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samedi 1 janvier 2022

Une erreur judiciaire

 


« En Norvège, un serial killer, enlève des enfants, les enferme dans une cave, puis abandonne leur cadavre aux parents avec cette note: "Tu as eu ce que tu méritais." Le duo Vik et Stubø, l'un inspecteur principal., l'autre profiler expérimentée, mène l'enquête. Alors que les fausses pistes se multiplient, le tueur va toujours plus loin dans l'horreur. »


Inger Johann Vik, psychologue et juriste, décide de venir en aide à une autre juriste, Alvhild Sofienberg, clouée sur son lit de douleur de vieille dame en fin de vie, ancienne juriste qui n'a de cesse de prouver l'innocence d'un homme condamné pour un meurtre qu'il n'a pas commis.

Inger Johann compulse le dossier conséquent prêté par Alvhild et se prépare à partir aux Etats-Unis, dans une petite ville de la côte est, où vit Aksel Seier, injustement emprisonné. C'est l'ex-mari d'Inger qui a retrouvé sa trace.

Dans le même temps, un serial killer kidnappe de jeunes enfants avant de les restituer, morts, à leurs parents dans des colis macabres agrémentés par quelques mots, d'une horreur absolue, « Tu as eu ce que tu méritais ». Seule, une petite fille, Emilie, est présumée vivante car toujours pas restituée à son père.

Entre en scène l'inspecteur de la Kripo (police criminelle norvégienne) Yngvar Stubo, à la recherche de l'aide d'un profiler. Il sait qu'Inger a passé plusieurs mois aux Etats-Unis, au FBI, pour suivre des études de psychologie criminelle.

Après quelques réticences dues à son travail de recherches en cours concernant dix crimes perpétrés en Norvège entre 1950 et 1969 dont les auteurs présumés ont toujours clamé leur innocence, Inger accepte de mettre ses compétences de psychologue criminelle pour aider à cerner le profil du tueur et tenter de le neutraliser.


Anne Holt construit son roman autour de deux enquêtes espacées dans le temps ce qui peut être déroutant au début. Les passerelles entre les deux affaires sont constantes comme si un fil ténu les reliait, fil difficile à percevoir pendant la majorité du roman. L'auteure les parsème, avec grande discrétion, au cours des chapitres. Bien entendu, le fil d'Ariane sera dénoué à la fin car, c'est bien connu, le tueur le plus aguerri commet toujours une erreur qui le fera tomber.


Dans « Une erreur judiciaire », premier roman que je lis d'Anne Holt, plusieurs sujets sont abordés comme la maltraitance envers les enfants, l'acceptation de la différence de son enfant, les souffrances qu'un enfant différent peut subir ou pire son « utilisation » pour couvrir un acte grave. Un enfant peut-il se remettre des maltraitances subies ? A-t-il une capacité de résilience afin de se reconstruire ?

Elle dénonce également la tendance contemporaine des chaînes d'informations continues à courir après le sensationnalisme quitte à provoquer indirectement une catastrophe. Ainsi la course poursuite entre la police, le tueur présumé et les équipes de télévision, qui devient le dénouement de l'enquête. Les quelques mots d'un journaliste donnent la chair de poule car irrespectueux envers le drame qui s'est joué sous le regard des caméras. Le système judiciaire norvégien, comme beaucoup en occident, a du mal à ne pas se retrouver sous les feux du voyeurisme choquant des médias.


« Une erreur judiciaire » est le premier opus des enquêtes d'Inger Johanne Vik et d'Yngvar Stubo, ce qui peut expliquer le déroulement, un peu chaotique, de l'intrigue. J'aurais aimé que les deux enquêtes soient plus décortiquées afin que le roman gagne en profondeur.

Malgré cela, j'ai passé un bon moment de lecture, sans être confrontée aux descriptions horribles des meurtres commis. Elles sont simples et touchent en peu de mots au but : le lecteur peut appréhender l'angoisse horrible des enfants séquestrés, l'horreur de ce qu'ils vivent alors qu'ils ont été arrachés à la sécurité de leur foyer.

D'ailleurs, c'est un point appréciable que l'absence du côté gore de l'enquête, sans effets invitant à la surenchère d'angoisse ou de peur.

Traduit du norvégien par Alexis Fouillet


Quelques avis :

Babelio  Polar zone livres  Mes polars et le reste  Sens critique

Lu dans le cadre




samedi 12 décembre 2020

Education musicale

 


Aksel Vinding est un adolescent féru de musique classique, encore lycéen quand commence le roman. Il a un groupe d'amis musiciens, tous pianistes comme lui. Ils rêvent de se lancer, de devenir célèbres et pourquoi pas solistes.

Le lecteur est envoûté par la présence des œuvres de Bach, Chopin, Beethoven, Ravel, Schubert et Rachmaninov. Il entend leur musique, il suit leur rythme, l'intensité des émotions qu'ils dégagent.

Il s'attache très vite aux jeunes gens foisonnant de projets et de rêves. Ils s'aiment, se soutiennent tout en étant en concurrence.

Nous sommes à la fin des années soixante en Norvège, à Oslo, c'est l'époque où groupes de rock américains et britanniques enfièvrent la jeunesse avide de liberté. C'est l'époque de la conquête de l'espace et du premier pas de l'homme sur la lune.

La vie de Aksel n'est pas toujours rose : il n'est pas vraiment proche de sa sœur aînée Cathrine, ses parents ne s'entendent plus, sa mère s'alcoolise sans cesse pour oublier la vie qu'elle aurait aimé vivre et qu'elle n'a pas. C'est elle qui initie son fils à la musique classique et au piano. C'est elle qui lui insuffle le rêve de devenir concertiste. C'est elle qui veut pour lui un avenir brillant loin des fiascos immobiliers répétés du père.

La vie n'est pas rose sans être sordide pour autant. Jusqu'au jour du drame : la noyade de sa mère lors d'un pique-nique trop arrosé, le point d'orgue d'une famille à la dérive entre incompréhension et jalousie.

A partir du décès maternel Aksel s'éloigne du lycée pour finir par ne plus y mettre les pieds et faire une croix sur l'obtention du baccalauréat. Il perd pied longtemps avant de se raccrocher à la musique : il doit répéter et travailler dur pour se présenter au concours du « Jeune maestro ».

Le roman est celui d'un apprentissage où joies et douleurs s'entremêlent pour s'accorder sur la partition de la vie du jeune Aksel. Il apprend le deuil, l'amour, l'amitié qui transcende les ambitions, les meurtrissures intimes qu'une famille peut porter à une jeune fille ou encore les petits riens, les leçons auprès des pédagogues talentueux ou simplement bienveillant, ou les drames du quotidien.

Aksel et attiré par une étoile, Anja aussi mystérieuse que belle et talentueuse surveillée de près par un père possessif et implacable quant au plan de vie qu'il a décidé pour sa fille unique. Un père omniprésent avec un côté vampire tellement éloigné de l'attitude de son père. Peu à peu, l'empreinte exercée par le père d'Anja devient presque de la maltraitance : Anja s'étiole au fil des mois.

« La Société des Jeunes Pianistes » est un roman d'une grande délicatesse sur l'adolescence et l'entrée dans la vie adulte. Le rite de passage ? Un concours puis les débuts. Rebecca Frost et Anja Skoog en feront les frais avec un retour d'expérience différent. Rebecca se détourne de l'ambition de devenir une pianiste célèbre pour mordre la vie à pleine dents, la vivre intensément sans meurtrir dos et doigts à répéter sans relâche sonates et concertos sur un Steinway. Quant à Anja, elle deviendra évanescente au point de n'être qu'une ombre dévorée par l'ogre qu'est son père.

Le roman est un concerto dont les différents mouvements font vibrer le lecteur au rythme des émotions ressenties par ses jeunes héros. La fin est une ouverture pour un autre mouvement, un allegro espère le lecteur.

J'ai beaucoup aimé l'écriture de Ketil Björnstad, fluide comme un traîneau glissant sur la neige, subtile et onirique. D'aucuns trouveront qu'il y a des longueurs, or ces dernières sont importantes car elles contiennent ce que ressent, au plus profond de lui-même, le jeune héros en proie aux atermoiements de l'adolescent face à l'amour, à la sexualité et à ce qu'il doit faire de sa vie d'adulte. Je lirai avec plaisir le second tome "L'appel de la rivière".

Quelques avis:

Babelio  Sens critique  Dune  Les deux bouquineuses  Violette  Papillon  Nad  A propos des livres  Larsinette

Extrait de l'oeuvre musicale de l'auteur Ici


Lu dans le cadre:



vendredi 15 juillet 2016

C'est l'été, vite un rafraîchissement norvégien!

Norvège, archipel du Svalbard au Cercle Polaire. Longyearbyen, la capitale, vit au rythme de la nuit polaire et de sa mine de charbon.
Tout le monde se connaît, tout le monde se croise et se côtoie. Qu'on y vienne pour quelques mois, quelques années ou tout une vie, ce bout de terre, au goût de confin du monde civilisé, laisse son empreinte.
La ville porte encore les blessures du dernier accident mortel de la mine. Un mineur, Per Leikvik en a réchappé en abandonnant au fond une partie de lui-même. De mineur expérimenté, il est devenu l'idiot du village, solitaire, décalé et inquiétant.

Tout est de glace et encore de glace dans cette nuit polaire qui n'en finit pas. Tout est étrange, angoissant et pesant : la nuit de la mine, ses boyaux anciens où erre le « sixième homme », ombre parmi les ombres, au plus profond de la terre; la nuit polaire en surface. Au milieu, des hommes et des femmes avec leurs émotions, leurs histoires, leurs peurs, leurs soucis. Des enfants qui jouent à cache-cache, qui jouent au métier de leur père. Des dames oeuvrant dans les associations, tricotant, cousant, cuisinant et épiant tout et rien. Les balades en motos-neige, brisant le silence polaire, les ours blancs, les rennes convoités par des gens sans scrupules. Tout semble lisse, sans histoire sauf qu'il n'en est rien.

La banquise est un personnage important au même titre que la mine : autour de ces pôles s'articulent la vie, les vies plus ou moins débridées des protagonistes. 
Le noir de la mine rempli de suie, de poussière, d'excavations, d'aspérités luisantes, de veines minérales, est un océan profond au-dessus duquel craquent les glaciers ; le bleu sombre de la nuit polaire irisant la glace, bien qu'à l'air libre, oppresse tout autant : le froid, l'immensité solitaire et uniforme étouffent un lecteur pris dans une tourmente glaçante tant elle est insidieuse et discrète.

Le roman imbrique plusieurs histoires, histoires impliquant divers personnages que la narration reliera entre eux au fil des chapitres.
La vie sur cette île est difficile pour celui ou celle qui n'y est pas né. Le manque de luminosité affecte le corps, les sens, l'âme : on en sort fortifié ou on plonge dans la dépression ou la folie.

Ella, la fille du nouvel ingénieur disparaît sans laisser de trace. On imagine le pire d'autant qu'il y a la présence de « l'homme aux bonbons ». Elle sera le fil conducteur d'une narration construite comme une chorale : des solos, des choeurs, des réponds, des reprises, des duos, le tout avec harmonie et dissonances bienvenues.
Autour d'Ella, le lecteur croisera les parents et leur histoire, une femme trompée par son mari, une épouse volage, des contrebandiers, un chercheur spécialisé dans la sauvegarde des hardes de rennes sauvages, une fête de la lumière, des policiers, des commères. 
Aucun personnage n'est privilégié car chacun apporte sa pierre à l'édifice qui se construit sous les yeux du lecteur, pas d'indice caché à la vue de tous. 
Alors, pourquoi ce roman est-il prenant ? Parce que le suspense est instauré avec habilité et originalité: l'auteure laisse son lecteur maître de ses suppositions, de ses déductions, de son enquête. A lui de relier les événements relatés au présent ou au passé, plus ou moins proche, à lui de se laisser guider par son expérience de lecteur. D'emblée, il sait que le « sixième homme » sera à l'aune du mythe minier, l'ombre parmi les ombres d'où jaillira une partie de la lumière.
Chaque personnage apporte un élément du décor, participe à l'atmosphère particulière de la vie au Cercle polaire.

Monica Kristensen a réussi un excellent roman policier sans action trépidante, sans effets de manche alambiqués, elle a narré un quotidien perturbé par un concours de circonstances qui engendre un enchaînement d'actes et de situations qui tiennent en haleine. La chute est très surprenante, d'une efficacité redoutable.

« Le sixième homme » est un roman dans lequel on entre intrigué et dont on ressort avec des sensations multiples produites par l'ambiance polaire décrite avec brio par l'auteur. Le lecteur étranger à ces paysages se sent un peu chez lui sur l'île de Svalbard.

jeudi 12 février 2009

Moiteur thaïlandaise


Harry Hole reprend sa petite vie où l'alcool, en dehors du service, le maintient en apnée. Son retour d'Australie, où il a laissé le souvenir douloureux d'un amour perdu, lui donne une étrange aura parmi ses pairs. D'ailleurs, sa hiérarchie fait appel à lui pour une mission (impossible?) à l'étranger, à Bangkok où la police a retrouvé l'ambassadeur de Norvège trucidé dans un hôtel de passe. L'enfer étant souvent pavé de bonnes intentions, "on" espère en haut lieu que notre Harry Hole se perdra dans les langueurs de la boisson et ne mènera pas à bien l'enquête. Seulement, c'est sans compter sur l'opiniâtreté de notre inspecteur ni sur sa volonté d'en finir avec l'alcool.
Dim, une jeune prostituée vendue par ses parents, arrive au rendez-vous fixé dans un hôtel. Après avoir patienté un moment, elle se rend à la chambre de son client et là, horreur, celui-ci gît sur le ventre, un poignard ouvragé dans le dos. Cet homme n'est pas n'importe qui, c'est Atle Molnes, l'ambassadeur de Norvège, intime du Premier Ministre en place: oups, surtout ne pas ébruiter le drame, histoire que les divers tabloïds n'en fassent leurs choux gras. Qui a bien pu en vouloir à notre ambassadeur? Il ne semblait pas avoir de mauvaises fréquentations et pourtant, la police retrouve dans le coffre de sa voiture du matériel pédophilo-pornographique!
Au coeur d'un Bangkok engoncé dans un brouillard de pollution, dans un trafic routier abracadabrant où la moiteur du climat se dispute aux éffluves des pots d'échappement, Harry Hole glane le moindre petit indice, rencontre la communauté "farang" (la communauté blanche occidentale) et ses petits arrangements entre amis. Quand l'économie galopante, où la promesse de profits est un chant irrésistible, se mêle à la finance virtuelle de la Bourse, à la politique, au drame du tourisme sexuel, le cocktail est explosif....surtout lorsque un ancien des commandos joue les paparazzi.
Après son "Australie", Jo Nesbo nous fait part de sa "Thaïlande" et pointe du doigt les dégâts humains provoqués par l'argent du sexe, ou plutôt des sexes: en quelques rapides scènes, Nesbo, à travers le regard de Harry Hole, montre combien est impardonnable, injustifiable les violences physiques et psychologiques exercées sur les enfants que la société prostitue sans aucun remords. Qu'il est difficile de mettre en place un partenariat judiciaire entre les pays occidentaux et la Thaïlande afin de juger, dans leur pays, les ressortissants occidentaux convaincus de pédophilie! Ce crime qu'est cette dernière est celui qui révolte le plus notre conscience d'être humain car c'est un tabou insupportable que certains, parce qu'ils ont de l'argent et le pouvoir qu'il confère, brisent sans aucun sentiment de faute! La scène où Harry Hole apprend l'existence du code connu de tous les amateurs d'enfants, à savoir la "vente" de chewing-gum signal que l'enfant qui le propose est à acheter, est d'un sordide indicible....les tripes se tordent et la nausée gagne (ma féminité et mon instinct maternel sont tapis sous les mots). Un des bons points de l'enquête de Hole est que la pornographie, cliché thaïlandais s'il en est, est suggérée, subtilement, au gré de quelques scènes et non déballée outrageusement.
Cependant, le marché sexuel des enfants est loin d'être le seul domaine de rentabilité: la finance, sur laquelle plane l'ombre de la mafia, est une industrie où fleurissent malversations et compromissions. Jo Nesbo réussit à jongler, brillamment, avec toutes ces données pour bâtir une intrigue des plus prenantes au cours de laquelle il promène Harry Hole (et le lecteur) dans un enchevêtrement très complexe d'indices et de fausses pistes. En effet, le coupable n'est pas celui auquel on pense...le dernier chapitre, comme dans "L'homme chauve-souris", explose son dénouement dans un enchaînement inattendu: le lecteur qui n'a pas suivi la totalité du raisonnement de Harry Hole est emporté dans la cascades d'évènements qui dénouent les fils de l'intrigue. Certains diront que c'est frustrant, d'autres trouveront que ce parti pris de l'auteur ne peut qu'inciter à redécortiquer l'écheveau et tenter de lire entre les lignes, d'écouter les non-dits afin de retrouver le fil conducteur. L'indéniable est que l'enquête thaïlandaise de Hole tient la route, sans fioritures agaçantes, avec juste ce qu'il faut de machiavélisme pour faire tourner en bourrique le lecteur, et que l'auteur nous donne la possibilité de cerner un peu plus la personnalité de son héros: Hole devient plus proche et plus attendrissant...pour notre plus grand plaisir!

Roman traduit du norvégien par Alex Fouillet



mardi 30 décembre 2008

Le dit de Dina

De Herbjorg Wassmo je n'avais lu que "La véranda aveugle", "Le livre de Dina" me donnait l'occasion d'aller plus avant dans l'approche de son univers. Yueyin initiatrice de cette lecture ne peut qu'être satisfaite de m'avoir fait plonger dans une trilogie aux accents épiques et au rythme d'une intense poésie.
Norvège, XIXè siècle, bords de mer, le Grand Nord n'est pas si éloigné que cela, Bergen est à une épique traversée de Reinsnes. Dina, jeune femme fougueuse, imprévisible, sauvageonne beauté, regarde les restes d'un traîneau tombé dans la rivière impétueuse: Jacob, son mari gît désarticulé. L'étalon noir,Lucifer, effrayé, s'est cabré et presqu'en fuite. Dina est muette, glacée: est-elle coupable ou n'est-elle qu'une victime?
Le récit de sa vie et son destin exceptionnel commence à rebours: elle est encore une enfant, la fille du commissaire, personnage important de la région, et joue dans la cour. Pas très loin de là, sa mère et les servantes s'occupent de la lessive; une grande lessiveuse remplie d'eau bouillonnante attend sa nourriture de tissus à laver. Un moment d'inattention, une envie de facétie vont sceller le destin de la petite Dina: en jouant avec le loquet de la lessiveuse, elle provoque un drame qui la suivra toute sa vie; sa mère perd la vie dans d'atroces souffrances en voulant sauver sa fille et en recevant sur elle l'eau bouillante de la lessive! Le père, éperdu de chagrin ne supporte plus la présence de sa fille qui ne fait que raviver sa peine. Aussi, Dina va-t-elle grandir malgré elle, malgré les adultes, dans la solitude et aux côtés des filles et garçons de ferme. Pourtant, Dina n'est pas seule: Hjertrud, sa mère, est à ses côtés, elle lui apprend à nager, elle la suit jour et nuit, fantôme au visage rayonnant et apaisé. Une étrange symbiose de construit entre Dina et l'esprit de sa mère, entre Dina et ses disparus.
Dina est une sauvageonne, papillon indiscipliné, poulain rétif et pourtant se laissant bercer par la musique du violoncelle et le chant des chiffres. Jusque dans l'amour, elle est d'une brusquerie mordante et griffante: y aura-t-il un jour un homme pour dompter cet être épris de liberté? Jacob y est presque parvenu, Mère Karen, belle-mère, figure maternelle, femme d'une grande culture et d'une immense tolérance, lui a donné une place inébranlable de maîtresse du domaine en l'acceptant avec ses qualités et ses défauts....Léo Zjukovskij sera peut-être l'homme qui lui portera l'estocade ultime.
Dina est une femme qui ne ressemble à aucune autre: rien ne lui fait peur, rien de l'empêche de jouir de la vie ou de l'instant présent, aucune bienséance ne peut représenter un obstacle et c'est ce qui la rend si troublante et insondable. Dina est à l'image de cette côte norvégienne battue par les vents et les froids polaires, réchauffée par le bref et intense été: une terre qui ne courbe pas l'échine et qui sans cesse renaît plus forte. Dina est libre à faire peur aux plus aguerris et lit la Bible comme personne (sauf le Diable?) ne l'a fait et toujours y trouve ce dont elle a besoin: sa spiritualité est un défi permanent aux traditions, sa recherche de l'amour frôle l'absolu, sa quête de soi une hallucinante interrogation.
La musique du violoncelle, grave mélopée, scande les émotions de Dina, anime les évènements, grands ou insignifiants, de Reisnes, âme de la maîtresse du domaine. Sur ses notes, Oline règne dans la cuisine, Benjamin (le fils de Dina et Jacob) grandit et apprend la frustration, Stine, nounou lapone aux gestes tendres et précis, évolue silencieuse et fière, Tomas, l'amant occasionnel, se morfond de désir inassouvi, tandis que Niels fait disparaître des chiffres, c'est à dire de l'argent, et Léo va et vient au gré des escales des bateaux.
Le lecteur ne reste pas indifférent au fabuleux personnage de Dina: qu'elle agace ou qu'elle fascine, elle est émouvante par son immense douleur, celle de la perte de sa mère, celle d'une faute inexpiable, celle du désespoir de ne pas être justement aimée. Sa carapace n'est qu'un leurre: Dina est une femme d'une infinie sensibilité lorsqu'on lit ses monologues en italique "Je suis Dina....", miroir dévoilant la face cachée d'une femme à l'apparence échevelée qui cependant perçoit les pensées intimes d'autrui. Ces strophes en italique, oui strophes et non passages car c'est là que réside la puissance poétique du personnage, sont les chants de l'épopée de Dina, digne des plus belles sagas nordiques!


Au final, il n'est pas question de juger Dina ni de la cataloguer ni de rire de sa langue frustre, langue de celle qui refusa l'éducation traditionnelle d'une jeune fille de bonne famille, langue qui s'efface dans ses monologues....on la comprend, on ne peut la détester, seulement ensuite le choix intime du lecteur peut opérer.

"Le livre de Dina" est un roman au souffle de la tragédie d'une vie, au souffle épique d'une aventure intérieure muette et solitaire bercée par les notes d'un violoncelle. Un roman qui une fois terminé continue sa route dans l'imaginaire de son lecteur.


Roman traduit du norvégien par Luce Hinsch






vendredi 2 mai 2008

Le crépuscule d'une saga norvégienne



"Le crépuscule" achève la saga de la ville de Bergen à l'aube du XXIè siècle. Bergen et ses habitants, à travers quelques familles de notables ou d'ouvriers, a traversé le siècle au rythme des chaos de l'Histoire et des grandeurs et misères des histoires: les rides du temps se voient sur les bâtiments qui ont résisté aux incendies et à la guerre, sur l'évolution du port et de son activité, sur les nouveaux quartiers qui grandissent autour de Bergen mais surtout sur les vieux quartiers où les maisons sont en attente de démolition....un pan, des pans d'Histoire cèdent peu à peu la place à la modernité et au confort. Même dans les villages reculés, le temps adoucit les conditions de vie et de travail. Les enfants de l'après guerre reconstruisent la nation norvégienne tandis que leurs enfants écoutent avec délices la musique venue d'Amérique: le Rock'n Roll fait tourbillonner la jeunesse et les engagements politiques. La guerre froide sépare l'Europe en deux blocs, l'Ouest et l'Est, le capitalisme et le communisme.
Les années 60, à Bergen, sont marquées par l'enlèvement d'une fillette Veslemoy Heggoy, retrouvée par de jeunes gens en goguette un samedi soir, perdue, grelottante, sanglotante et muette. Elle ne se souvient de rien et son mutisme est comme un refuge. Elle est suvie par une femme policier qui tente de faire émerger des oubliettes de la mémoire des indices, des bribes de ce qui lui est arrivé. Une seule certitude, Veslemoy n'a pas été violée...consolation certes mais maigre car le coupable court toujours et courra longtemps avant que la justice ne le rattrape.
Un peu à l'image de l'enquête concernant le meurtre de consul Frimann (eh oui, n'oublions pas ce mystère qui ressurgit de temps à autre au cours du roman!), l'enquête sur l'enlèvement de Veslemoy est le fil conducteur du premier opus de "Crépuscule". Veslemoy, lentement, se reconstruit, retourne sur les bancs de l'école, très surveillée, n'étant jamais seule. Une nuit l'imprègne sans qu'elle puisse y mettre des mots ni trouver un chemin jusqu'au jour où, en plein cours à l'université, elle étouffe d'angoisse et se traîne pour rentrer chez elle. Veslemoy a entendu parler de psychanalyse mais n'a jamais franchi le pas: elle se contente de consulter un médecin qui lui prescrit des décontractants. Tout rentre dans l'ordre, Veslemoy devient maman et la sérénité semble être de retour. Mais c'est sans compter sur la persistance des messages de l'inconscient et leur ressurgissement au moment où l'on s'y attend le moins. Comme elle ne peut continuer à raser les murs ni à changer sans cesse d'itinéraire, elle se décide à consulter une psychiatre. Lentement elle reprendra goût à la vie, elle apprendra à affronter ses peurs et à regarder les images que son cerveau, terrorisé, avait censuré au plus profond de son insconcient. Enfin, Veslemoy aura la force nécessaire pour aller déposer son témoignage et donner enfin les indices qui permettront l'arrestation du coupable. Le dénouement de cette affaire est malgré tout bien mené ainsi que la chute qui permet de constater, une fois encore, combien les fils des vies de nos famille bergenoises sont intimement liés et tissés et combien Staalesen sait insérer, l'air de rien, des indices dans le récit qui n'apparaissent clairs que lorsque la solution arrive (oui, mais c'est bien sûr!)!
Les années 80 et 90 seront pour Bergen ternies par une tragédie humaine et industrielle: la catastrophe off shore de la plate-forme pétrolière Alexander Kielland et son tragique sauvetage nocturne. La course au profit de notre nouvelle ère industrielle a fait fi de la dépense pour sécuriser les installations dites sensibles: la manne pétrolière est trop importante pour investir dans ce qui peut paraître superfétatoire....jusqu'au jour où le drame humain et les séquelles psychologiques secoue les consciences. Staalesen sait bien mettre en valeur, par son talent de conteur, les petits détails qui sont importants ainsi que les menus faits historiques qui font la société dans laquelle on évolue. Là encore, les destins croisés sont de mise: on se rappelle la brève liaison entre Ingrid et le prédicateur Peder Paulus Haga; Ingrid rencontrera au soir de sa vie sa fille qu'elle abandonna bébé.
La fin des années 70 fut celles du combat des femmes pour le droit à la liberté de procréer ou non et au droit à l'avortement: les héros de la saga sont confrontés à ces débats et prennent position. Puis c'est l'accès à la fonction de pasteur pour les femmes après moult batailles et les droits à l'immigration. Enfin, les années 90 seront celles des yuppies qui amassent des fortunes en quelques heures et qui peuvent les perdre aussi vite qu'ils les ont gagnées!
Et notre affaire du consul Frimann? Où en est-elle? Sera-t-elle un jour élucidée? Cécilie Brandt est devenue une vieille dame qui souhaite savoir ce qui est arrivé 100 ans plus tôt à son père. Ce drame l'a suivie toute sa vie. La famille de Christian Moland a reçu un lourd héritage: le secret de la liaison de Christian et Kristin Pedersen et les indices, concernant le meurtre de Frimann, glanés au fil du siècle. Arrive un jour entre les mains d'un détective privé les carnets de Hjalmar Brandt, époux de Cécilie, et les notes cumulées de Christian Moland et son collègue Berstad. Et si la clé se trouvait dans la maison occupée autrefois par Kristin Pedersen? Et c'est ainsi qu'en remontant le temps, Staalesen, après avoir bien baladé son lecteur au coeur de l'histoire de Bergen et de la Norvège, offre les clés du mystère à son lecteur! Ouf! Car j'ai bien cru que je ne saurai jamais le fin mot de l'histoire.
Au final, dans ce roman-fleuve, on retrouve ce qui caractérise le roman nordique: l'amour défendu (Kristin en est le catalyseur dès le début puis la relation amoureuse entre Sigrid et Friedrich ou encore les amours de Veslemoy avec le pasteur Ragnard Moland), la mémoire des familles, la trahison, le suicide (notamment celui du premier suspect et celui du comédien Robert Gade), le goût désespérant, lancinant proche de la pathologie, du secret. Ce qui peut obscurcir la vision globale du roman c'est aussi un ensemble de faits relatés comme s'ils étaient des affaires obscures élucidées de manière peu satisfaisante. Il est vrai que la vérité faite sur la disparition de Veslemoy est très embrouillée mais percutante malgré tout grâce au petit détail (le tableau seul souvenir conservé de l'ancien chalet) qui éclaire l'ensemble.


Une fresque longue et palpitante malgré quelques temps morts, une oeuvre ambitieuse réussie et agréable à lire! Bref, en un mot comme en mille, je suis conquise par l'écriture de Staalesen..."Une femme dans le frigo" m'attend sur les étagères de ma bibliothèque.

Roman traduit du norvégien par Alexis Fouillet

Les avis de michel

samedi 12 avril 2008

Le zénith d'une saga norvégienne


J'avais quitté Bergen et ses protagonistes à l'aube de grands changements politiques en Europe, j'ai retrouvé tout mon petit monde dans la tourmente de la montée du nazisme et les affres de la Seconde Guerre mondiale.
Hjalmar Brandt est allé séjourner dans la jeune, turbulente et sanglante URSS où les purges staliniennes font des coupes sombres dans l'élite intellectuelle, militaire et politique. Son admiration pour le communisme reste encore intacte malgré une défiance due aux exactions du Petit Père des Peuples. En Norvège, le parti communiste se scinde en deux factions, l'une se rapprochant plus du socialisme, l'autre se radicalisant sur ses positions. Brandt se retrouve dans l'incapacité de choisir son camp, comme naguère il l'a été lors de la funeste de soirée qui scella le sort de Tordis. Brandt, champion de l'indécision, éternelle indécision qui rongera son talent et son inspiration.
Les échos de la Guerre d'Espagne parviennent en Norvège tandis que Wilhelm Helgesen, en compagnie de la belle Sigrid, part assister aux Jeux Olympiques de Berlin. Le choc est immense pour les deux époux: le prestige nazi les fascine et les beaux yeux bleu d'acier d'un beau jeune homme, Friedrich Schneider font chavirer Sigrid dans les délices de l'adultère et la sensation enivrante d'accéder à une part de pouvoir de la race des seigneurs. Ils reviennent à Bergen subjugués et ne rêvant qu'à faire partie du grand empire germanique, seul capable de refouler et abattre le spectre communiste incarné par l'URSS.
Gunnar Staalesen fait vivre son lecteur au rythme de l'Histoire et des histoires en marche: les conflits sociaux, l'exode rurale, la modernisation d'une civilisation, l'amour, la haine, la passion, le courage et la lâcheté sans que l'attention se relâche! J'attends avec gourmandise les indices, un peu plus conséquents, au sujet du fameux meurtre du consul Frimann: Staalesen lâche quelques pistes tout en faisant disparaître, un à un, les protagonistes de l'époque bien lointaine du début de XXè siècle! Moland et Kristine Pedersen se font bien vieux et ne vont pas tarder à achever leur partition...le suspense est à son comble d'autant que l'ancien collègue de Moland, l'inspecteur Berstad, quitte aussi la scène. Le lecteur est soumis à la torture et commence à se douter qu'elle ne prendra fin qu'au bout de la saga (ahhhh, les cruautés sadiques des auteurs de polar sont grandioses et à la limite de la perversité!)....la maison de Kristine revient à une de ses nièces et on apprend que dans le grenier de nombreux souvenirs, chers au coeur de Kristine, sont précieusement conservés: y aura-t-il quelqu'un pour y mettre le nez et offrir au lecteur avide et presque désespéré quelques pièces maîtresses de ce puzzle infernal? Il va sans dire que le troisième volet de ce triptyque littéraire est attendu avec convoitise et délectation!
L'écriture de Staalesen est toujours aussi puissante, aussi évocatrice et matrice d'images, d'odeurs et de bruits: le lecteur est toujours en plein coeur de l'action et suit avec angoisse le malaise de plus en plus étouffant vécu par la communauté juive de Bergen qui jusqu'au bout n'ose croire au pire. La famille Liebermann en fera la triste et amère expérience: seul le frère aîné, Josef, en reviendra car il a su avoir le courage de fuir au bon moment. Il reviendra, la rage au coeur et l'envie terrible et irrépréssible de se venger sur la fille de Wilhelm et Sigrid. Mais l'appartement sera toujours orphelin des notes du piano de Ruth et Rebekka.
L'après-guerre est la lente convalescence de la Norvège qui panse ses blessures et se met en route vers la reconstruction. Le quotidien sordide revient en force, malgré les horreurs de la guerre et de l'Occupation, les atrocités ne semblent jamais s'achever: une fillette a disparu, les forces de police, dont Christian Moland, se lancent à sa recherche....Christian Moland aura-t-il à porter une affaire trouble non résolue, comme son père a porté le mystère de la mort du consul Frimann?
C'est sur cette note qui inquiète tout en provoquant curiosité et multiples interrogations que s'achève "Le Zénith". Bergen est presque au faîte de son apogée, les rejetons des protagonistes de "L'aube" sont au mitan de leur vie et se retrouvent à l'heure des bilans: qu'ont-ils fait de leur vie, regrettent-ils leur jeunesse, leurs engagements, leurs idées? Les uns furent des Icares modernes (le soleil nazi a brûlé plus d'une paire d'ailes) et durent choisir entre la mort ou la fuite aux antipodes, les autres réussirent à suivre la voie qui s'est avérée être la bonne et purent construire et bâtir leur avenir.
Le souffle épique attise les braises du mystère et le lecteur ne peut qu'être admiratif devant tant de brio dans la construction d'une oeuvre de haute tenue.

Roman traduit du norvégien par Alexis Fouillet


Une interview de l'auteur ICI

dimanche 16 mars 2008

L'aube d'une saga norvégienne


Le XXè siècle, à Bergen, commence par la découverte du corps d'un notable de la ville: le consul Frimann. Les inspecteurs Moland et Berstad sont dilligentés par le commissaire Krohn-Hansen sur les lieux du crime pour récolter indices et témoignages. Seulement, en ce siècle naissant, il n'est pas aisé d'enquêter sur les puissants personnages d'une ville et encore moins bien vu de mettre son nez de policier dans leurs affaires....surtout quand une jeune et jolie femme, Maren Kristine Pedersen, peu avare de ses charmes se trouve connaître nombre d'entre eux!
Mais il faut absolument trouver le coupable ou du moins un coupable pour que le petit cercle des notables recouvre paix et tranquillité! Les pauvres inspecteurs Moland et Berstad vont donc se lancer dans une recherche impossible et finalement alpaguer un pauvre lampiste (qui aura le bon goût, ?, de se suicider lors de son arrestation) d'origine modeste, Jens Andreas Hauge. L'affaire est close et la vie reprend son cours dans la ville de Bergen.
On pourrait croire que Gunnar Staalesen amorce ainsi un roman policier d'anthologie. Or, peu à peu, derrière l'intrigue policière, filigrane ténu mais récurrent, commence une narration particulière: l'épopée d'une ville norvégienne qui aborde l'aube du XXè siècle avec plus ou moins de soubresauts historiques, économiques et sociaux!
Nous sommes dans une saga, non pas islandaise, mais norvégienne, moderne et étonnante! Gunnar Staalesen entraîne son lecteur dans les dédales de l'Histoire, des histoires de multiples personnages qui se croisent, s'éloignent et se rapprochent les uns des autres parfois l'espace d'un instant, parfois pour tout une vie!
On côtoie les grandeurs et petitesses des hommes en vue de Bergen: leurs habitudes amoureuses auprès de la belle et troublante Maren Kristine Pedersen, qui au fil du récit s'avère être tout sauf une vulgaire "cocotte" (moi, elle m'a beaucoup plu et beaucoup émue), leurs privautés sur les jeunes bonnes qui voient en peu de temps leur vie sociale partir en fumée , leurs côtés "requin" et sans pitié dans les affaires. L'inspecteur Moland, de loin en loin, aura plusieurs fois l'occasion de se remettre sur la piste du véritable assassin du consul Frimann: des questions sont soulevées, des doutes s'installent....une histoire de masques qui change tout. Puis un coup de théâtre qui hélas n'apportera que frustation aux inspecteurs comme au lecteur: le suicide d'un notable, acteur principal (mais sur le déclin) du théâtre de Bergen, Robert Gade. Pas de lettre mais le lecteur sait qu'il en a écrit une à son ancienne maîtresse, Melle Pedersen, une lettre dans laquelle il lui révèle le nom du véritable assassin! Là, le lecteur est aux prises avec les pires souffrances: il est à deux doigts de savoir et la toute-puissance de l'auteur vient lui refuser l'indice qui le mettrait sur la voie! Diantre, quelle habilité de la part de l'auteur, quelle maestria!!! En effet, ce dernier recommencera ce manège, terrible pour les nerfs, une seconde fois et sans lasser son lecteur dans le récit de l'histoire de Bergen! Le temps de connaître et reconnaître les différents personnages, le temps défile, le siècle naissant voit une première guerre mondiale ravager l'Europe continentale, les sousmarins allemands régner sur la mer du Nord, la Manche et la mer Baltique, la révolution russe teindre en rouge la Russie, la conquête de la Norvège par le rail, les émeutes et les grèves former une lutte des classes, l'exode rurale s'accentuer, les prédicateurs itinérants prêcher et berner les jeunes filles en fleurs, les incendies ravager puis remodeler Bergen, les dynasties croître et devenir puissantes, les alliances se faire et se défaire et les mouvements fascistes prendre leur essor.
Dans le premier tome, les patriarches familiaux sont au faîte de leur puissance, Moland succombe aux charmes de Maren Krisitine, les épouses délaissées prennent leur mal en patience, les enfants grandissent. Dans le deuxième volet, les premiers laissent peu à peu la place aux seconds, certains masques tombent, on frôle par deux fois la révélation de l'identité de l'assassin, le suspense est à son comble malgré l'intensité des données historiques et sociales sur une ville qui voit un siècle mourir pour s'ouvrir et s'épanouir au suivant.
Ces deux premiers volets du "Roman de Bergen" sont impossible à résumer et d'ailleurs, serait-ce vraiment utile? Ce qui compte, c'est l'ambiance, l'atmosphère trouble, épique et sublime que met en place Gunnar Staalesen: tous les ingrédients d'une excellentissime saga historico-policière sont présents. Le lecteur ne s'ennuie pas une seule seconde même si l'enquête devient inexistante parfois! Les portraits des personnages, tant secondaires que principaux, sont d'une justesse extraordinaire, d'une véritable complexité psychologique, les descriptions sont une vraie mine de renseignements sur la vie quotidienne des norvégiens citadins comme ruraux, riches comme pauvres. On entend les bruits des rues, les voix des personnages, on sent les odeurs des bureaux, des bateaux, de la mer, des montagnes. On hume les hivers rigoureux, les printemps pluvieux ou radieux, les étés fugaces mais ensoleillés. On se retrouve dans les maisons bourgeoises, on tremble pour la vertu des jeunes bonnes, on se voile la face devant les actes impardonnables des jeunes messieurs avinés sur une Tordis désespérée d'effroi, on sent la chaluer du brasier qui avale Bergen une nuit de décembre. Le lecteur est et vit dans Bergen, en Norvège, en ce début de XXè siècle!
Que dire d'autre sinon que j'attends avec impatience de lire la suite du "Roman de Bergen", de retrouver les personnages hauts en couleurs ou détestables et surtout de connaître l'auteur du crime de la nuit de la St-Sylvestre 1899!

Roman traduit du norvégien par Alexis Fouillet
Les avis de cuné michel

samedi 15 mars 2008

D'Oslo à Sydney

Harry Hole, inspecteur de police à Oslo, atterrit en Australie à Sydney suite au meurtre d'une jeune ressortissante norvégienne. Harry Hole fera équipe avec Andrew Kensington, inspecteur à l'étrange statut issu de la minorité aborigène. Ensemble, ils se lancent sur les traces d'un serial-killer au cours d'une enquête qui les emmènera dans les coins reculés d'Australie, les bars interlopes de Sydney, les antres new-age apparues sur les vestiges de la génération "peace and love" des hippies.
On fait connaissance non seulement avec l'Australie, vue par un européen du nord, mais aussi et surtout avec le héros récurrent: l'inspecteur Harry Hole. On apprend que ce dernier a été envoyé en Australie afin de se racheter une bonne conduite. Suite à une course poursuite qui s'est achevée par une collision au cours de laquelle son coéquipier meurt, il est établi qu'Hole était sous l'empire de l'alcool au moment de l'accident. Harry Hole s'en sortira et deviendra abstinent.
Seulement, il est des situations extrêmes qui peuvent faire replonger l'abstinent dans la spirale infernale de l'alcool. Ainsi en sera-t-il pour notre inspecteur d'Oslo qui ne vit plus que dans un brouillard alcoolisé et avec une "gueule de bois" quasi permamente. Cependant, on ne peut s'empêcher de l'apprécier ce Harry Hole: on devine son opiniâtreté, son humanisme, son désir de vérité et sa capacité à aimer. En effet, Jo Nesbo nous présente tout sauf un super héros, un super policier au flair infaillible, aux idées claires et nettes, mais un homme, tout simplement, avec ses défauts et ses qualités. Un homme qui sait qu'il faut voir au-delà des apparences, au- delà des faits immédiats, au-delà de l'arbre qui cache la forêt. Il sait qu'un fil conducteur peut l'amener dans le sillage du meurtrier en série. Harry Hole s'intéresse aux seconds couteaux, aux témoins les moins importants, guidé par le récit de quelques légendes aborigènes, récits qui peu à peu l'aideront à comprendre la vérité qui se cache souvent sous l'évidence. Une galerie de portraits jalonne l'enquête, personnages hauts en couleurs comme le clochard, parachutiste déclassé pour alcoolisme, le clown travesti et un peu magicien, la prostituée sagace et réaliste, le gardien de l'aquarium, les policiers d'une ville perdue dans le bush australien.
Aux côtés d'Andrew Kensington, Harry, comme le lecteur, apprend que l'Australie s'est érigée sur l'accaparement des terres aborigènes, peuple aux civilisations multiples, que ce pillage a été le fait des premiers colons aux gloires peu brillantes (c'était des criminels, des bagnards) qui peu à peu ont assis une société nouvelle. Puis le rejet total des indigènes a conduit à enlever les très jeunes enfants à leur mère pour les élever dans des orphelinats d'état (j'avais eu cette information dans un roman policier de Philip McLaren) afin de tenter leur intégration dans la société australienne. Peu à peu, on se rend compte que ce pays neuf et pourtant empreint du passé ancestral aborigène, est confronté à l'archaïsme religieux du puritanisme anglo-saxon et à l'esprit de liberté: l'idéologie hippie côtoie le conservatisme le plus oppressant, Sydney accueille la plus grande communauté homosexuelle et le bush profond l'honnit....et les surfeurs beaux, musclés et bronzés croisent les "ploucs" arriérés des campagnes, les plages sont certes sublimes mais l'océan infesté de requins, les bushs sublimes de solitude et d'horizon infinie mais les rivières infestées de crocodiles voraces.
Dans ce pays-continent, terre de contrastes, Harry Hole se débat dans une enquête scandée par une légende aborigène, celle de Walla, le chasseur, Moora, sa fiancée et Bubbur, le serpent: la sanglante réalité de l'enquête est l'echo du triangle de la légende, une histoire d'amour et de mort.
Une rencontre littéraire qui me faisait un peu peur car j'avais lu beaucoup d'avis positifs sur les blogs....et j'avais pu voir l'auteur au Festival des Etonnants Voyageurs à St-Malo l'an dernier. Au final, aucune déception et une belle rencontre avec ce Harry Hole attachant.... "Rouge gorge" attend dans ma bibliothèque que je le lise!

Roman traduit du norvégien par Elisabeth Tangen et Alexis Fouillet

Une interview de Jo Nesbo ICI

Ils l'ont lu aussi: FrédériqueB polarweb bouquin yueyin



dimanche 1 avril 2007

Dans la solitude de la forêt norvégienne


quatrième de couverture:

"Au cœur de la forêt, une vieille femme est retrouvée morte devant sa maison par Kannick, un pensionnaire de l'orphelinat local. Celui-ci raconte aussitôt à la police qu'il a aperçu un individu dissimulé entre les arbres, ressemblant fort à Errki Johrma, un jeune marginal échappé du centre psychiatrique. Le lendemain de cette découverte macabre, la banque de la ville est cambriolée. Le braqueur prend un jeune homme en otage et s'enfuit dans les bois. Le commissaire Konrad Sejer se doute qu'il existe un lien entre les deux affaires. Tout semble accuser l'énigmatique Errki, que -seule sa psychiatre juge incapable d'un tel acte. Au cœur de la forêt norvégienne, l'étau se resserre. Le grand art de Karin Fossum, que certains comparent à Ruth Rendell, est de nous faire entrer dans l'intimité de ses héros avec empathie et lucidité. Elle fait la preuve ici de sa parfaite maîtrise du roman psychologique. "



Après Mankell, Indridason, Karin Fossum apporte le souffle nordique dans la sphère du policier.
Le déroulement de l'intrigue est au diapason de l'été étouffant de chaleur: lenteur, sueur, touffeur estivale du bois, jour sans fin, pénombre claire. La campagne norvégienne se languit dans sa solitude, les lacs esseulés, les chalets abandonnés.
Errki Johrma est seul dans sa folie intime, incompris du monde extérieur, marqué par la disparition tragique de sa mère dont il se croit responsable. Il se déteste tellement qu'il en est devenu angoissant et répugnant pour les autres...et qu'il entretient le sentiment de peur et de dégoût avec une certaine délectation. Sa marginalité est sa révolte et son port d'attache dans sa ruine intérieure. Le lecteur comprend très vite que cet être est le bouc émissaire tout trouvé: tous les indices font de lui le coupable idéal, tout semble concorder...mais le commissaire Konrad Sejer écoute la petite note discordante qui lui chuchote d'aller au-delà de la simple apparence. En effet, pourquoi la folie serait-elle toujours la compagne de la violence et du sang?
La quête du meurtrier se superpose à la recherche d'un braqueur de banque doublé d'un preneur d'otage. Le lecteur suit la cavale du braqueur qui dès le départ ne paraît pas tenir les rênes du pouvoir sur son otage malgré la possession du révolver: l'otage semble être en dehors de la réalité brutale. Le duo se retrouve dans les bois oppressants de chaleur, l'otage marche sans effort apparent dans la touffeur végétale, c'est lui le guide, c'est lui le maître. Le braqueur monologue, cherche à communiquer avec son étrange otage qui devient très vite un boulet. Mais ce boulet connaît la forêt et son labyrinthe...Le braqueur et l'otage ne sont que deux solitudes réunies par l'ironie du hasard. Le premier apprend par la radio qu'il a « embarqué » le présumé tueur d'une vieille dame...le regard change, la peur s'installe puis un dialogue se noue dans la douleur d'un nez sauvagement mordu: Errki ne devient violent que lorsqu'il se trouve acculé, tel un animal et a la réaction d'un animal (ou du tout petit enfant)...il mord!
Parallèlement, le commissaire enquête auprès du témoin du meurtre, un jeune garçon placé dans un orphelinat. Ce garçon, ignoré par sa mère, trop gros, trop insignifiant, est un solitaire aussi qui s'est réfugié dans l'engloutissement de la nourriture et le tir à l'arc.
Un concours de circonstance va réunir les trois solitudes et élargir le huis-clos du chalet abandonné. Un huis-clos où les névroses de chacun sont à leur paroxysme.
La vérité éclate dans les ultimes pages du roman, étonnante et poignante...La folie intime sera-t-elle cette fois évitée?
J'ai aimé cette écriture qui met en valeur la psychologie de chaque personnage essentiel du roman. Le commissaire est un homme seul, meurtri par la perte de sa femme, Errki est seul dans sa culpabilité qui l'étreint et l'étouffe, le braqueur Morgan est un être seul, sans ami, Kannick est un gamin seul et perdu dans son errance affective....la vie et ses hasards a le pouvoir de les sortir de leurs peurs ou de les y enfermer éternellement jusqu'à la délivrance finale.
Un récit de la vie et de ses méandres, de ses labyrinthes, qui fait frissonner d'angoisse et d'émotion, qui ne laisse pas indifférent mais multiplie les questionnements sur le sens de nos existences.

lundi 15 janvier 2007

Une photographie de Kaboul


Ce livre relate la vie quotidienne d'une famille afghane de Kaboul. Celle-ci est vue par les yeux d'une occidentale.
Le récit commence par une demande en mariage : celle du patriarche auprès de la famille de sa future seconde épouse.
Cet homme est libraire, il aime les livres, la culture, il a risqué sa vie pour sauver ses trésors littéraires, il est libéral et tolérant... sauf dans le cadre familial.
L'auteur nous montre cet homme autoritaire, sans prendre parti, laissant le lecteur seul juge.
Une photo douce amère qui fait mesurer le chemin qui reste à parcourir pour ce peuple blessé, nié par les talibans. Les blessures seront longues à se fermer. L'émancipation des femmes, des adolescents, de la famille semble être une histoire de longue haleine.
Et l'on apprend que le voile fut mis à la mode par la famille régnante puis par la haute bourgeoisie... ironie du sort.
Livre émouvant, tendre et dur à la fois. Un beau témoignage d'une société meutrie qui se reconstruit.

Ce livre complète les lectures de "Les cerfs-volants de Kaboul" et "Les hirondelles de Kaboul", richesse des lectures croisées....