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dimanche 28 mars 2021

Quand Sherlock Holmes est revisité par un duo franco-belge

 


Il y a fort longtemps, dans une lointaine galaxie appelée adolescence, j'ai lu les aventures de Sherlock Holmes. Je me souviens du premier titre : « Le chien des Baskerville ».

Je savais qu'il y avait moult adaptations BD des aventures de notre détective opiomane mais je ne m'étais jamais donné le temps d'en lire quelques unes.

Le Challenge British Mysteries spécial mois de mars m'a donc poussée dans mes derniers retranchements pour me faire sauter le pas avec "Baker Street: Sherlock Holmes n'a peur de rien".


HOP !


Révélation ! Les aventures du célèbre détective sont issues du carnet secret du Dr Watson, l'éternel faire-valoir de l'artiste. Cerise sur le gâteau, c'est un duo franco-belge, Barral pour les dessins et Veys pour le texte, qui s'est emparé du mythe pour le relire avec l'autre bout de la lorgnette.

Pour annoncer chaque épisode, une illustration pleine d'humour décalé donne le « la » à ce qui va suivre : un Watson, sérieux et distingué, savourant sa tasse de thé pendant que Holmes met le doigt sur la solution d'une énigme, puis l'ombre chinoise des deux hommes montre Watson en train de faire un pied-de-nez à Holmes en pleine réflexion.


Quatre enquêtes mettent en scène nos deux célèbres détectives et font découvrir au lecteur une facette peu sympathique de Sherlock Holmes qui apparaît colérique, de mauvaise foi et surtout très mauvais joueur quand le bon sens de Watson lui vole la vedette. Les auteurs ravissent leur lecteur en parsemant les enquêtes de disputes mémorables entre les deux compères.

On apprend que Watson devient populaire grâce à une méduse, incroyable n'est-ce pas ! Sans compter qu'on s'aperçoit que Holmes a un côté cambrioleur.... pour la bonne cause, certes, mais quand même.

Les enquêtes écossaises sont d'un drôle extraordinaire notamment avec un inspecteur Lestrade des plus empotés ce qui a le don d'énerver Sherlock Holmes et de faire rire, sous cape, Watson.

Un personnage a une place loin d'être anodine : Madame Hudson la logeuse de nos deux héros, une écossaise aux recettes de cuisine …. très..... surprenantes et peu appétissantes. Une maîtresse femme qui ne s'en laisse pas compter et qui sait user d'arguments imparables.



Dans « Sherlock Holmes n'a peur de rien », le ridicule ne doit pas le rebuter puisqu'il est à chaque fois mis dans des situations où ses légendaires flair et logiques tournent court au profit d'un Watson, un peu entiché d'alcool, moins benêt qu'il n'y paraît. La sympathie du lecteur se porte sur le faire-valoir de Holmes, élément déterminant dans la résolution des énigmes.


Le graphisme est agréable, les textes percutants et les mises en situation des personnages hilarantes.

Nous sommes bien éloignés des enquêtes romanesques de Holmes et c'est ce qui en fait, justement, le sel. Rien de tel que de s'approprier un personnage, d'en faire une lecture décalée pour réinventer des aventures loufoques et efficaces.

D'aucuns pourraient ne pas apprécier le côté ridicule et un tantinet grotesque de Holmes, cependant l'hommage est évident de la part des auteurs bien que leur ambition ne soit pas de mettre en images les écrits de Sir Conan Doyle. Lorsqu'on a aimé les romans on ne peut que priser leur parti pris car l'univers romanesque se devine à demi-mot puisque Holmes est confronté à son pire ennemi, comme dans les romans, à savoir le professeur Moriarty « le Napoléon du crime », « L'ennemi personnel de Holmes, un terrible adversaire qui le persécutait avec une froide cruauté » in les carnets secrets de John H. Watson. D'ailleurs, la planche renvoie, avec humour, aux multiples interrogations à propos de la sexualité de Sherlock Holmes.



En un mot comme en mille, j'ai adhéré pleinement au travail de Barral et Veys qui apportent un regard plein de drôlerie sur un des mythiques personnages de la littérature policière.

Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Critiques libres   The cannibal lecteur

Lu dans le cadre



lundi 28 mars 2016

Le facteur revêt aussi l'uniforme

Nous sommes en été 1914, celui qui fera basculer l'Europe dans un conflit sans précédent dans l'histoire contemporaine.
La mobilisation est lancée en France, l'Angleterre, après l'envoi de ses soldats de métier, met en place l'engagement volontaire. En effet, il n'y a pas de service militaire ni de conscription au Royaume Uni.
John, fils de facteur érudit, prépare son entrée à l'University College, et ne comprend pas l'engouement de son ami et frère de lait Martin Bromley: "De toute façon, il est trop jeune [...] Il n'a que 17 ans." "Dans ce cas, il n'a aucune chance d'être pris. Seuls ceux qui ont au moins 19 ans peuvent combattre à l'étranger" lui explique son père.
C'est mal connaître la détermination de Martin qui utilisera l'acte de naissance de son frère disparu en bas âge, pour parvenir à ses fins, au grand dam de John.

John, plongé dans ses livres, dans l'univers feutré des études universitaires, résiste aux appels incessants à l'engagement volontaire. Il entre à l'University College où il rencontre un jeune homme exalté, pacifiste de la première heure, William, issu d'un milieu aisé.
Les semaines, les mois passent, les journaux exaltent le sacrifice d'une jeunesse engagée dans les combats sanglants. John tente de ne pas se laisser distraire par l'actualité, d'autant qu'il sait que Martin s'est enfui pour s'engager et ne donne plus de nouvelles à sa famille.
Tiraillé entre ses deux amitiés, John perd peu à peu le fil de ses études, donne le change à son père qui n'en peut plus de délivrer les funestes télégrammes aux familles qu'il connaît de longue date. Il devient messager de la mort, du malheur et non du bonheur simple.

Il n'y a pas qu'à l'arrière où l'absurdité de la guerre prend corps: au front, la Noël apporte son lot de fraternisation entre soldats alliés et allemands. Ce qui exalte davantage William.
"Une Woodbine, à tous les coups! fit William en montrant du doigt la cigarette dans la bouche de l'Allemand. Echangée contre une bouteille de snaps! J'te le dis, John, les soldats veulent la paix, pas la guerre!" (p 181). Un pamphlet? Mais n'est-ce pas risqué en temps de guerre? "Risqué? Moins que de marcher sous une grêle de balles. T'as vu la liste des morts? De pleines pages! La boucherie se poursuit sans relâche." (p 182)

Peu à peu, les bancs de l'University College se dégarnissent: les étudiants cédant à l'emprise sociale, préférant s'engager plutôt que d'affronter les quolibets des femmes et des hommes trop âgés pour partir au front. Il reste à l'université, tel le dernier des Mohicans. Il rate son année et tait son échec à son père, entre honte et désespoir.
John, résiste encore jusqu'au jour où la guerre le rattrape quand son père succombe à un bombardement. Il découvre que le facteur, las des télégrammes porteurs de deuil, a cessé de distribuer son courrier, notamment un, adressé à Mme Bromley. Martin? Qu'est-il devenu?
Le jeune homme restera toujours évasif et rassurant vis à vis de la mère de Martin, mentant pour ne pas apporter l'odeur de la mort sous son toit.

Il craque après le décès de son père: la littérature devient vaine, les éditions originales rares, les livres précieux ne valent plus rien devant sa vie dévastée. Il s'engagera pour le front et en profitera pour rechercher Martin, combler le vide de son histoire.
Comme il sait lire et écrire, il sera la plume et les yeux des "poilus" vivant dans le dénuement le plus complet: crasse, froid, tranchées sordides, assauts suicidaires, boucherie permanente, pluies diluviennes d'obus, massacres quotidiens, puanteur des gaz et de la mort.

John remontera le fil des événements et apprendra la vérité sur le destin de son ami et frère de lait, une vérité poignante et indicible. 

"Courrier des tranchées" est un roman qui relate l'abîme existant entre l'exaltation de la guerre, l'exaltation qui en fait une image épique et chevaleresque, et l'effroyable réalité de cette dernière. Le froid, la misère sanitaire, sentimentale, sexuelle des soldats, la mort côtoyée au quotidien dans l'horreur, la terreur, l'ivresse pour ne plus les connaître. La réalité indicible vécue par les hommes, souvent très jeunes, que rien n'avait préparé à subir de telles violences tant physiques que psychiques.
Où se trouvent la lâcheté et l'héroïsme? Souvent mêlés, souvent proches, la ligne qui les sépare est plus que ténue. Parfois il faut être doté d'un grand courage pour refuser d'obéir à des ordres inacceptables. 
"Courrier des tranchées" raconte la pression à laquelle sont soumis les jeunes Anglais restant à l'arrière, raconte le désespoir des gueules cassées, le traumatisme subit par de jeunes engagés quand ils débarquent sur une place bondée de blessés et de mourants, juste avant de rejoindre le front. 

En ce centenaire de la Grande Guerre, des pans, dûment enfouis dans les archives, sont dévoilés au grand public. On comprend certains atavismes dus au silence des survivants. Comment pouvaient-ils exprimer l'indicible d'une horreur qui n'avait pas de nom? Comment ont-ils pu retourner auprès des leurs sans basculer dans la folie? Il est évident qu'aucun soldat n'est rentré indemne de ce conflit, que les blessures psychiques furent plus pernicieuses que la dévastation des poumons par les gaz toxiques.
Il ne reste alors qu'une planche de salut: celle de dire que tous les morts sont tombés en héros. John rend un bel hommage, à son retour, à son ami au destin doublement tragique.
Une question surgit chez le lecteur, une fois le roman terminé: à quel moment l'enfer du devoir devient-il l'enfer de l'héroïsme?

Ils ont aussi lu "Courrier des tranchées":

Lea  La XXVè heure  La bibliothèque d'Alphonsine Y a d'la joie


vendredi 3 décembre 2010

Le mal qui ronge

Roman d'anticipation dont le fil rouge est la mérule (nom scientifique, latin: serpula lacrymans), métaphore de notre société moderne, étouffée par la course effrénée à la consommation, à l'accès, souvent illusoire, au cercle fermé des détenteurs du pouvoir économique et politique.
Le héros, Marcus,un jeune informaticien de haut vol, devient un desperado, un solitaire, luttant à sa manière contre le rouleau compresseur qu'est "Le Centre", ce point infime irradiant le reste du pays de son attraction mortifère. "Le Centre", quintessence d'un capitalisme devenu une boîte de Pandore que personne n'ose plus refermer et encore moins orienter autrement.
Marcus traîne son mal être, entre Paris et Bruxelles, dans un décor d'empire décadent qui rappelle la chute de l'Empire romain, et l'auteur laisse transpirer, subtilement, une lecture de Suétone. Le Colisée est la télé qui offre du pain et des jeux pour anihiler la conscience, la volonté des citoyens, les gavant d'un artifice démocratique qui leur fait oublier qu'une seule chose compte: plier sous le joug d'une servitude inconsciente. Entre Paris et Bruxelles, l'agonie des hommes s'opère dans la solitude, dans l'estime de soi en déliquescence et dans la renonciation aux idéaux humanistes.
La mérule ronge lentement, patiemment mais sûrement, opiniâtre entité dont l'invisibilité met en lumière la désespérance des hommes. Marcus, tel un gladiateur rdevenu anonyme, tente d'oublier qu'il fut un terne papillon amoureux d'une étoile, factice, icône d'un "Centre" qui peut offrir des compagnes de choix à ceux qui le rejoignent sans se poser de question et surtout en laissant derrière eux leurs ultimes principes. Vera, une étrange "escort girl" sur le retour, une "Poster Girl" réservée aux revues des VIP, débarque dans sa vie et lui fait découvrir les tourments d'un amour construit sur u apprentissage aussi explosif que destructeur: les relations Sado-Masochistes poussées à l'extrême par cette femme qui ne peut éprouver de plaisir autrement que dans la douleur, la torture tant physique qu'intellectuelle, déviance outrancière d'une relation à soi-même exempte d'amour propre et d'estime de soi...la mérule ronge jusqu'aux joutes amoureuses.
"Serpula" est un roman qui, dès les premières pages, intrigue puis dérange avant de se laisser lire par un lecteur ballotté entre fascination et nausée. Fascination pour la description d'une monde qui se meurt, rongé par une mérule peut-être salvatrice, éveillant quelques consciences; nausée devant un langage souvent très crû, mais pas forcément vulgaire, qui met mal à l'aise car pointant du doigt un certain degré de pourriture dans la société moderne. Je n'ai pu m'empêcher de faire sans cesse le parallèle avec la décadence de l'Empire Romain et ses empereurs plus fous furieux les uns que les autres, entraînant dans leur folie une civilisation à bout de souffle. Un vent de soufre, de luxure, de peur et de rédemption souffle sur le roman, sur les héros ordinaires qui prônent la Révolution du bonheur, un bonheur sans contrepartie auquel tout être humain est en droit d'exiger. Un vent glacial, celui d'une dictature qui n'a aucun égard pour les libertés fondamentales de l'être humain...Il fut un temps où la dystopie éreintait le communisme triomphant, maintenant, elle fustige un capitalisme qui a depuis longtemps jeté aux orties ce qu'il pouvait avoir de meilleur dans l'Homme.
"Serpula" est-il un roman d'anticipation ou doit-il être apparenté à la dystopie, au même titre que "Le meilleur des mondes" d'Huxley ou "Farhenheit 451" de Bradbury? Elle s’oppose à l’utopie et au lieu de présenter un monde parfait, propose le pire qui soit. La différence entre dystopie et utopie tient moins au contenu qu’à la forme littéraire et à l’intention de son auteur. D’autant que nombre d’utopies positives se sont révélées effrayantes. L’impact que ce type de roman a sur la science-fiction amène à qualifier de « dystopie » tout texte d’anticipation sociale décrivant un avenir sombre. Toujours est-il que le roman est sombre, très sombre, où le glauque est la toile de fond d'une intrigue qui se construit lentement, au rythme des murs rongés d'une société aveugle, muette et sourde, et qu'il ne laisse qu'un infime espoir, celui porté par des hommes de bonne volonté qui osent dire un jour "NON".
"Serpula" ne laisse pas indifférent, perturbe un peu et interpelle beaucoup: en ces temps de crise économico-financière qui ébranlent les hommes à l'échelle planétaire, l'argument littéraire développé dans le roman est loin d'être une anticipation sociale, ce qui lui ajoute une dimension tangible.

Je remercie les éditions Art Access pour ce joli moment de lecture

jeudi 19 mars 2009

Le fil d'Ariane


Véronique est psychothérapeute dans un hôpital de jour, Orion est un garçon psychotique de 13 ans (au début de l'histoire). Leurs chemins se croisent pour devenir un sentier commun à la recherche d'une île Paradis, porte ouverte sur un monde dans lequel Orion pourra enfin vivre.
"L'enfant bleu" est le récit d'une cure, est l'histoire d'un enfant et de son thérapeute et est la métamorphose d'un garçon psychotique en un artiste reconnu. Le long chemin vers la création et la vie quotidienne avec le handicap est celui que les deux héros romanesques vont vivre, expérimenter souvent dans la douleur, parfois dans le bonheur d'un pas de plus franchi vers une liberté.
Véronique en apportant des couleurs, des feuilles blanches et du temps intime à Orion lui offre un fil d'Ariane pour sortir de son labyrinthe, pour maintenir le démon le plus loin possible, ce démon de Paris qui peut lui sauter dessus au moment le plus inattendu.
Orion , un beau prénom porté par un chasseur d'une folle beauté, demi-dieu grec, poursuivi par un scorpion comme le jeune Orion est poursuivi par un démon qui provoque chez lui des gestes de violence. Seuls les trois cents chevaux blancs peuvent le faire fuir et libérer Orion de son emprise, comme si les chevaux de l'aurore dissipaient les nuages sombres de sa nuit.
Au fil des séances, le labyrinthe emprisonnant le Minotaure prend une dimension particulière: Orion dessine souvent un Thésée triste, un Minotaure au regard doux, comme s'il se voyait dans chacun d'eux...Orion n'est pas réjoui de la fin du Minotaure, du monstre du labyrinthe, car ce dernier n'est pas monstre de son plein gré, le regard d'autrui a construit son image de monstre et
l'a enfermé dans une catégorie, une boîte d'où on ne peut s'évader sans mourir un peu.
Lorsque le labyrinthe n'a plus lieu d'être, l'île Paradis reprend ses droits, ses couleurs, ses paysages, ses personnages, même si un requin rôde de temps à autre....le démon de Paris n'est pas vaincu, il reste tapi longtemps avant de ressurgir et de faire danser "La danse de St-Guy"! L'île ponctuée des dictées d'angoisse lors desquelles les rôles sont inversés: Véronique écrit et Orion valide ou non l'orthographe, éloignant peu à peu le terrible "Que de fautes! Que de fautes!" antienne maternelle qui scande une réalité difficile à appréhender par Orion. La normalité ne passe pas forcément par la belle orthographe, la grammaire des couleurs, des traits de crayons, pastels, pinceaux est aussi importante et essentielle au monde.
A l'image d'une thérapie, l'histoire commence lentement, le temps d'une mise en confiance, le temps de mieux s'appréhender, se connaître: le lecteur apprend à regarder autrement les personnages, à aller au-delà du miroir. Puis, le rythme prend de l'ampleur, le souffle s'accélère, malmené par les douleurs dues aux transferts, aux désordres incontrôlables d'Orion qui se démène dans ses souffrances, désespérant d'en trouver l'issue. Véronique, son passé et ses doutes sont autant de chaos subtils pouvant faire basculer l'orientation d'Orion: la ligne est tellement ténue, fragile, entre la folie créatrice et la folie destructrice que chaque fêlure peut entraîner une catastrophe, le chaos d'un monde en perpétuel équilibre.
Henry Bauchau avec "L'enfant bleu" explore une partie de l'âme humaine que l'on aimerait ne pas voir, ne pas saisir parfois parce qu'elle dérange: le handicap qui ampute une vie de ses possibilités les plus élementaires...une vie sociale, une vie amoureuse, une vie professionnelle, une autonomie, un chemin de liberté. Avec subtilité, simplicité et une écriture tout en poésie, l'auteur montre combien la route vers la dignité est âpre, amère parfois, mais aussi radieuse lorsque Orion peut enfin dire "On veut rester avec toi, Madame, mais je dois partir...tu comprends? (...) Faut pas, Madame, aujourd'hui, je peux payer moi-même." Il n'y a pas le miracle de la guérison, seulement une victoire sur soi-même, existante malgré sa fragilité certaine. Et c'est ce qui donne une intensité émotionnelle et littéraire à ce roman déroutant mais d'une beauté indicible que le lecteur, qui a été patient, vit intensément. Un roman dont on se souvient longtemps après sa lecture!



vendredi 29 août 2008

Le violoncelle et ses musiciens

Mai 1939, Paris est encore une ville insouciante, gaie sous le soleil printanier. Mathieu Salvan, jeune musicien promis à un brillant avenir a rendez-vous chez un expert luthier pour le violoncelle qu'il a hérité de sa grand-mère. C'est un Vuillaume, un splendide Vuillaume à la divine résonnance. En chemin, Mathieu ne résiste pas à l'envie d'essayer son violoncelle, dans l'église néo-romane de la place Saint-Augustin: après s'être installé au bon endroit, il fait virevolter ses doigts sur l'instrument et ainsi dégage de ce dernier la magie enchanteresse des notes, de la Sarabande n°5 de Bach, d'une pureté d'un autre monde. Un lien, mystique et magique, le Tara, se concrétise entre Mathieu et son violoncelle....l'émotion est à son comble chez les auditeurs inconnus. Qu'est-ce que le tara? L'instant magique où un lien spécial, aux accents du passé, lie le musicien à son instrument à la résonnance parfaite. Mathieu perçoit le souvenir fugace de son arrière-grand-père..."La Lumière du Rêve t'a baigné de se rayons, quel privilège!" lui roucoule sa splendide maîtresse japonaise Yukiyo, et Mathieu repart dans une série de visions "Il ferma les yeux et laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Le sang afflua dans son oreille interne, le maudit si majeur se mit à siffler, très loin, insistant, envahissant, des images d'une précision terrifiante défilèrent dans son esprit, la ronde des sorcières autour de la croix de pierre du calvaire là où, dans les grottes enfouies sous la terre, les pointes de silex des flèches avaient conservé des énergies néolithiques conférant aux messes de requiem pour les lépreux le pouvoir de leur octroyer la grâce païenne dans l'au-delà." (p 49 et 50)
Mathieu rencontre Azzato, le célèbre luthier qui détecte immédiatement la valeur du violoncelle "Il fit lentement tourner le violoncelle, n'accordant aucune attention à la couleur sombre due à la longue corrosion par la résine, la poussière et la fumée. Une fraction de seconde lui suffit pour déterminer avec certitude l'origine de l'instrument. La forme inégalée et la finition était celle d'une copie française unique d'un Stradivarius. Le vernis, visible par endroits, était d'un rouge orangé transparent avec une réfraction très intense en raison de l'éclat doré. Ces indices renvoyaient tout droit à l'atelier de Jean-Baptiste Vuillaume." (p 27). Lorsque Mathieu revient récupérer son violoncelle, son instrument, aussi cher qu'une maîtresse (d'ailleurs son violoncelle est au féminin), ne résonne plus! Il ne peut pas, ne veut pas croire qu'il y ait eu erreur, mais il lui faut se rendre à l'évidence, le violoncelle n'est pas le sien!
Commencent alors les sombres pérégrinations du violoncelle et leurs funestes conséquences. Mathieu ne se relève pas de cette sauvage dépossession ni du départ précipité de Yukiyo, furieuse de voir que son jeune amant se soit laissé berner, et préfère se donner la mort. Quelques semaines plus tard, la guerre éclate ce qui n'empêchera pas le violoncelle volé de trouver un autre propriétaire, un jeune diamantaire anversois. Las, ce dernier ne profitera pas longtemps de son joyau car portant l'étoile jaune, la haine des nazis l'enverra dans un camp d'extermination. Seul, le violoncelle sortira de cette horreur pour venir des années plus tard subjuguer à nouveau Yukiyo lors du Festival de Beyreuth et son étonnant voyage ne s'achèvera pas en Autriche.
Jef Geeraerts offre un sublime espace à la musique de Jean-Sébastien Bach et emmène son lecteur dans les pas mystérieux des Cathares et des puissances spirituelles de l'ancien Japon. Les racines périgourdines de Mathieu font écho aux souffrances et aux persécutions subies tant par les Cathares que par les Protestants ou les Juifs. Les puissances spirituelles occultes de ces religions soufflent d'étranges sons et une résonnance incomparable au violoncelle, héros sensuel et d'une beauté indicible du roman! Chaque description de l'instrument de musique est une invitation à l'amour et à la sensualité, chaque confrontation évoque un sortilège "Les pupilles noires changèrent de couleur, devenant d'une teinte indéterminée, entre le gris jaune et le rose terne, et se mirent à flamboyer comme celles d'un chat tétanisé par les phares de voiture dans l'obscurité. Un courant électrique de faible tension traversa la main gauche de Stangl, qui se mit à picoter comme s'il souffrait de de problèmes circulatoires.(...) Très faiblement mais avec une netteté angoissante, il perçut le même picotement dans sa main gauche qui s'insensibilisa progressivement, comme si elle était plongée dans l'eau glacée.(...) En quelques secondes, sa main gauche se transforma en griffe." (p 121 et 122)
Les musiciens qui se succèdent auprès du violoncelle font corps avec l'instrument, ils sont tellement en osmose avec lui qu'on ne sait plus distinguer l'homme de l'instrument: la magie de la musique de Bach, entre Sarabande et Suites, mouvements, subtils crescendos et morendo, entraîne le lecteur au coeur d'un concert unique. Il entend les oeuvres de Bach en lisant les mots qui les décrivent, qui les dessinent avec la justesse de la véritable émotion. Lorsqu'on a assisté au moins une fois à un concert où le violoncelle est à l'honneur, les phrases de Jef Geeraerts prennent encore plus d'ampleur et de sens: c'est tout cela que l'auditeur voit quand un violoncelliste joue. L'extase n'est jamais loin, l'extase est prête à surgir et à étreindre au moment où on s'y attend le moins, le musicien comme le lecteur.
L'auteur entraîne son lecteur dans le dédale musical d'un monde étrange où son imagination immense joue avec les mystères de l'Occident et de l'Orient sans que cela ne produise de faute de goût, bien au contraire!!! Le lecteur frôle les désirs, les interdits avec ravissement et délectation, porté par une langue imagée de belle facture.
On sort de ce roman comme lorsqu'on revient d'un étonnant voyage au coeur d'une contrée de l'imaginaire: les yeux encore remplis des merveilles que l'on a touchées du bout des doigts, le coeur battant encore des émotions ressenties, l'esprit serein et l'envie d'écouter du Bach!



Roman traduit du néerlandais par Marie Hooghe


L'avis de Laurence

samedi 31 mai 2008

Rien ne nous quitte


En Galicie, terre rattachée à l'empire austro-hongrois depuis le partage de la Pologne, la famille Zemka, en la personne de Jozef, reconquiert un domaine fondé, au début du XVIIIè siècle, par un ancêtre noble, le comte Fryderyk Ponarski, puis racheté par une autre famille, les von Kotz. En épousant Clara von Kotz, Jozef Zemka part sur les traces de Fryderyk et connait une ascension rapide. Ainsi commence cette très belle saga familiale où l'ascension comme le déclin se fera au rythme des grands évènements historiques: la révolution de 1848 et les tensions annociatrices du désastre de la Guerre 14/18....tout ce qui construit l'histoire de l'Europe.
Jozef Zemka, à son grand désespoir, n'aura que des filles, Maria, Urzula, Wioletta, Jadwiga et Zozia, et se comportera avec sa famille comme un abominable tyran domestique. Les femmes n'ont comme horizon que la sphère domestique et sont réduites, de mère en filles et de filles en nièce, à attendre l'amour en épiant l'horizon des visites et des bals. Parfois l'amour frappe, incongru, à l'âge de la maturité et apporte la joie dans la plénitude d'une passion avec un jeune homme: c'est ce que vit Clara avec le précepteur de ses filles, Zygmunt Borowski. Clara se trouve, pour la première fois de sa vie, belle et intelligente aux yeux d'un homme et connait enfin le bonheur d'aimer et être aimée. D'ailleurs, le piano reprend du service puisque Zygmunt aime l'entendre jouer et que pour lui, rien que pour lui, elle renoue avec ses premières amours musiciennes.
Mais l'amour surgit aussi dans le coeur de jeunes filles à peine écloses, de jeunes filles qui, dans leur naïveté virginale, offre leur précieux trésor à l'homme qu'elles aiment pensant le gagner par le don de soi: Wioletta, la belle et farouche Wioletta aux pinceaux et fusains talentueux, se laisse prendre au piège en aimant ardemment le promis de sa soeur Urzula et en croyant qu'il la choisira au dernier moment! Las, mille et une fois hélas! Agenor Karlowicz, jeune homme indécis, indolent, inodore et sans saveur (c'est pourquoi, la lectrice que je suis se demande encore ce que Wioletta a bien pu lui trouver!), non content de déflorer Wioletta, ira consommer l'hyménée dans les bras d'Urzula et condamnera, inconsciemment, Wioletta à la pire opprobre: un enfant illégtime et la réclusion honteuse au coeur de l'univers domestique. Wioletta, qui aurait aimé étudier, apprendre, se voit considérer comme une fille perdue et est séparée à jamais de son enfant. Wioletta, une ombre vivante errant dans la maison, muette et transparente aux yeux des autres...d'ailleurs, lorsque Jozef reçoit, elle doit rester recluse dans sa chambre! Les années passent, le siècle meurt, un autre naît, au fil des saisons, des pluies, des chaleurs estivales, la famille s'agrandit, certains membres s'engagent dans le combat pour l'indépendance de la Pologne et se voient contraints à l'exil, d'autres demeurent et construisent l'avenir industriel grâce au sucre des betteraves! Les familiers changent: le médecin de famille, Salomon Weinberg, laissera place au prince Dubinski sur les conseils duquel Wioletta lira les carnets de bords de son grand-père et apprendra qu'une branche de sa famille paternelle appartint à la communauté juive avant de se convertir sous l'influence d'un certain Jacob Frank....au grand dam d'un Jozef vieillissant!
Diane Meur fait appel à une étrange narratrice: la maison du domaine qui derrière sa façade blanche et son fronton néo-classique, épie ses habitants. Elle est indiscrète, furète partout, inspecte de la cave au grenier, guette les échos de l'histoire, les bribes de conversations intimes. Elle est partout, voit tout et entend tout. Elle attise les passions et les envies et tissent les destins. Elle connaît les vivants mieux qu'eux-mêmes, elle garde au coeur de sa mémoire les ombres du passé, les fantômes qui vivent dans ses murs, oubliés depuis si longtemps par les vivants. Mais les vivants possèdent quelque chose que la maison n'a pas et qu'elle leur envie: leurs drames, leurs désirs et leur mobilité. Sous la plume de Diane Meur, au souffle romanesque éblouissant, le lecteur se trouve au coeur de la maison et l'accompagne dans ses observations: c'est l'odeur des épices, des plats et des vins ou celui des espoirs et de l'amertume d'un chagrin inconsolable, ce sont les saisons qui rythment la vie des habitants, la surprise éprouvée devant un rideau qui bruisse sous la brise estivale ou le craquement des boiseries un soir d'hiver apportant une note menaçante dans la nuit. On déambule dans les pièces qui ne changent pas, on écoute les conversations des batteries de cuisine, de l'argenterie, des rideaux ou encore du piano. On est l'âme de la maison, on respire la poussière odorante des années, des siècles, on est les souvenirs d'une époque, d'un mode de vie, des vies fragiles qui s'éteignent heureuses ou non et disparaissent dans les ombres de la maison.
Le thème de l'exil et de la perte de ce qu'on laisse derrière soi est également très fort: l'exil intérieur vécu douloureusement par Wioletta, l'abandon obligé de son enfant, l'exil de Maria en Turquie, l'exil religieux de Jadwiga dans sa cellule de nonne, l'exil de Tessa et sa famille vers les Etats-Unis dont la chute du roman amorce une réponse à l'interrogation "Qu'emporte-t-on avec soi lorsque l'on quitte la terre natale et perd-t-on tout ce qui nous a construit?". Une bien jolie réponse donnée par la narratrice.
Le foisonnement et les interactions entre les personnages principaux et secondaires donnent un souffle épique au roman digne d'un roman de Tolstoï et offrent un moment de grand bonheur de lecture!


"Sur l'arrière il y a le parc, les champs. les jours d'été, une brume de chaleur voile les collines et au-dessus des blés l'air tremble, habité de guêpes et de papillons. il y a les fermes aussi, dont les toits descendent si bas qu'à herbe haute, quand je n'en aperçois plus les fenêtres ni les portes, elles semblent de chastes jupes dont s'élève, en guise de torse, une mélancolique fumée.
Parfois les enfants de paysans viennent ici marauder une poire, une poignée de cerises. Du temps de Gavryl ils auraient reçu des pierres, des injures dans leur langue, peut-être la menace d'un rapport au bailli.(...) Sur l'avant c'est le portique à colonnade, l'entrée d'honneur, la grille qu'on ouvre grand aux jours de réception. A ma gauche s'alignent les soixante maronniers de l'avenue de la gare, laquelle m'est cachée par un repli de terrain. On la dit grandiose....." (p 9 et 11)




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés