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jeudi 28 octobre 2021

Mes sacrées tantes

 


J'ai de nouveau voyagé en Inde parmi des femmes voyageant seules ou en groupe pour se marier, visiter un fils ou fuir.

Huit nouvelles, huit portraits de femmes émouvants et drôles à la fois. La tragédie pétille pour ne pas sombrer dans la laideur.

Le voyage est le début d'une nouvelle vie, est le moment où tout bascule dans un lieu emblème de l'ailleurs : la gare et ses trains.

Chaque nouvelle est une fenêtre ouverte sur un aspect de la condition féminine en Inde. Les mariages arrangés dès le plus jeune âge, tant du côté du promis et celui de la promise, unions dérangeantes pouvant donner naissance à des unions heureuses et joyeuses comme celle de Mini arrachée à sa famille et escortées par des tantes jusqu'à la demeure de sa belle-famille.


Le pouvoir des mères peut être tyrannique et nombreux sont les fils et brus terrifiés par la maîtresse de maison. Le recueil s'ouvre sur l'histoire du pèlerinage à Londres d'une mère faisant régner la terreur dans son foyer. Mayadevi décide, avant de mourir, de rendre visite à son fils resté à Londres. Comme tout ce qui n'est pas de la caste des brahmanes est impur, la vieille dame passe son temps à prier, à se purifier et à rouspéter après tout et n'importe quoi. La catastrophe est imminente dès que l'avion atterrit en Angleterre. C'est sans compter sur le sang-froid de la bru, anglaise, qui saura avec un tact incroyable dompter la matriarche.


Après le portrait d'une matriarche peu amène, Bubul Sharma, nous embarque à la suite d'une famille traditionnelle partant pour la première fois en vacances. « Les premières vacances de RC » est une nouvelle délicieuse à lire. L'humour est toujours présent et on assiste, peu à peu, à la prise de conscience des femmes (mère, épouse et fille) d'un monde des plus intéressants à découvrir. Régies à chaque instant de leur vie par un Rathin Chandra pétri d'habitudes et de certitudes plus sclérosantes les unes que les autres, elles découvrent, grâce à l'étrange lubie du chef de famille, les prémices de la rébellion dans les rencontres faites lors de leur séjour dans un ashram. Un vent de liberté se lève, le regard sur le monde change et RC ôte ses chaussures et décide d'acheter un cerf-volant... ou comment derrière le masque du patriarche se cache un homme qui aurait aimé ne pas endosser tant de responsabilités.


Certaines nouvelles sont proches du conte philosophique comme celle « La vie dans un palais » . J'ai oscillé entre l'onirisme et l'étrange. Une épouse quittée par son mari parti chercher l'illumination sur les chemins, s'enfuit de chez elle pour ne pas subir le triste sort réservé aux veuves. Elle fera une rencontre qui bouleversera sa vie et lui montrera son Chemin de Damas dans un palais où le temps semble s'être arrêté.


« Mes sacrées tantes » fait rire, grincer des dents et humidifie le coin de l'oeil. L'auteure m'a entraînée, une fois de plus, dans une lecture jubilatoire remplie d'odeurs, de couleurs et du bruit des trains.

Traduit de l'anglais (Inde) par Mélanie Basnel


Quelques avis :

Babelio   Le livre provençal  Délivrer des livres  La culture se partage

Lu dans le cadre d'une lecture commune "Editions Picquier"




lundi 16 août 2021

La huitième reine

 


Les étapes indiennes sont une mine de lectures à découvrir et à partager. Elles permettent, en plus, de diminuer sa PAL quand une lecture commune a lieu pour « fêter » la date d'indépendance du Pakistan, le 14 août 1947.

Bina Shah, l'auteure, vit à Karachi, ancienne capitale du pays, située dans la région historique du Sindh.

 

Automne 2007, Benazir Bhutto revient au Pakistan après sept ans d'exil, Ali Sikandar, étudiant le soir et reporter le jour pour nourrir sa famille, est envoyé par sa rédactrice en chef à Karachi pour couvrir l'événement.

L'action du roman se déroule entre le retour de Benazir Bhutto et l'attentat de décembre 2007 qui lui coûtera la vie.

Ali est un témoin privilégié du retour de l’ancienne Premier Ministre, conspuée par les uns et vénérée par les autres car porteuse d’un espoir immense pour le pays. Il oscille entre doute et espérance, entre partir étudier aux Etats-Unis, une forme de fuite, et rester pour assumer ses engagements familiaux et contribuer au redressement du Pakistan, lui l’héritier d’une longue lignée de féodaux.

Il est amoureux de Sunita, une jeune étudiante hindou, et tait sa liaison pour ne pas affronter les reproches de sa famille : cela ne se fait pas de fréquenter une hindoue. Les traditions sont lourdes à supporter d’un côté comme de l’autre, la mixité religieuse dans les unions ne sont guère prisées.

Au fil des reportages, Ali va comprendre que l’enjeu politique est de taille au point de s’engager dans les manifestations protestant contre l’état d’urgence décrété par l’armée. Au cours de l’une d’elle, à Islamabad, il sera pris dans un affrontement sanglant avec la police anti-émeute, et se retrouvera en prison. Alors qu’il n’a plus parlé à son père depuis que ce dernier a quitté sa mère pour fonder une nouvelle famille, un des gradés, en entendant son nom, lui dit qu’il est sous l’obédience de son père et lui demande de l’appeler pour ainsi le libérer. Ce qu’il fait, brisant des années de silence et d’incompréhension.

 

Ali est représentatif d’une jeunesse pakistanaise dont le désir d’émancipation est immense : la rigidité des traditions pèse sur la vie quotidienne des gens qui n’ont que peu de choix. Il aime une jeune fille non musulmane, il souhaite partir étudier à l’étranger et ne plus subir les restrictions au quotidien. Malgré sa défiance quant à la capacité de Benazir Bhutto de redresser le pays et de le faire entrer dans la modernité et la croissance économique, Ali, en observant autour de lui les gens et en côtoyant ceux qui n’acceptent pas la botte armée, portera un autre regard sur cette femme qui ne renonce à aucun de ses idéaux. D’autant plus qu’il comprend le lien existant entre sa famille et les Bhutto… les roses de leur jardin depuis longtemps fanées et conservées entre les feuilles d’un livre. Il verra en elle l’espoir d’une nation, un espoir qui hélas sera étouffé dans l’œuf, une fois encore.

 

Ce qui m’a touchée dans ce roman, ce sont les subtils allers-retours entre passé et présent, le premier apportant toujours un élément de compréhension du second. Le passé, aux multiples facettes, est évoqué comme un plan de plus en plus serré sur le Sindh : des origines jusqu’au jardin des Bhutto où la jeune Benazir va se recueillir auprès des roses tant aimées de son père, jusqu’à la scène dans laquelle Pinky, alias Benazir enfant, se fait prédire l’avenir par un parrot master, un diseur de bonne aventure, qui voit en elle la huitième reine.

Le passé éclaire le présent tragique du Pakistan en un chant célébrant une région, le Sindh, terre de convoitise en raison de ses richesses, terre de déchirements en raison des convoitises qu’elle suscite.

Bina Shah, au gré des chapitres, décrit un pays riche des figures politiques, spirituelles et artistiques qui ont forgé, au fil des siècles, l’identité du Sindh.

« La huitième reine » est un roman qui met en miroir la révolution personnelle du jeune Ali avec la roue d’une histoire millénaire au cours d’une très belle fresque historique.

Une lecture commune en compagnie de RachelHilde et Pati

Traduit de l’anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf.

 

Quelques avis :

 Rachel  Babelio  Asialyst  La cause littéraire  Jostein  Le Figaro

Lu dans le cadre



 


dimanche 18 juillet 2021

Les veuves de Malabar Hill


 

Perveen Mistry, première avocate de Bombay, a rejoint le cabinet d'avocat de son père pour l'aider à monter les dossiers. Elle ne peut pas plaider au tribunal en tant que femme ce qui ne l'empêche pas de prendre en charge des enquêtes.

Le dossier de succession des veuves d'un riche marchand musulman de Bombay, Omar Farid, lui est confié car ces femmes, parsies, ont choisi la réclusion ou purdah, autrement dit de ne pas paraître en public et de ne parler aux hommes qu'à travers un mur grillagé, le jali.

Plusieurs points chiffonnent notre héroïne qui cherche à en savoir plus sur les liens entre les trois épouses, les trois bégums, et le mandataire gestionnaire de leurs affaires.

Quand ce dernier est retrouvé assassiné, tout se précipite, entraînant Perveen dans une enquête passionnante au cœur de la diversité ethnique et religieuse de l'Inde.


De multiples aspects de la société indienne, au début des années 20, sont abordés au fil du roman qui est autant historique que policier.

Perveen est issue d'une famille parsie très aisée et moderne pour l'époque : on lui laisse suivre des études de droit qu'elle continuera en Angleterre, à Oxford, lorsqu'elle devra, précipitamment, quitter sa famille.

J'ai aimé les allers-retours entre le temps de l'enquête, 1921, et le passé de Perveen, 1917. Les retours en 1917 permettent de comprendre pourquoi la jeune femme est allée en Angleterre, pourquoi elle s'inquiète quand elle croit apercevoir la silhouette de son époux.

Sujata Massey offre à son lecteur une documentation passionnante sur les us et coutumes des communautés parsie et musulmanes de Bombay et Calcutta. On sombre dans le désenchantement, la souffrance et le désespoir avec Perveen quand elle commence sa vie de jeune épousée auprès de ses beaux-parents. Rapidement, elle est malmenée, déconsidérée et surtout enfermée comme une pestiférée lorsqu'elle a ses menstrues dans un réduit isolée et sans hygiène. Une maltraitance due à des superstitions encore en cours en ce début de XXè siècle.

Les sombres souvenirs de sa condition de femme mariée émaillent le récit d'émotions et de combats importants à mener.

On rencontre des personnages étonnants, comme la meilleure amie anglaise de Perveen, Alice Hobson-Jones, fille d'un haut fonctionnaire britannique, brillante mathématicienne revenue au bercail familial. Perveen et Alice sont deux jeunes femmes pour qui la liberté de penser et de mener sa vie est essentielle : elles bousculent, chacune à leur façon, les codes immuables d'une société en passe d'être bouleversée par la roue de l'Histoire.

Les bégums sont également des personnages intéressants avec leurs histoires personnelles et leurs visions du monde. Au final, grâce au soutien et aux conseils de Perveen, elles parviendront à s'émanciper et à quitter le fameux 22 Sea View street, à Malabar Hill. Sans oublier la jeune Amina, fillette intelligente et avide de savoirs, fille de Razia la première épouse d'Omar Farid.


Sujata Massey m'a plongée dans les senteurs de l'Inde, celle des parfums de rose et de santal, celle des pâtisseries sucrées, celle de la cuisine épicée et colorée et celle du thé au gingembre servi à l'heure du thé.

Les bruits des rues où se pressent travailleurs et mendiants, les marchés, le port et sa pagaille, les rickshaws, les fiacres ou les voitures élégantes de la bonne société indienne et britannique.


L'intrigue est bien menée, le suspense toujours au rendez-vous grâce aux multiples rebondissements, si bien que je ne me suis pas ennuyée un seul instant. J'étais en Inde, dans les années 20 aux côtés des personnages et au cœur de l'action.


Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet


Quelques avis :

Une souris et des livres  Babelio  20 minutes  L'Inde en livres  Rachel  Maggie Jojo en herbe

Lecture commune avec RachelMaggie et Jojo dans le cadre:





mercredi 30 juin 2021

Le pouvoir des mots et de l'imagination

 


Salman Rushdie et ses romans sont en lecture commune en juin avec les volontaires des Etapes indiennes.

Je n'ai jamais lu cet auteur bien que j'en ai beaucoup entendu parler lors de la sortie des « Versets sataniques » qui lui valut une fatwa encore d'actualité aujourd'hui.

Je n'ai pas choisi « Les versets sataniques » mais un roman plus léger quoique... « Haroun et la mer des histoires ». Rien que le titre vous emporte dans un voyage plein de promesses. Le voyage promis par cette fable, car plus qu'un roman le récit appartient à l'ordre de la fable et du merveilleux.


Haroun vit dans une ville tellement remplie de tristesse qu'elle en a oublié son nom. Tout est gris, morose et déprimant, sauf lorsque la pluie de la mousson revitalise le monde.

Il appartient à une famille où on chante, rit et raconte des histoires merveilleuses. La joie et l'imaginaire enchantent la maison jusqu'au jour où cesse le chant de sa mère qui disparaît sans crier gare à 11h du matin. Son père, accablé par la tristesse, perd son inspiration et devient un conteur muet qui ne sait plus distraire les gens avec ses histoires joyeuses et extraordinaires permettant d'oublier le temps du conte les arias du quotidien : « on » lui a coupé son abonnement à la mer des histoires.

Un jour, son père est appelé à se produire dans des réunions politiques afin de faire engranger les voix de l'électorat des notables en lice. Il ne peut rien raconter et c'est le scandale, la colère des organisateurs et le départ précipité vers le dernier lieu où il doit se produire.

Commence alors un voyage incroyable à bord d'un bus conduit par un chauffeur aussi étrange qu'excentrique, roulant à tombeau ouvert sur les routes de montagne afin que Rashid, le père d'Haroun, puisse admirer le coucher du soleil sur la vallée d'or et d'argent.

Lorsqu'ils arrivent à destination, le notable de la ville les accueille, il ne sait pas que l'inspiration de Rashid est tarie, et les emmène à bord d'un bateau cygne. Au cours de la nuit, Haroun est réveillé par une étrange créature Ssi, chargé de couper l'abonnement de Rashid. Haroun refuse et part, en compagnie de son père, à dos d'oiseau mécanique, Mmais, jusqu'à la Planète des Histoires. Il découvre qu'elle est en danger car le pouvoir mortifère de l'abominable Khattam-Chut grandit et le silence gagne peu à peu le monde où vivent deux peuples : celui du pays des Gups, joyeux et bavards, celui de Chut, dans l'ombre, dont les habitants, les Chutwalas ont fait vœu de silence pour marquer leur dévotion au terrible Khattam-Chut. Ce dernier a décidé de détruire la source des histoires et pollue l'Océan des courants d'histoires. Il a même mis en place une bonde pour tarir, définitivement, la fabuleuse Source des histoires.

Haroun se lance dans une course contre la montre pour sauver ce qui peut l'être, aidé par des créatures merveilleuses et fantastiques. Les actions sont foisonnantes, les rencontres improbables et le dénouement digne d'une très belle fable.


Derrière la légèreté du conte, il y a une seconde lecture, comme dans tout conte d'ailleurs, celle de la place de l'imagination et de l'imaginaire dans notre monde moderne voué à la tristesse de la rentabilité à tout prix : pas de temps à perdre avec des histoires qui ne servent à rien hormis à embrouiller l'esprit ou pire à le rendre lucide.

L'imaginaire nourrit l'imagination qui à son tour nourrit l'esprit et lui ouvre d'innombrables fenêtres et portes vers l'altérité et ses richesses tant intellectuelles que culturelles. Un esprit riche d'histoires ancestrales revisitées à l'envi au fil des siècles et des générations, est un esprit libre et certainement dangereux aux yeux de certains. L'esprit libre et riches d'ailleurs est un esprit critique, est un esprit qui pense et réfléchit.

Boucher cette bonde merveilleuse pour vouer au silence et à son diktat le monde, c'est s'assurer de l'obéissance aveugle de tout un chacun, d'obliger à courber l'échine sous la tristesse fabriquée dans les usines mornes et insipides. Le silence arme absolue quand on procède à la captation du langage, à la captation des mots nourriciers de l'imagination et portiers de l'imaginaire. Le silence qui tue l'humanité en rendant les hommes insensibles, ignares, incultes …. et violents.


« Haroun et la mer des histoires » est une apologie de la liberté donnée par les mots, l'imagination et une déclaration d'amour au creuset formé par les histoires, récits et contes primordiaux qui ont fait que l'homme a acquis son humanité.

Un conte pour enfants puisqu'écrit par l'auteur pour son fils, après avoir été déclaré hors-la-loi par le fanatisme religieux. Un conte qui lui permit de renouer avec l'écriture après l'opprobre inique à laquelle Salman Rushdie a été soumis dans certains pays.

« Haroun et la mer des histoires » est un acte de résilience et de résistance d'une grande beauté.

Traduit de l'anglais par Jean-Michel Desbuis


Quelques avis :

Babelio Sens critique  France inter

Bande annonce 



Lu dans le cadre







mercredi 16 juin 2021

Le journal de Nisha

 


Août 1947, un drame enfle lentement mais sûrement après l'Indépendance de l'Inde : la Partition se profile pour devenir effective le 15 août.

Nisha, une fillette de douze ans, commence son journal intime un mois avant la proclamation de la Partition entre l'Inde et le Pakistan, pour y consigner tout ce qu'elle ressent et a sur le cœur.

Son interlocutrice ? Sa mère disparue depuis douze ans, en mettant au monde ses jumeaux, Amil et Nisha.

Elle vit à Mirpur Khas, dans le nord de l'Inde, avec son frère, père, médecin hindou, et sa grand-mère paternelle, Dadi. Elle observe le monde et les adultes, écoute et tente de comprendre ce qu'il y a derrière l'Indépendance et la Partition : il se murmure que les musulmans et les hindous ne pourront plus coexister... pour quelle raison ? Nisha ne peut le concevoir : l'Inde est aussi la province où elle vit et a grandi, celle de sa mère musulmane qu'elle n'a pas connue. Pourquoi, du jour au lendemain, ceux qui s'accordaient ne pourraient plus se supporter ?

D'ailleurs, Nisha écrit : « Tout le monde sait qui est hindou, musulman ou sikh par les vêtements qu'il porte ou par son nom. Mais nous avons tous vécu ensemble dans cette ville depuis si longtemps. Je n'ai jamais vraiment fait attention à la religion des gens. Est-ce que tout ça, c'est parce que l'Inde est en train de devenir indépendante des Britanniques ? Je ne vois pas très bien le rapport. » (p 29)


Au fil des jours, le lecteur en apprend un peu plus sur le quotidien de Nisha et de sa famille, ses espoirs et ses craintes.

Un jour, Amil et Nisha se font poursuivre, sur le chemin de l'école, par des garçons musulmans, dès lors les jumeaux décident d'emprunter leur chemin secret, moins direct mais plus sécurisant.

Cependant, l'inconcevable a lieu : Amil se fait agresser. Les jumeaux n'iront plus à l'école, le temps que tout se calme. Las, le calme ne revient pas, bien au contraire et envisager le départ de Mirpur Khas devient nécessaire.

L'exode doit s'effectuer discrètement, la famille renonce au dernier moment à prendre le train pour éviter les massacres. Elle quitte Kazi, le cuisinier musulman et lui confie la clef d'une maison qu'elle ne reverra plus.

On suit les tribulations de Nisha et sa famille sur la route de l'exil, chacun avec un baluchon enveloppant le strict nécessaire et les gourdes d'eau, route encombrée, dans un sens comme dans l'autre, de familles fuyant ce qui avait été leur foyer, fuyant une Inde, leur Inde, disparue.

Nisha apprend la dureté des jours et des hommes que la peur, la faim et la soif rendent fous et violents. Oubliés les jeux dans le jardin ou le verger de manguiers, oubliée la cuisine savoureuse de Kazi, oublié le confort d'une maison et d'un lit, oubliée la toilette quotidienne, il faut avancer pour gagner la nouvelle frontière et rejoindre une nouvelle Inde.

« Alors à partir d'aujourd'hui (15 août 1947), la terre sous nos pieds n'est plus l'Inde. Kazi doit vivre de son côté et nous devons nous en aller et trouver une autre maison. En ce moment même, est-ce qu'il y a quelque part une fille musulmane assise dans sa maison et qui doit la quitter pour partir vers un pays nouveau qui ne s'appelle même pas Inde ? Est-ce qu'elle aussi se sent perdue et effrayée ? » (p 111)

Nisha écrit son journal régulièrement, le lecteur peut ainsi être traversé par les émotions de l'adolescente ainsi que les épreuves subies au cours de son périple.

Faire la connaissance du frère de sa mère, Rashid est un moment presque irréel pour Nisha : dans la maison s'exposent les toiles peintes par sa mère, elle pose les pieds là où Faria, sa mère, a marché, couru dans son enfance et adolescence. Elle ressent le passé maternelle et voit d'un œil nouveau sa mère, cet inconnue qui l'accompagne chaque jour de sa vie.

L'exode a de bons côtés comme celui de vivre quelques semaines sous le toit du frère préféré de sa mère et l'entendre dire qu'elle lui ressemble. Cadeau inestimable pour la jeune Nisha.


« Le journal de Nisha » est un roman jeunesse relatant un épisode historique peu traité, voire pas du tout, pour un public adolescent. L'auteure, Veera Hiranandani, écrit en adaptant son écriture et en évitant le piège de l'exposé : les faits historiques sont présents, bien expliqués et servis par les ressentis d'une adolescente qui ne comprend pas la portée indélébile d'une décision politique. Pour elle, issue d'une union mixte hindoue-musulmane, se déchirer entre soi après avoir arraché au Royaume d'Angleterre l'indépendance de l'Inde, est un non-sens absolu.

Le regard de l'enfance pointe la brutalité du monde des adultes, les rêves s'effacent pour se tapir au plus profond de soi. Nisha fait ses adieux à son Inde millénaire pour une nouvelle vie à Jodhpur.


« Le journal de Nisha » est un roman à découvrir et une belle aventure romanesque à vivre. Merci aux « Etapes indiennes » pour cette lecture commune « jeunesse » très intéressante.


Traduit de l'anglais par Jean Pouvelle


Quelques avis :

Babelio  Ricochet  Histoire d'en lire  Livraddict  Sériales blogueuses Blandine  Hilde  Agatho Croustie  Nini Jolivre  Mini Lilloise


Lu dans le cadre:



mardi 25 mai 2021

Une ado en Inde

 


Depuis que je m'engage dans divers « challenges » lecture, je m'ouvre à la littérature jeunesse autre que celle des albums que je pratique au quotidien dans ma classe.

Je suis rarement déçue par ces nouvelles lectures, « Bye bye Bollywood » n'a pas dérogé à l'habitude, la lecture de ce roman m'a beaucoup plu.


Une mère divorcée avec ses deux filles, Nina et Garance, décide de partir dix-huit jours, pendant des vacances scolaires intermédiaires, en Inde, son aînée, collégienne de quinze ans et en pleine crise d'adolescence est ravie. Sauf que le séjour ne se déroulera pas dans un hôtel pourvu de tout confort et doté d'une piscine, mais dans un ashram au cœur de la ruralité indienne.

« Quand ma mère nous a annoncé qu’on partait en vacances en Inde, ma sœur s’est direct imaginée en mode « Bollywood », façon princesse indienne. Plus mesurée, j'ai pensé que j'avais la meilleure maman du monde, ce qui n’arrive pas souvent. Puis j’ai compris qu'elle nous emmenait dans un ashram. Traduction : délire yoga-méditation, riz complet et partage des tâches ménagères ! Ça m’a anéantie. Et encore, j’ignorais qu’une fois là-bas, il n’y aurait pas de réseau et que le seul jeune de mon âge, Jésus, serait un matheux sans pitié. Mais…

Comme le dit le proverbe indien : « Tant qu’il y a de l’amour, tout est possible » !

La quatrième de couverture ne dévoile rien d'important et réussit à titiller la curiosité du lecteur adulte.

Il accompagne Nina dans son voyage en Inde qui est loin de ressembler à l'image bollywoodienne qu'elle s'en faisait. Elle pensait que Garance et elle seraient les seuls enfants dans la galère de l'ashram or non, elle rencontre Jésus et sa petite sœur Zaouïa. Les débuts sont difficiles entre les deux adolescents : Nina, sans être frivole, n'est pas absorbée par ses études, elle est du genre à devoir bûcher pour se maintenir dans la moyenne, Jésus est brillant partout, notamment en maths, ce qui a le don d'agacer la jeune fille. Ils se découvriront des points communs au gré des soirées passées dans la bibliothèque, seule pièce dotée de prises électriques, à regarder des films et à discuter de leur petite vie d'ado.

L'auteure, Hélène Couturier, peint une Inde différente de ce qu'imaginait Nina – mais aussi tout occidental qui n'est jamais allé en Inde - : elle est happée par le bruit, incroyable, les couleurs, les odeurs, la foule disparate qui se côtoie dans les rues et sur les marchés. Elle confronte sa jeune héroïne aux us et coutumes de cet immense pays qui ouvrira les yeux sur une réalité choquante et qui s'ouvrira au monde, un décentrement permettant de mûrir et de grandir.


J'ai aimé les relations de Nina avec Karen, un membre permanent de l'ashram, ou avec une jeune fille, Fulki, destinée à un mariage forcé. Leur rencontre devient l'occasion pour les enfants et ados de mettre en place une stratégie pour faire échouer le plan des parents de Fulki.

J'ai vraiment apprécié le fait qu'Hélène Couturier ne masque pas la réalité indienne, elle distille avec à propos et finesse les éléments culturels du pays. Le tout sans langue de bois et dans un style dynamique et plaisant.

J'ai apprécié le temps fort vécu par Nina quand elle voit, en vrai !, une de ses héroïnes féministes, Sampat Pal Devi, dans son sari rose, suivie par ses « soeurs », fendant la foule pour venir admonester un homme qui veut jeter sa femme et ses filles à la rue parce qu'il n'aura pas de fils. Nina n'est pas seule pour comprendre ce qui se joue sous ses yeux, il y a le filtre Karen pour étayer les informations reçues.

Les relations entre sœurs sont également bien vues : la différence d'âge amène des situations amusantes et drôles. Nina aime autant qu'elle déteste gentiment Garance : elle l'envoie paître et le regrette aussitôt mais la fierté adolescente fait qu'elle ne le montre pas.

Enfin j'ai aimé la manière dont sont traitées les relations mère-fille adolescente : sans concession, avec force de chaque côté du miroir. J'ai été d'autant plus émue et réceptive qu'avec l'âge et le temps qui passe, ces relations sont en évolution permanente avec parfois des bas et souvent des hauts. Mère et fille, à l'issue du séjour, auront mis de l'eau dans leur vin et l'apaisement semble en bonne voie. D'autant que la magie ultime de la visite du Taj Mahal au petit matin, après une journée de voyage en train, est un moment précieux pour elles.


J'ai quitté, avec un pincement au cœur, Nina et sa famille tant le roman, dans lequel la comédie tient une jolie place, est rafraîchissant et joyeux.

La bibliothécaire en charge du secteur jeunesse m'avait certifié la qualité de ce roman, ma lecture n'a pas démenti son avis : « Bye bye Bollywood » faisait partie des sélectionnés dans la catégorie 5è/4è du Prix des Incorruptibles 2018-2019, gage de qualité.

Quelques avis :

Babelio  Un livre dans ma valise  Lirado  Ramette  Clarabel  Litté Jeune  Sens critique

Lu dans le cadre



lundi 26 avril 2021

Le bonheur mode d'emploi?

 


« Le ministère du bonheur suprême »
emporte, sur un quart de siècle (entre 1990 et 2015), le lecteur des quartiers surpeuplés du vieux Dehli aux quartiers en plein essor du New Dehli en passant par le Cachemire et ses vallées peuplées de partisans.

On rencontre un groupe étrange, celui des hirajs, vivant dans une vieille demeure, la Khwabgah dite la Maison des rêves. Anjum, qui fut auparavant Aftab, l'a rejoint pour vivre pleinement sa vie de femme dans un corps d'homme qu'elle transforme peu à peu. On la retrouve, après une errance, déroulant un tapis élimé dans un cimetière de la ville devenu son foyer. Anjum parle avec les esprits, dort parmi les tombes, apprivoise le monde mystérieux et dérangeant des morts.

Un trio de copains, Naga, Musa et Biplab, gravite autour d'une jeune fille, belle insaisissable, l'incroyable S.Tillotama, à la fois absence et présence au sein de leur vie. Ils se sont connus à l'Ecole d'Architecture et ont joué ensemble au théâtre.

Un bébé apparaît une nuit, sur un trottoir, dans un tas d'ordures : personne n'a rien vu, personne ne sait à qui il peut être.

Les tiroirs s'ouvrent, se ferment pour se rouvrir encore : les histoires et les amours se croisent, s'éloignent, forment un tissage extraordinaire des destins liés à l'histoire de l'Inde.

Ce roman est tellement protéiforme, gigantesque par ses thématiques et ses histoires à tiroirs telles des matriochkas que l'on ouvre pour découvrir qu'il y en a encore une, et encore une, et encore une jusqu'à ce que l'auteure, Arundhati Roy, extirpe le dernier lambeau d'un récit picaresque souvent, rocambolesque parfois, stupéfiant et toujours jubilatoire : le happy end est à l'image du roman... joyeusement triste.

Aux côtés d'Ajum, on se plonge dans le monde étonnant des hirajs, craintes et admirées, vivant cependant dans des conditions parfois sordides. Elles sont tolérées malgré la répulsion qu'elles provoquent dans la majorité de la population. On la suit dans l'adoption, malgré elle, de la petite Zainab, abandonnée à l'entrée de la grande mosquée du quartier. Ajum, parce que la fillette est souvent malade, ira au dargah de Hazrat Gharib Nawaz à Ajmer où elle subira les dommages collatéraux des attentats du 11 septembre 2001, à savoir les violences au Gurajat en 2002. Ajum ne s’en remettra pas de sitôt et quittera la Khwabgah pour échouer dans le cimetière dont elle deviendra la figure emblématique et tutélaire.

L’épisode du bébé abandonné dans le tas d’ordures sur un trottoir au Cachemire est un écho à l’adoption de Zainab. Tilo recueillera l’enfant comme Ajum recueillit Zainab, telle une passerelle entre les personnages puisque Tilo viendra vivre dans le fameux cimetière transformé en Jennat Guest House, les prix défiant toute concurrence mais l’acceptation de la location dépend du bon vouloir d’Ajum.

 

« Le ministère du bonheur suprême » est un roman fabuleux, difficile à résumer car tellement dense, dans lequel la beauté et le sordide se côtoient, dans lequel la tolérance bouddhiste peut être étouffée par les violences et les tortures au Cachemire. L’amour, dans toutes ses acceptions, est un fil conducteur indéniable que l’on suit avec fascination.

Le tour de force d’Arundhati Roy est de rendre visible l’invisible et de réaliser un portrait de l’Inde contemporaine sans concession ce qui peut être parfois dérangeant et souvent touchant. Les laissés pour compte du bond en avant indien s’expriment sous la plume de l’auteure, ils s’expriment à loisir sur les mutations et les crises de leur pays. Elle réussit également à montrer combien il peut être dangereux d’être musulman en Inde avec la montée des nationalismes. Ajum est tout cela en même temps ce qui donne à ce personnage une force extraordinaire.

 

J’ai été happée par le tourbillon du récit qui ouvre sans cesse des portes sur d’autres récits, échos de tout ce qui fait l’Inde.

 

Traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit

 Si vous souhaitez en savoir plus sur les hirajs c'est ici

Quelques avis :

Babelio  La cause littéraire  En attendant Nadeau  Sens critique  L'étagère à livres  Rachel   

Lecture commune lue dans le cadre 



samedi 27 février 2021

Ombres et lumières en Inde

 


Qui est le tigre blanc ? Il s'agit du héros du roman épistolaire électronique, Balram Halwai, surnommé par un de ses professeurs impressionné par son intelligence et sa vivacité d'esprit, aussi rares dans les classes que le félin en question.

 

Balram devenu « entrepreneur » important, écrit des courriels au Premier ministre chinois dont la visite diplomatico-économico-politique à Bangalore est proche. Le but de cette visite ? Apprendre comment s'est construite la réussite des entrepreneurs de la ville.

Chaque nuit, Balram alias Ashok Sharma, lui écrit un courriel, chaque nuit il dévoile une part de l'envers du tableau, chaque nuit Balram, dict Ashok Sharma dict Le Tigre blanc, se raconte et raconte l'Inde d'aujourd'hui, celle qui brille aux yeux de l'Occident et celle qui sombre dans la misère la plus insupportable, chaque nuit il s'épanche dans un récit hypnotique et obsédant.

La part d'ombre de la réussite indienne est décortiquée au scalpel avec minutie : ce qui est mis à nu est insoutenable.

Reprenons le cours de l'histoire...

Balram ne peut continuer l'école et doit travailler dans un tea-shop, au village. Le Bihar est une région pauvre, plus exactement miséreuse où le Gange n'est plus le fleuve mythique mais un cours d'eau boueux et noirâtre. La violence et la corruption enlisent chaque famille paysanne dans la pauvreté ou l'indigence. Notre héros ne souhaite qu'une chose : quitter le village et monter à la ville, à la Capitale Delhi, là où il pourrait devenir « quelqu'un » comme le chauffeur de car et le poinçonneur dont il regarde avec envie situation et costume.

Balram est un débrouillard aussi sait-il utiliser à bon escient les leviers pour obtenir des leçons de conduite. Il devient chauffeur chez Monsieur Ashok revenu des Etats-Unis avec son épouse. Mr Ashok fait partie d'une famille de propriétaires terriens exploitant les paysans du Bihar, cependant son séjour aux States lui a émoussé le caractère : il n'est pas violent comme ses frères et cousins, il ne regarde pas son chauffeur comme un moins que rien. Il en est presque humain du moins pour un temps.

Balram coule des jours, non heureux mais tranquilles, au volant d'une des voitures du couple. Il devient un observateur discret et perspicace des us et coutumes des familles riches : dîners opulents, sorties, visites chez les ministres ou chefs de parti pour acheter leurs faveurs à coups de millions de roupies.

Balram se rend peu à peu compte qu'il est prisonnier de la « cage à poules », cette cage qui compartimente en caste, instille les envies d'émancipation, de richesses chez les plus démunis, infuse le devoir de pérennisation des biens chez les plus riches. Chaque étage de la société est fait de cages dont les occupants veulent s'échapper. Seul, le sommet de la pyramide se bat dans le sens inverse : celui de la domination sur les plus faibles, ceux qui fournissent les roupies de la corruption à la sueur de leur front.

Balram franchit un jour la ligne rouge : il commence à « voler » son employeur en conservant, avec ironie, son air de soumission. Lorsque l'épouse de Mr Ashok quitte l'Inde pour retourner aux Etats-Unis, tout bascule : le maître devient odieux au point que notre héros en arrive au meurtre et atteint un point de non-retour.

Avec cynisme Balram devient Ashok Sharma pour le quotidien et le Tigre blanc pour ses affaires plus occultes . Il a beaucoup appris au contact de ses employeurs et met en pratique ce qu'il a observé pour devenir, lui aussi, un entrepreneur. A coup de bakchichs, il créé son entreprise de service auprès de la personne, en l'occurrence auprès des entreprises occidentales sous-traitant une partie de leurs opérations administratives en Inde : il organise le « ramassage » en taxi des employés à la sortie de leur travail de nuit.

 

Aravind Adiga n'est pas tendre quand il peint les deux Indes : les « Ténèbres » et la « Lumière » se côtoient, rarement se mélangent et pourtant l'une ne peut vivre sans l'autre en raison du cercle peu vertueux de l'opulence qui ne laisse que d'infinitésimales miettes à l'indigence. La rudesse de son propos est sublimée par l'ironie ou le burlesque de certaines situations. Parfois le pathos affleure pour happer le lecteur tétanisé devant le tableau sans concession dressé par Adiga.

Le texte est puissant dans le sens où il implique le lecteur dans le sillage du héros et qu'il met en place une force d'évocation dotée d'un palpable lyrisme.

Le sordide en devient magnifique tandis que la splendeur revêt des habits mortuaires. L'Inde de l'ombre a la beauté des ténèbres alors que l'Inde de la lumière est le reflet d'un égoïsme froid.


Ce que j'avais pu entrevoir avec « Les ombres de Kittur » est incisé puis mis à nu avec une constance presque diabolique : l'auteur n'épargne rien à son lecteur qui se demande si Balram parviendra à quitter la « cage à poules ».

Nous sommes loin des images d'Epinal sur l'Inde et nous nous engageons de l'autre côté du miroir. Nous en revenons chamboulés d'avoir approché le côté sombre de la force économique de l'Inde moderne.

 

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Annick Le Goyat

Quelques avis:

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Lecture commune dans le cadre



dimanche 21 février 2021

Une mer pas aussi innocente que cela

 


Goa, ses plages, sa mer turquoise, ses hippies, ses touristes, ses marchands ambulants, ses trafics et ses mystères.

Goa, un coin de paradis pour les anciens hippies, un lieu à la mode pour la jeunesse d'aujourd'hui, un endroit agréable pour les hindous aisés souhaitant passer des vacances tranquilles.

Simran Singh espérait prendre du temps avec Durga, sa fille adoptive, or la réception impromptue d'une vidéo dans laquelle une adolescente européenne semble être abusée, change la donne et affecte les vacances tant espérées. Cerise sur le gâteau : son ami et vieux complice Amarjit, haut fonctionnaire de police, la rejoint pour lui demander d'enquêter sur la disparition d'une jeune anglaise, Liza.

Simran se lance dans une enquête troublante au cours de laquelle elle croisera le pire comme le meilleur, où elle côtoiera une légende hippie sur le retour, embrumée par la consommation sans modération de multiples drogues.

La plage et ses paillottes sont autant de pièges que de lieux où passer du bon temps. Sur la mer enchanteresse mouillent les casinos flottants dans lesquels se pressent touristes étrangers et locaux sous le regard impavide et las des hôtesses à la solde des puissants.


L'auteure, Kishwar Desai, a à cœur dans ses romans de parler de la condition féminine en Inde, des femmes malmenées, violentées, invisibles aux yeux de la loi.

« La mer d'innocence » aborde le sujet du viol : celui de la jeune anglaise disparue et celui d'une jeune fille, à New Dehli, dans un bus, sans que quiconque lève le petit doigt.

Parce que rien n'est anodin quand un homme pose son regard sur les formes d'une femme ou d'une jeune fille, parce que beaucoup d'entre eux se comportent comme des prédateurs sexuels, Simran ne peut que chercher à comprendre pourquoi « on » lui envoie des vidéos de la jeune disparue sur son portable. Que lui est-il arrivé ? Quelle mauvaise rencontre a-t-elle pu faire ?

Peu à peu, Simran, travailleuse sociale en vacances, déroule le fil des événements aux multiples rebondissements, elle le déroule si bien qu'elle comprend qu'elle a mis le doigt sur trafic de drogue agrémenté de concussion et de pots-de-vin pour acheter tout ce qui peut l'être.

Un portrait de l'envers du décor de Goa se dessine sous les touches colorées et chatoyantes des objets vendus par les marchandes ambulantes à la langue trop bien pendue ou sous celles des atermoiements mystérieux de Marian, la sœur de Liza.


La faune décrite ne paraît pas être pire à Goa qu'à New Dehli, du moins est-ce l'impression que le lecteur en a en lisant les rares remarques de l'héroïne. Sans doute parce que les habitants de Goa, les habitants de souche, ont, comme beaucoup d'autres ailleurs dans le monde internationalisé des loisirs exotiques, préféré mettre de côté leurs traditions pour récolter une part de la manne économique générée par les complexes touristiques. Ils profitent tout en regardant ailleurs quand l'emprise des hommes d'affaires, proches du pouvoir, assujettit les corps et les âmes en recourant à la violence ou à la torture s'il le faut.

Le drame est on ne peut plus banal ce qui le rend encore plus odieux.


Même si je n'ai pas été enthousiasmée par me lecture, j'ai cependant lu le roman sans m'ennuyer. Je ne connaissais pas cette auteure et je souhaitais entrer dans les étapes indiennes côté mystère autrement que par une enquête du Brahmane Doc, héros de Sarah Dars.

J'ai pu mettre en lien l'enquête de Simran Singh avec les nouvelles des « Ombres de Kittur » ce qui m'a aidée à mieux entrer dans l'histoire sur fond de paysage marin tellement beau et calme qu'on oublie la violence qu'il peut cacher.

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne

Quelques avis:

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Lu dans le cadre de



jeudi 11 février 2021

Kittur! Suivez le guide!

 


Je suis une grande lectrice de nouvelles, j'aime découvrir des tranches de vie qu'elles soient amusantes, joyeuses ou tristes.

J'aime aussi découvrir de nouveaux horizons surtout lorsque je ne connais que peu d'auteurs d'un pays. C'est une des raisons qui m'ont décidée à participer aux "Etapes indiennes" organisées par Hilde.

J'ai beaucoup lu Bulbul Sharma, je me délectée de « La colère des aubergines » de « Mes sacrées tantes » ou de « Mangue amère » nouvelles aussi épicées que la cuisine d'Inde.

Il était temps d'ouvrir d'autres recueils et c'est chose faite avec « Les ombres de Kittur » d'Aravind Adiga.

Autant les nouvelles de Sharma s'orientent vers la condition féminine en Inde et le statut de la femme au sein de la société régie par le système de castes, autant « Les ombres de Kittur » sont des récits qui s'éclairent les uns les autres.

 

L'auteur invite le lecteur à suivre un itinéraire touristique sur plusieurs journées, elles-mêmes divisées en matinée et après-midi.

Kittur, ville portuaire imaginaire sur la mer d'Oman proche des pays du Golfe, eldorado ou enfer, offre un formidable terreau d'histoires et invoque l'Inde entière dans sa galerie de personnages aussi attachants qu'ils peuvent être horripilants.

Kittur, ses enfants des rues, ses mendiants, ses travailleurs sur exploités sans vergogne par plus fort qu'eux, ses castes qui parfois se mélangent, ses trafics, ses aspirations philosophiques ou politiques, ses nombreuses religions, ses immigrés tamouls sans oublier ses rikshawallahs, forçats de la route pédalant sans relâche pour gagner trois roupies dans des courses harassantes, ses hommes politiques roublards et ses fonctionnaires corrompus.

 

On croise un vendeur de photocopies illégales des « Versets sataniques » de Salman Rusdie. Les policiers et l'avocat sont rompus à la routine de l'arrestation du bonhomme Ramakrishna Xerox qui à peine libéré reprendra son commerce misérable.

On rencontre un jeune « métis » issu d'une union entre un brahmane et une femme issue d'une basse  caste, Shankara. Le jeune homme fait partie d'un groupe de mauvais garçons au lycée privé tenu par les Jésuites. Il raille l'autorité, se moque des professeurs et prend du bon temps. Un jour il entend que pour fabriquer une bombe il suffirait d'acheter de l'engrais. Shankara appartient à la classe aisée  sans en posséder tous les codes. Il en fera les frais à plusieurs reprises car il a tendance à tout prendre au pied de la lettre. Il posera sa bombe qui ne fera pas de grands dégâts mais le mettra devant ses incohérences et face à la réalité. On ne peut qu'être peiné de le voir errer aux frontières de l'acceptation de sa caste.

On suit le dur périple d'une fillette, Soumya, à travers la ville, en quête de la dose d'héroïne pour son père. La moindre roupie épargnée est dépensée dans une dose pour que le père tienne le coup, lui qui s'esquinte à démolir ou construire les villas cossues des classes aisées. Un shoot pour oublier la misère, l'accablement et le désespoir.

On s'arrête aux côtés du jardinier catholique, George D'Souza, au service de Madame Gomez. Les liens se tissent sur fond d'absence de l'époux, au point de rendre difficile à tenir la distanciation sociale entre l'employeur et l'employé.

On compatit aux malheurs de Murali, brahmane converti aux valeurs communistes. Au fil des litanies des solliciteurs, il se prend d'intérêt pour une jeune fille qui à la mort de son père voit les possibilités de mariage s'évanouissent. Il fera en sorte que la veuve reçoive des aides financières et il en sera fort mal récompensé. Il prend conscience qu'il est passé à côté de sa vie. Une nouvelle triste et sombre narrant la vie d'un homme qui crut possible de changer le mode de vie hindou.

On rejoint le couple sans enfant amoureux de leur cadre de vie : vivre en lisière de la dernière forêt de la région, loin de l'agitation de la ville industrieuse. Jusqu'au jour où la cupidité immobilière ne s'encombre plus de la nature.

On sourit en observant Abbasi le propriétaire, musulman, d'un atelier de confection, se débattre avec la corruption des fonctionnaires. On sourit et on rit car il y a des scènes savoureuses d'ironie où on se demande qui gruge qui.

 

Ces destinées attachantes, émouvantes, que suit le lecteur au rythme des transports en commun ou des livraisons en vélo, sont autant d'exemples d'enjeux, identiques et horribles, des castes, de pouvoir et de classe. L'Inde de la misère et de l'injustice marquée par les assassinats d'Indira Ghandi et de son fils Rajiv. Nous sommes loin des papotages entre femmes autour des plats à préparer.

« Les ombres de Kittur » relate les destins d'être cabossés par la vie, d'hommes et de femmes englués dans le cercle vicieux des préjugés sociaux et celui de la misère endémique.

 

Ce recueil de nouvelles est un texte fort, livrant sans filtre la réalité d’une Inde aux portes de la modernité : des talents à revendre englués dans une bureaucratie veule. Le miracle économique tant vanté à l’époque est aux antipodes de ce qui fut « vendu » à l’Occident.

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