accompagnée de ses aspirations, des rêves et ses motivations, se décline dans toute sa diversité sous le soleil de plomb d'Erythrée, et avec les accents multiples du royaume d'Italie; un roman au cours duquel sonne, sourdement, le glas d'un monde: "[...] Ceci est la terre de la huitième vibration de l'arc-en-ciel: le Noir/ C'est le côté obscur de la lune, porté à la lumière/ Dernier coup de pinceau du tableau de Dieu" (Tsegaye Gabrè Mehdin in "Home-Coming Son")... exergue à l'envers choisie par l'auteur.
"La huitième vibration", de Carlo Lucarelli, est un roman décliné sur plusieurs tons, le roman policier, le roman d'aventure, l'histoire d'amour, le roman d'initiation et l'épopée, qui, d'entrée, débarque le lecteur au milieu du bruit, des senteurs, de la moiteur nocturne peuplée d'insectes, de la chaleur torride et de l'humidité d'une Afrique qui se découvre et se cache derrière les voiles masquant sommairement une nudité conquérante. Dès les premières pages, les sens du lecteurs sont sollicités pour partir à la rencontre des personnages et de leur histoire et embarquer dans un fabuleux récit de voyage.

Roman traduit de l'italien par Serge Quadruppani



Je remercie la librairie Dialogues (Brest) pour cette très belle découverte littéraire!

NB: parution de ce très beau roman le 19 août 2010




(1/7)

jeudi 13 mai 2010

Le veilleur de nos anges s'appelle Alex

Alex est un jeune étudiant en histoire qui ne souhaite dépendre de personne, surtout pas de sa mère et encore moins de son père (avec lequel il n'a jamais vécu). Or, l'argent file plus vite que ne s'alimente son compte en banque malgré la bourse universitaire et le spectre d'une année ratée malmène son sommeil et assombrit ses espoirs. Quel petit boulot d'appoint peut-il espérer pour garnir son réfrigérateur? Etre embaucher dans un fast-food avec des horaires impossibles et une fatigue l'empêchant d'étudier? Finalement, Alex, sur une idée de sa boulangère, se lance dans l'aventure du baby-sitting, moins contraignant que les cours particuliers, moins usant qu'un job au fast-food...mais les gens peuvent-ils faire confiance à un jeune homme plutôt qu'à une jeune fille? Néanmoins, s'armant de courage, il dépose son annonce à la boulangerie du quartier; il est loin d'imaginer que ce geste lui fera vivre des rencontres aussi étonnantes qu'émouvantes, aussi improbables qu'enrichissantes, d'autant que, très vite, Alex remporte un vif succès auprès des familles et de leurs enfants. C'est ainsi qu'il débarque dans l'univers du couple de boulangers et de leurs garçons, de Marc, le prof de français séparé de son épouse par des kilomètres, et de ses filles, d'Irina la belle jeune mère d'origine russe, d'Emile, l'enfant roi d'un couple de garagistes, et de ses parents, et de Marion, la jolie étudiante excentrique et volage.
Au fil des baby-sittings, Alex tisse des liens avec les parents des enfants: Marc qui a un besoin intense de s'épancher, de discuter après ses soirées du mardi; Mélanie, la boulangère, qui cache sous ses airs de jolie idiote ses fringales de littérature et d'imaginaire; les parents d'Emile, enfant de trois qu'il a sauvé de la mort par étouffement lors d'une crise d'asthme, qui lui offrent une voiture et une reconnaissance éternelle pour avoir sauvé leur unique enfant, celui qu'ils ne pensaient ne jamais avoir. Peu à peu, Alex devient un cristalliseur, un passeur d'émotions, de pensées secrètes, une oreille attentive, neutre et essentielle, une oreille qui écoute et qui entend les mots et les maux dissimulés par la pudeur et la douleur.
Alex est aussi celui qui perçoit ce qui se fêle dans les cris incessants du bébé des voisins du-dessus, cris épuisants pour les jeunes parents paraissants démunis et dépassés par leur enfant; d'ailleurs, pourquoi ne font-ils pas appel à un baby-sitter? Le bébé en pleurs est un fil conducteur du roman, fil qui en se cassant, un soir d'anniversaire, fera basculer le monde d'Alex et de ses employeurs: d'un coup, d'un seul, une vérité douloureuse précipite les évènements et fait remonter à la surface tout ce que chacun souhaitait voir rester enfoui.
"Le baby-sitter" est un roman qui commence sur un mode humoristique, plaisant, qui trouve sa vitesse de croisière sur une note de tristesse et de quête de soi, pour s'achever sur la réalisation d'un rêve. Le lecteur se dit, en lisant les première pages, que l'histoire est bien gentille mais ne casse pas trois pattes à un canard et, doucement mais sûrement, s'aperçoit qu'elle est tout sauf anodine et mièvre: l'essence de la condition humaine sort de la chrysalide des petits évènements pour commencer à voleter lorsque le grain de sable, les cris du bébé que l'on n'entend plus, enraye la machine bien huilée d'un quotidien aux apparences lisses bien trompeuses. Les rêves et aspirations de tout être humain se taisent trop souvent, étiolent la joie pour éroder une raison qui peut basculer brutalement dans une folie furieuse ou un abattement muet.
"Le baby-sitter" est un peu le roman d'un monde qui tente, vaille que vaille, de tenir contre vents et marées, celui de ceux qui s'accrochent aux branches tant qu'ils le peuvent et grapillent les morceaux de bonheur quand ils peuvent s'en saisir....bouts de rêves, brins d'espoirs, brindilles imaginées s'envolant au cri, primal, d'une folle course sur une pente que l'on dévale à corps perdu, sans penser à autre chose qu'à son envie de crier pour le plaisir de crier.
Jean-Philippe Blondel réussit, une fois encore, à dessiner, d'un trait aux douces apparences, des personnages loin d'être uniformes et manichéens. Sous ses mots, ils reflètent une réalité que l'on vit au quotidien, entre douceur et douleur, entre courage et démission, pouvant franchir la ligne rouge sans que l'on sache pourquoi ni comment. Alex, Marc, Mélanie, Irina, Marion, Bastien et les autres sont autant de portraits de notre société protéiforme oscillant entre individualisme forcené, curiosité de l'autre, et don de soi désintéressé: avec eux, la gamme d'une humanité en quête d'un bonheur intime, est déclinée avec tendresse et justesse. J'avais déjà beaucoup apprécié le regard de Blondel sur notre monde avec "Accès direct à la plage" et "This is not a love song", et une fois encore, il est parvenu à me surprendre et à regarder ses personnages, bouts d'humanité, avec une tendresse acidulée: sous une apparence de bluette, c'est un conte cruel qui nous est, finalement, narré (même si l'optimisme est présent).



Les avis de Laurence  Incoldblog   Thom   Cuné  keisha  amanda   tamara   leiloona  

jeudi 11 février 2010

Marie-Madeleine du XXIè siècle


Paris, un jour au XXIè siècle,siècle qui voit les bouleversements climatiques chambouler les paysages quotidiens, les prériodes de sécheresse succèdent aux trombes d'eau, les étés sont brûlants et sec, le reste de l'année, les fleuves et les rivières s'étendent hors de leur lit, le Zouave est immergé, la Seine prend ses aises et déverse ses détritus. Une jeune femme descend du Sacré-Coeur pour rejoindre Notre-Dame, aimantée par un étrange appel. Elle achète un flacon de son parfum préféré, le nard, son luxe intime et inamovible, regardant avec compassion les grandes bourgeoises gonflées au silicone et remodelées par le bistouri d'une dictature de l'apparence, conditionnées par le besoin superflu de l'avoir et de l'argent, vénalités désolantes et futiles. Puis, elle rejoint un groupe d'hommes et de femmes et s'approche d'un jeune homme pas comme les autres: de lui émane une grande spiritualité, elle débouche son flacon de nard précieux , l'oint de cette eau parfumée et lui essuie les pieds avec ses cheveux dénoués . C'est le Christ revenu parmi les hommes, elle est Marie-Madeleine, l'épouse et la maîtresse, celle qui l'a reconnu entre les hommes.

Alina Reyes, entre le Ier et le XXIè siècle, promène son lecteur au coeur d'une Bible revisitée, au coeur d'une spiritualité que la modernité galopante a endormie. Elle fait revivre une Marie-Madeleine éprise d'un Christ, au-delà du charnel, éprise d'une envie d'un ailleurs où le matériel n'est plus une base du désir... et pourtant, Dieu sait combien elle aime les hommes, leurs corps, leur sueur, leurs maladresses comme leurs tendresses, leurs solitudes et leurs désirs. Le lecteur se laisse emporter dans le flux d'une croisade sur les chemins de Lourdes et Compostelle; il se laisse aller dans un élan de frugalité, de hiérachisation des besoins essentiels, d'abandon de tout ce qui peut parasiter l'envol vers un appel à la spiritualité recentrant l'homme au coeur de son essence même.

L'héroïne, Marie-Madeleine moderne, est d'une sensualité envoûtante et d'une beauté chatoyante tout en restant humble et simple: elle sacrifie sa chevelure, emblème de la féminité splendide et charnelle, pour mieux accompagner le message du Christ. D'ailleurs, son sacrifice expiatoire a-t-il réellement servi? Les hommes ont-ils retenu la leçon du don de soi de l'homme sur la croix? Lorsque cataclysmes, égoïsmes, violences et ténèbres engluent l'humanité dans un asservissement au toujours plus, on peut se poser la question!

"Souviens-toi de vivre" est un roman qui m'a laissée perplexe par son argument littéraire inattendu et un certain flou dans le déroulement du récit. Pourtant, l'écriture, le style de l'auteure sont suffisamment agréables pour donner envie de continuer à accompagner les personnages, de savoir la fin de leur histoire, de leurs interrogations. Un peu déconcertée par la tournure de l'intrigue, j'ai décidé de me laisser porter (afin d'aller jusqu'au bout du roman) par l'atmopshère du roman, par les images en filigrane d'une société perdue dans l'immensité de l'abondance, dans l'abîme de la superficialité et de l'individualisme, par le romanesque (est-ce iconoclaste de parler de romanesque au sujet de la quête du Christ?) des héros, personnages aspirant à autre chose que cette matérialité qui ronge le monde et le détruit chaque jour un peu plus. Je me suis positionnée un peu comme devant un tableau ou une installation d'art moderne: saisir un fil conducteur, même infime, et laisser libre cours à la démabulation de l'imaginaire, de la sensibilité que l'on a au fond de soi.

Ai-je aimé ou pas ce roman? Je serais bien en peine de formuler avec précision mon sentiment! J'en garde une émotion due à l'écriture sensuelle, mais sans ostentation, aux réminiscences de mes lectures de cathéchisme, celles des classiques, au souvenir de mes cours d'histoire de l'art et des religions lors de mes études universitaires...ces mille et un petits riens, construits au fil du temps, qui remontent à la surface pour éclairer une lecture qui semble, a priori, échapper à la compréhension.

"Souviens-toi de vivre"....une expérience indicible?




Les avis de

Merci à Ulike.net   pour cette lecture surprenante.
 
 
 
 
"La Madeleine chez le Pharisien" Jean Béraud (1891) 
 
NB: Christ sous les traits de Albert Duc-Quercy (1856-1934), journaliste socialiste Simon le Pharisien sous les traits de l'écrivain Ernest Renan (1823-1892)