Affichage des articles dont le libellé est littérature australienne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est littérature australienne. Afficher tous les articles

lundi 5 avril 2010

La couleur grise de l'enfance

Adrian est un jeune garçon de neuf ans, il pourrait être un garçon comme les autres puisqu'il vit dans une petite ville, qu'il aime les glaces, qu'il aime dessiner en rêvant d'avoir enfin un chien. Seulement, Adrian n'est pas comme les autres car sa vie est loin d'être celle d'un petit garçon ordinaire: Adrian vit chez sa grand-mère maternelle, aux côtés d'un oncle, Rory, cloîtré dans sa chambre et sa solitude depuis son accident de voiture, un bolide qui termina sa course contre un arbre, emportant dans les limbes son meilleur ami. Depuis, Rory erre comme une âme en peine, tourmentée par un passé qui ne peut s'oublier, Rory, ombre un tantinet menaçante, ombre dérangeante à l'humour grinçant pour l'oreille d'un petit garçon de neuf ans, solitaire et engoncé dans la peur de sa grand-mère. Adrian tente d'oublier l'absence d'ami, l'absence d'une mère et d'un père, dans le train-train qui rythme son quotidien gris et sans rires, ce quotidien où la peur d'être seul et d'atterrir dans un foyer pour enfants abandonnés scande ses angoisses irrationnelles. D'ailleurs, ce dernier est ébranlé par l'arrivée d'une étrange famille: un homme et trois enfants, deux filles et un garçonnet...détail troublant car une affaire de disparition d'enfants est au coeur de l'actualité du pays. Trois jeunes enfants, deux filles et un garçonnet, ont disparu après avoir été acheté des glaces, des témoins ont vu un homme les suivre...et si ce nouveau voisin était l'homme en question? Pourquoi les volets de sa maison sont-ils toujours fermés? Cache-t-il un sombre secret? D'autant que Nicole, l'aînée qui a le même âge que lui, cultive à plaisir l'ambiguité depuis qu'ils ont fait connaissance. Nicole à la langue bien pendue, Nicole qui semble à l'aise et nullement gênée d'être sans amis, Nicole qui intrigue Adrian, qui le titille sans cesse pour le faire sortir de sa réserve. Entre les sarcasmes de Nicole et la suffisance de Clinton, son seul ami à l'école, Adrian est loin d'avoir confiance en lui, et le climat délétère de la ville, en raison du traumatisme dû à la disparition de trois enfants, est loin de le rassurer.
Dans "Une enfance australienne", Sonya Hartnett entraîne son lecteur dans un monde inhabituel de l'enfance: l'atmosphère est pesante, grise, parfois très glauque, l'insouciance enfantine est absente tandis que les peurs et les angoisses de l'abandon, de la perte, du deuil et de la solitude suintent à chaque mot, chaque phrase. La hantise de l'abandon, tant illustrée dans le conte "Le Petit Poucet", ronge l'âme d'Adrian sans qu'il y ait qui que ce soit capable de le rassurer, de lui montrer qu'il est aimé, car il est aimé par sa grand-mère même si elle est incapable de le lui dire tant par les mots que par les gestes. Le monde adulte apparaît impuissant à calmer cette part sombre que recèle celui de l'enfance et semble inapte à permettre à Adrian de grandir en apprivoisant ces peurs pour lui permettre d'accéder à cette estime de soi essentielle à la construction intime de chaque être humain. L'adulte est tout sauf une personne rassurante, aimante et protectrice: il est démuni et fragile alors que l'enfance a besoin de force supérieure et de sûreté pour entrer, sereine, dans le monde adulte.

Le lecteur est loin de l'atmosphère sucrée et légère des souvenirs d'enfance, il est pris dans le tourbillon sombre des questionnements existentiels d'un enfant perdu dans la forêt de sa solitude sans la présence rassurante des petits cailloux blancs de l'amour parental. Une lecture qui ébranle, qui étreint le coeur jusqu'au dénouement final, loin d'être rassurant. "Une enfance australienne" est un roman, certes qui dérange, écrit tout en sensibilité et subtilité, parcourant les gammes des contes traditionnels pour en sortir un reflet moderne des angoisses intrinsèques à l'enfance.
Merci à BOB et au Serpent à plumes pour cette lecture éprouvante mais d'une sombre beauté.

Roman traduit de l'anglais (Australie) par Bertrand Ferrier


 

Les avis de Pimprenelle   Stephie  Aifelle  Celsmoon  Papillon  Sylire   BOB 

dimanche 8 mars 2009

Bush australien


Deuxième incursion dans le monde du polar australien et j'en sors ravie! Je découvre l'écriture de Upfield et ses descriptions saisissantes de la brousse australienne, toile de fond tremblant de chaleur d'une succession de disparitions dans un élevage extensif de moutons.
L'inspecteur Bonarparte, dit Bony, est diligenté dans le bush australien pour enquêter sur la disparition d'un homme, Ray Gillen, au cours d'une baignade nocturne dans le lac Otway. Ce lac est particulier: il se forme tous les vingt ans et a une durée de vie de trois, quatre ans...un phénomène étrange et presque sacré. Bony a une couverture: il est dresseur de chevaux, recruté par le grand propriétaire de l'élevage. Bony a une particularité: il est métis, ses ancêtres maternels sont aborigènes et il a reçu en héritage la patience, l'envie de courir la brousse et un regard empreint d'une rare humanité sur les êtres et les choses.
D'emblée, Bony saisit l'intensité du malaise qui règne sur le domaine: tout le monde se guette, tout le monde est sur le qui-vive, tout le monde attend avec impatience et angoisse la disparition inexorable du lac. L'attente, à la limite du supportable, de voir s'évaporer les ultimes gouttes d'eau pour enfin retrouver les restes de Gillen et faire main basse sur son magot.
Une partie incroyable de pocker-menteur se construit autour des protagonistes: les deux femmes, la mère et sa fille adolescente, éléments déstabilisateurs de l'harmonie d'avant leur arrivée, avides de pouvoir et d'argent, rivalisant de séduction jusqu'à se détester; les "cow-boys" des moutons, l'homme à tout faire, le régisseur et le trappeur anglais, note étonnante et amusante du tableau. Qui a profité de la mort, accidentelle?, de Gillen pour embarquer et cacher le magot de ce dernier? Qu'attendent-ils, tels des charognards, autour de ce lac en partance?
Bony, observe, note, sourit, discret mais incisif, sous le soleil insoutenable des grandes chaleurs australiennes. La fournaise devient chaque jour plus torride, l'eau du lac s'évapore inexorablement, les oiseaux migrateurs préparent leur dernier vol dans une cacophonie nocturne des plus criardes et la nature est en attente d'un long sommeil.
Le huit-clos à ciel ouvert, sous la chaleur meurtrière, se déroule entre évaporation du lac, piégeage des lapins, effrayants par leur multitude, et tâches quotidiennes auprès des chevaux et des moutons. Upfield baigne son lecteur dans le voile opaque et irritant de la poussière des chemins et des routes, l'entraîne dans l'immensité du bush qui isole l'humanité parmi les moutons, les lapins, les kangourous et les oiseaux. On vit la sécheresse, on transpire et on halète à l'ombre des poivriers, on se rue dans le réservoir pour trouver une once d'eau fraîche, on est collé aux éléments et à l'atmopshère extrêmement bien rendue de cette brousse sèche et tentaculaire, dans une Australie des années vingt.
Un roman policier comme je les aime: fouillé, bien construit avec le deus ex machina final qui éclaire les souspçons que le lecteur a pu avoir en cours de lecture!


Roman traduit de l'anglais (Australie) par Michèle Valencia


Roman policier lu dans le cadre du défi Littérature policière sur les 5 continents


Les avis de Allie petitepom sophie




lundi 4 juin 2007

Enquête australienne


"Tueur d'Aborigènes":


C'est une histoire à trois voix: celles du tueur en série et des deux policiers Aborigènes Lisa et Gary.
A ces trois récits répond l'enquête menée par les policiers de la cellule « Abo » sur les meurtres commis à l'encontre de femmes Aborigènes.
Gary forme un couple mixte avec son épouse: il est bien inséré dans la société australienne blanche, il a été bien éduqué et est cultivé. Le modèle d'une certaine réussite sociale. Son récit est celui de son enfance, de ses rapports avec son père, se sa prédilection pour les sports. Il a pratiqué le cricket, la boxe, la natation. Au cricket, il est le meilleur élément de l'équipe mais lors d'une rencontre il réagit violemment aux insultes racistes répétées. Insultes qui sont mollement endiguées par l'entraîneur de l'équipe adverse: que ne faut-il pas accepter pour destabiliser le pilier d'une équipe et espérer remporter la victoire. Triste et vaine option morale. Finalement, Gary ne rejouera plus jamais au cricket, dégoûté et désabusé. Quand il se met à la boxe, c'est pour faire plaisir à son père afin que ce dernier le regarde et soit fier de lui. Mais là encore, les insultes racistes mesquines auront raison de lui. Le sport et les émotions exacerbées qu'il draine ne sont que choses vaines dépourvues de sens. Le racisme ordinaire sillonne sans relâche les gradins des stades.
Lisa est jeune et a épousé un homme de couleur. On sent d'emblée que le couple est en bout de course. Son récit est celui d'une déchirure: la séparation d'avec sa mère sauvagement organisée par le gouvernement. Elle n'avait que 5 ans et était arrachée au cocon familial sous prétexte d'offrir une éducation aux filles aborigènes. Elle va intégrer un pensionnat de jeunes filles où elle s'avère être une brillante élève (ce qui va à l'encontre de certaines idées reçues selon lesquelles les « natifs », les Aborigènes seraient génétiquement inaptes à apprendre, à être intelligents!). Peu à peu, une autre déchirure est évoquée: elle est physique et morale et prend l'apparence d'un professeur un peu trop entreprenant. En quelques mots, l'auteur parvient, avec finesse et délicatesse, à décrire, dans le non-dit, toute l'horreur de la perte de l'innocence. Et le lecteur ne peut s'empêcher d'être sidéré par la politique d'arrachement culturel opérée sur les enfants, notamment les filles, aborigènes. L'auteur ne développe pas le pourquoi de cette politique mais son lecteur décèle la dénionciation d'un système politique désirant éradiquer une partie essentielle de l'histoire australienne. Une assimilation destrucrice qui très rapidement atteint les limites de l'acceptable.
Peter Simpson, le tueur en série, voix croisée du troisième récit, est un abîmé de la vie, lui aussi. Au fil de ses interventions, on apprend les conditions de vie affective et humaine déplorables qu'il a eu. Violence paternelle, violences sexuelles subies et tues, alccolisme parental et j'en passe! Le maëlstrom affectif dans lequel il se débat, le conduit à la fascination de l'Autre, des Aborigènes, notamment des femmes. L'attirance aimantée vers la féminité exacerbée, aux yeux du mâle blanc, de la femme de couleur. L'amour violent pour un pays dont il est étranger, où c'est lui l'immigré malgré les apparences, mène au meurtre irrationnel. Au début du roman, le lecteur le déteste, et peu à peu, à mesure qu'apparaissent des pans cruciaux de sa vie, ne l'absout pas mais le comprend.
Entre ces trois récits, l'enquête des deux inspecteurs qui sont contraints de se battre contre les préjugés raciaux de leurs collègues. Ils sont confrontés aux diverses contingences matérielles, administratives et humaines qui ralentissent les investigations. Puis, lorsque le tueur commet un meurtre sur une jeune femme blanche, la machine s'emballe et l'auteur pointe, avec une ironie désabusée, le fait qu'une blanche assassinée mérite une enquête plus diligente et la mise en route d'une machine de guerre performante.
Ce polar, bien écrit, bien construit, m'a permis d'être confrontée avec un pays méconnu, malgré tout: l'Australie et ses contradictions, ses affrontements culturels, son histoire récente, ses rêves et ses espoirs. Un polar à découvrir avec à la clé un vrai plaisir de lecture.

Roman traduit de l'anglais (Australie) par François Thomazeau