jeudi 7 février 2008

Quand un tableau rencontre un roman et qu'un film les réunit


La narratrice relate son aventure tant littéraire qu'artistique dans un récit d'une grande poésie teintée d'un subtil humour.
Sophie Nauleau raconte les recherches entreprises pour la rédaction d'un mémoire, lors d'une quatrième année de muséologie à l'Ecole du Louvre, dont le sujet compte explorer les "interactions entre l'austère Dessert et Tous les matins du monde, film et roman." Bien entendu, trouver un tuteur se révèle être un vrai casse-tête!
L'auteur est sous l'emprise du charme du film d'Alain Corneau "Tous les matins du monde", film qui lui a ouvert la porte sur une rencontre avec le peintre Lubin Baugin, auteur de la nature morte "Dessert aux gaufrettes" puis, dans une spirale délicieuse, l'a entraînée à la découverte du roman éponyme de Pascal Quignard. La délicatesse et la maîtrise de la palette de couleurs d'un peintre unie à la magie poétique et sublime des mots d'un écrivain engendrant un travail de recherche dans lequel délicatesse, maîtrise des descriptions de l'intériorité, poésie et beauté des images s'allient pour offrir une lecture "hors du Temps" à celui ou celle qui ouvre les pages de "La main d'oublies"!
Le lecteur côtoie le monde particulier des historiens d'art et conservateurs de musée, monde dans lequel certains artistes ont une aura moindre que d'autres. Sophie Nauleau déroule savoureusement l'éclat inattendu du tableau de Lubin Baugin en soulignant l'éclatante sobriété expressive des gaufrettes, du verre pas tout à fait rempli, la bouteille parée de sa robe tressée, posés délicatement sur une nappe bleue. Tout est dit dans la lumière des couleurs, la délicatesse des traits et d'un moment devenu une éternité. On plonge sans se lasser dans le film de Corneau, la musique de Monsieur de Sainte Colombe, les mots et les ambiances de Pascal Quignard, on se retrouve au XVIIè siècle en se disant que les spécialistes ont eu tort de délaisser Lubin Baugin et de sourire, condescendants, du travail mené par Sophie Nauleau.

"Vanité des vanités, tout n'est que vanité", prétend le rouleau de l'Ecclésiaste. Au Louvre, face aux vulnérables enroulements des GAUFRETTES, je n'ai perçu ni désenchantement, ni défaut d'orgueil, ni sujet vain. Juste la merveilleuse fragilité d'une image peinte à deux millénaires de la première fête des Tabernacles. A l'évidence, l'artiste avait voulu représenter une invite et non une vanité, ou alors une buée des buées comme aiment à le dire les Hébreux. Car rien chez Baugin n'a encore commencé. Il n'y a ni miettes, ni insectes, ni sablier. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Nulle morsure du temps. Nul indice putréfié. Juste l'éphémère d'un dessert intact, et qui dure. Ainsi un homme patient, il y a bien longtemps, avait fait de quelques chatteries beurre frais le sujet d'une peinture. Je scrutais ces deux cent treize centimètres carrés qui lui ont survécu, mais dont on sait si peu de choses. J'allais de l'huile sous verre à son nouveau cadre en poirier noirci piqueté de trous d'envol. Et du cadre au cartel : «Lubin Baugin, Le Dessert de gaufrettes, vers 1630-1635».Ce sont ces gaufrettes en plein musée qui m'ont mis la puce à l'oreille. À force de les examiner, je m'en remettais à l'expression parfaite de coquille d'oeuf qui dit le blond, la douceur et le bris de la cassante coquille. Insensiblement, Baugin me ramenait aux souvenirs d'écolière. Et du fond terne du tableau, telle la queue sombre d'une corneille, je dérivais jusqu'à Calimero, ce petit poussin noir de dessins animés qui porte sa coquille en guise de chapeau. Ces gaufrettes enfantines me rappelaient aussi le jaune du pain perdu que maman le dimanche nous faisait tremper à main nue, dans le lait puis dans l'oeuf, avant de le passer à la poêle. J'aurais voulu que le bout de mes doigts en fût à tout jamais lacté. Le nom de Lubin Baugin évoquait alors celui du marchand de sable ou d'un Robin des Bois troquant ses flèches contre quelques gaufrettes pour l'amour de la belle Marianne. Ces gâteaux sages pendus au mur avaient le pouvoir d'un enchanteur, l'attrait craquant du croûton de baguette et la légèreté d'un volant de badminton. Baugin avait bien du génie." (p 23 et 24)

En lisant le récit de Sophie Nauleau, on a non seulement envie de revisionner le film mais aussi envie de (re)lire "Tous les matins du monde " de Quignard et d'aller scruter "Dessert de gaufrettes" de Baugin au Louvre! On est surpris par l'émotion intense dégagée par certains passages, notamment celui où elle rencontre Pascal Quignard...une ambiance sereine et immobile, le lecteur retient son souffle et tente de se faire tout petit lorsque l'écrivain sort le manuscrit de "Tous les matins du monde":

"Il sort de son sac à dos noir le manuscrit que je voulais tant voir. "Tous les matins du monde", petit tas de feuilles volantes et perforées tenu serré sur ses genoux d'ancien écolier. Il est comme cet "Etranger" de Jabès "avec, sous le bras, un livre de petit format":
"Sais-tu - dit le Maître - à son disciple - pourquoi nos livres de sagesse, comme ceux de prières, sont de petit format?
- Parce qu'ils sont livres du secret et qu'un secret ne se divulgue pas.
"Pudeur de l'âme.
"L'amour s'exprime à voix basse.
"Le livre de nos Maîtres est à la mesure de nos mains, pour nous seuls, ouvertes."
Mains vides et paumes offertes sur quoi Pascal Quignard renchérit: "Les livres partagent avec les tout petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes." Même sur un banc public - sans toit ni vergé blanc de Hollande - c'est exactement ça. Renouer avec l'enfance. Se faire bercer sur le dos du temps. Se réchauffer seul au devers de la vie. En marge de son texte sur grands carreaux, il y a quelques dessins: deux gaufrettes en épi étayent l'écriture penchée à la hâte (fine écriture de chat!). Sans doute l'esquisse donna-t-elle du coeur à l'ouvrage. Je me réjouis de constater la présence concrète des gâteaux de Baugin, signe que le romancier a bien misé sur les énergies douces de la pâtisserie. Certes le tapis bleu, le verre de vin rouge et la carafe garnie de paille sont pour beaucoup dans le choix du tableau, mais les "gaufrettes entourées d'ébène" gardent la primauté."
(p 78 et 79)


Un très beau récit où le langage soutenu révèle toute la force d'un talent extraordinaire et d'une immense culture rendant hommage à l'amour de Quignard pour les mots et la langue française. "La main d'oublies" fait partie de ces livres à garder précieusement pour les relire sans fin.
Un grand merci à Coline de Parfum de Livres!!! L'avis de Pascal.


mercredi 6 février 2008

Une île selon Ponti

Le concept d'île déserte sous la plume facétieuse de Claude Ponti prend une dimension pittoresque au possible en devenant "L'île des Zertes"!
Qu'y a-t-il sur cette fameuse île? Des Zertes, bien entendu! Habitants étranges et rigolos qui zertillonnent, boivent de la pétillonnade ou qui ne font rien du tout!

Claude Ponti embarque son lecteur, enfant comme adulte, à la découverte des Zertes en général et de Jules en particulier. Jules est un Zerte ami avec Diouc le clou. Au fil des historiettes en images, on apprend comment Jules et Diouc se sont rencontrés, ce que déteste ou aime Jules, comment Jules est tombé amoureux et on sait tout sur le jour où Jules a été triste.

L'île des Zertes a ses monstres plus ou moins méchants: le Martabaf qui comme son nom ne l'indique est un outil frappeur aimant clouer tout ce qu'il rencontre (aïe, aïe, aïe), les Trous qui adorent avaler tout ce qui se promène en se dissimulant dans l'herbe (pour en sortir, il faut attendre un certain temps sinon un temps certain....que le trou engorgé explose!) et le Couvetouïour qui croit que les Zertes sont ses oeufs (c'est dire l'esprit de la bestiole!) et les enlève pour les couver ad vitam aeternam!

Jules est un Zerte qui a beaucoup d'occupations: jouer à se faire peur en énervant le Martabaf, aller délivrer les Zertes couvés par le Couvetouïour, déclamer son amour à la Brique... Euh, le pauvre Jules, suite à une rencontre fracasante avec le Martabaf en est ressorti tout "sloumpy-sloumpy" , "est tombé fou-amoureux-fou de la Brique"...qui ne lui répond jamais! Et dire qu'une jolie petite Zerte, se prénommant Roméotte, est invisible à ses yeux...Ah! les garçons, tous les mêmes!

"L'île des Zertes" est un album à plusieurs chapitres que l'on déguste avec un plaisir sans cesse renouvelé: les illustrations sont superbes, drôles, à tiroir et plein de clin d'oeils; le texte d'un humour extraordinaire et aux trouvailles langagières d'une drôlerie inimitable!

Je ne saurais trop vous en recommander la lecture....de 3 ans à pas d'âge!

lundi 4 février 2008

Clin d'oeil du Maroc


En ce moment, mon rythme de lecture et de rédaction de billet est en chute libre. La raison? Beaucoup de réunions dues à mon implication dans les prochaines échéances électorales. En attendant des jours meilleurs, j'ai trouvé amusant le parallèle entre mon billet d'hier à propos du roman de Michèle Lesbre "Le canapé rouge" et une photo prise lors de mon séjour à Agadir. Anne, l'héroïne du "Canapé rouge" emprunte le transsibérien tandis que le beau matou rouquin d'Agadir, emprunte une mobylette pour un long voyage immobile sous le soleil hivernal.


dimanche 3 février 2008

Banquette et canapé


Anne, sans nouvelle de son ancien compagnon Gyl, décide de partir à sa recherche en empruntant un train mythique, le transsibérien jusqu'à Irkoutsk.
Ce voyage au long court est une invitation à l'introspection et au déroulement des souvenirs.
Le transsibérien est le fil intime de la narration: il renvoie le lecteur à un imaginaire de l'enfance (on ne peut s'empêcher de penser à "Michel Strogoff" de Jules Verne ) mais aussi à un imaginaire politique (on pense bien sûr au wagon de plomb qui conduisit Lénine en Sibérie mais aussi au "Docteur Jivago" de Pasternak) qui donne un air de liberté et de conquête du bout du monde sans oublier de laisser un goût amer, celui d'un espoir perdu. Or, l'imaginaire, peu à peu, au rythme des paysages de désolation et de friches industrielles plus désespérantes les unes que les autres, se lézarde devant le spectacle d'une Russie post-stalinienne d'une grande mélancolie. "Les usines abandonnées se succédaient toujours, parfois le matériel était délaissé lui aussi, un monstrueux gaspillage qui, après le spectacle de ces femmes penchées sur les voies, suscitait la colère. Les forêts devenaient l'image d'un paradis possible dont les hommes n'étaient pas dignes mais que les arbres, eux, savaient incarner." (p 62)
Le voyage ou la quête d'Anne est fait d'aller-retour entre les banquettes du transsibérien et le canapé rouge de sa voisine, Clémence, une vieille femme dont le grand amour, Paul, disparut dans la tourmente sanglante de l'Occupation. Paul qui demeure près de Clémence: une photo cachée entre les coussins du canapé rouge où Anne la rejoint pour lire les aventures de femmes libres et romanesques au plus haut point et pour discuter à n'en plus finir.
Michèle Lesbre offre au lecteur un roman intimiste, nostalgique sans être larmoyant, avec des mots subtils, justes et évocateurs. De multiples petites touches de couleurs ajoutent au doux éclat des mots: un paysage découvert, une silhouette dans l'ombre, un chant sourd, des enfants faisant voler leurs cerfs-volants, les bords du lac Baïkal, une isba sobre et ouverte aux autres... Anne part à la recherche d'une réponse: aime-t-elle encore Gyl? Des réponses inattendues l'attendront au bout de son long cheminement entre Paris et le lac Baïkal.
Certains trouveront que les clichés sont agaçants (les prénoms, la couleur des yeux, les paysages, la musique) et nuisent au roman, d'autres (dont je fais partie) aimeront cette lancinante chanson des steppes russes aux senteurs chaleureuses de samovar. Anne revient riche d'un petit quelque chose: une connaissance un peu plus fine d'elle-même. Sans doute est-ce un bien long voyage pour une si petite chose...souvent, les petites choses précieuses nécessitent un temps qui s'étire pour que le regard porté sur soi et sur le monde change et sauve.

"Lorsque nous dormons chez lui, dans la chambre qui donne sur le quai, il m'arrive, au lever du jour, de venir jusqu'à la fenêtre et de plonger mon regard dans la Seine. Le souvenir de Clémence ne cesse de m'accompagner. Il brille à la surface de l'eau.
Puis je retourne dans le grand lit où l'homme qui dort encore tend une main et la pose sur moi. Je pense à la terre après la pluie, à des ports, à des trains, à des rivières, à des enfants au bord d'un lac, à des petits matins sur une plage, à l'ombre des arbres...."
(p 148)
Le roman se ferme sur une note tendre et nostalgique, laissant le lecteur la gorge un peu nouée par l'émotion qui accompagne sa lecture. On aimerait avoir une voisine ressemblant à Clémence et se laisser aller sur le canapé rouge, avec un thé au goût russe, rêvant d'un transsibérien au long court!

Roman lu dans le cadre du Cercle des Parfumés




Titre de mon Défi lecture "Le Nom de la Rose"


vendredi 1 février 2008

Sarah in love

Une femme âgée, Sarah, se retrouve face aux ultimes assauts du désir charnel. Elle est productrice de théâtre à Londres et met en notes musicales la vie d'une artiste française oubliée, Julie Vairon.
Sarah tombe amoureuse du jeune premier, Bill, jeune homme trouble, un peu pervers: il joue de son attirance pour lui et l'entraîne dans une danse amoureuse cruelle. Ce jeune homme, si beau, trop beau même, s'évertue à donner l'image d'un homme attiré par les femmes, toutes les femmes. La tendresse amoureuse qu'il semble éprouver pour Sarah a des parfums d'amour maternel....la séduction est un masque pour Bill, un masque que Doris Lessing met lentement, doucement en évidence, avec subtilité et délicatesse: Bill dissimule ses attirances avec habilité mais à force de reculades aussi étranges qu'injustifiées, le doute s'insinue dans l'esprit du lecteur.
La douleur est immense pour Sarah, dont le corps s'embrase, réclamant caresses et voluptés nocturnes; aussi immense que la colère qu'elle éprouve envers elle-même: l'orgueil de la femme attachée à sa liberté, à son intégrité, le réalisme de la femme vieillissante s'étonnent violemment de ces sentiments amoureux ressentis à ce moment de sa vie! Tomber dans le piège éculé des amours interdites à son âge lui semble insensé! Comment cela a-t-il pu lui arriver? Devenir amoureuse d'un jeune homme qui pourrait être son petit-fils, est-ce raisonnable, la société le permet-elle?
Sarah vit les ultimes feux d'une sensualité, de sa féminité, dans l'extrême douleur de la frustration et de la retenue.
Le lecteur assiste à un ballet incessant d'occasions manquées, de passages à l'acte que l'on se garde bien de conclure!
Doris Lessing met en miroir la vie de Sarah, son héroïne, et celle de Julie, Française de Martinique, jeune femme puis femme libre avant l'heure, assumant sa différence, sa liberté de ton, musicienne, écrivain et diariste. Julie mène une vie sous le signe de la sensualité et de l'amour sans renier une once de réalisme sur son époque (les préjugés sociaux construisent de véritables murs entre les personnes de conditions différentes). Sarah, au rythme de ses deux amours (Bill, l'éphèbe trouble et troublant, et Henry, homme jeune souhaitant se lancer dans une aventure sentimentale mais qui n'ose se laisser aller), vit successivement un amour immature de jeune fille romantique, en fleurs, à travers Bill et un amour de la maturité avec Henry. Doris Lessing petit à petit amène son héroïne à se plonger dans les limbes de son enfance, à revivre la rivalité avec son jeune frère, le préféré de sa mère (la scène du jardin public à Londres est d'une beauté époustouflante et poignante au plus haut point: Sarah et la petite fille ignorée par sa mère, qui n'a d'yeux que pour son petit garçon, sont le reflet l'une de l'autre) puis à s'interroger sur son besoin inextinguible d'amour. En effet, les désirs et les aspirations amoureuses de Sarah ne viendraient-ils pas de la soif d'amour éprouvée lors de la petite enfance? L'enfance ferme des portes sur des paysages intérieurs douloureux, ces paysages où l'on croit que l'on ne sera jamais aimé!
"L'amour, encore" est un roman complexe, subtil sur l'amour au moment de l'entrée dans la vieillesse avec toutes les souffrances, les souvenirs des expériences anciennes, au rythme difficile à suivre puis qui se délie et amène le lecteur vers un réel plaisir de lecture (il faut avouer que les personnages sont très complexes, très fouillés et les références culturelles foisonnent!). Le tout servi par la plume délicatement teintée d'ironie de Doris Lessing.
Une première approche de cette auteure (que je ne connaissais pas) déconcertante parfois mais d'une richesse extraordinaire tant sur le plan des émotions que de la recherche stylistique et linguistique! Un drame shakespearien de l'intime et de l'indicible dans les méandres charmants d'un jardin anglais aux accents stridents du Midi!
Roman lu dans le cadre de "l'auteur du mois" de lecture-écriture

Roman traduit de l'anglais (GB) par Anne Rabinovitch

dimanche 27 janvier 2008

Les grands-parents

Vanessa a eu une merveilleuse idée: les passeurs d'imaginaire. Chaque mois est proposé un thème à décliner selon ses humeurs et ses envies. Il y eut les cabanes, l'hiver et ce mois-ci les grands-parents. Pour la première fois, je me lance dans l'aventure des passeurs....


Que représentent les Grands-Parents? Une image du passé de nos parents? Un reflet de ce que nous deviendrons quand nous deviendrons, à notre tour, Grands-Parents? Des passeurs d'histoire, notre propre histoire individuelle et familiale? Un flambeau aussi lumineux que sombre parfois....il y a des histoires familiales qui ne sont que cruels fardeaux.
Pour moi, mes Grands-Parents furent un lien essentiel entre mes parents et moi, entre mon enfance et ma vie d'adulte. A eux, et seulement à eux, j'ai pu avouer certains chagrins, certaines difficultés. A chaque fois, ils se sont tenus solides comme des rocs et m'ont aidée à remonter la pente. Bien sûr, ils eurent leurs côtés pénibles mais les souvenirs qu'il me reste sont lumineux, beaux et gais.
Je ne peux que sourire tendrement au souvenir des étés passés à la plage en compagnie de mes grands-parents maternels: la place, presque toujours la même, sur la grève, les pliants de Grand-Père et Mamie, le pantalon retroussé de Grand-Père quand il nous accompagnait au bord de l'eau, le cabas où était entreposé le goûter, les chapeaux de paille, les discussions avec les voisins de serviette qui étaient aussi les voisins du quartier. Il y avait, en fin d'après-midi, la remontée de la grève, longue, interminable même, encombrés que nous étions de seaux, pelles, râteaux, bigorneaux cueillis et d'épuisettes.
Ce furent les repas traditionnels du Nouvel An où les ris de veau de ma Mamie faisaient merveille et où les chamailleries entre cousins finissaient dans les larmes et les chansons que nous avions apprises à l'école! Ce furent les repas de Noël chez mes grands-parents paternels, Pépé et Petite Mémé, où trônaient les immenses plateaux de fruits de mer (avec le crabe jamais assez cuit à mon goût) et les chansons de Tino Rossi au dessert!

Comment ne pas me souvenir des balades à bicyclette, ma Mamie marchant à nos côtés, au cours desquelles nous glanions les mûres pour en faire, une fois rentrés, des gelées! Comment ne pas revoir les parties de dominos, réentendre les multiples narrations du Petit Chaperon Rouge (Mamie racontait de manière extraordinaire ce conte....conte que j'adore lire en classe!
Comment ne pas revoir les samedis soirs où avec les cousins nous restions dormir chez les grands-parents pendant que nos parents sortaient: le menu était merveilleusement identique et immuable....steak haché-nouilles de chez Lustucru passées, après cuisson, dans la sauce de la viande puis en dessert de la semoule au lait!
Comment ne pas oublier les traditionnelles sorties aux courses hippiques de Loudéac à Pâques: Petite Mémé nous payait une galette saucisse puis une crèpe et Pépé nous donnait de quoi miser sur deux courses!


Je ferme les yeux et je vois se dérouler tous ces beaux moments, mes grands-mères m'apprenant à tricoter, les pulls pour les poupées, les chaussons pour les doudous....instants d'autant plus précieux qu'ils ne sont plus.
Serais-je celle que je suis maintenant si je n'avais pas eu mes grands-parents,ces passeurs d'imaginaire, mes racines et mes devenirs? Je ne le pense pas: avec eux, petit à petit, je me suis aussi construite.

samedi 26 janvier 2008

Blé noir, beurre salé et marée!

Karine Fougeray est malouine, bretonne donc et diantre....cela scande délicieusement les nouvelles de son recueil "Elle fait les galettes, c'est toute sa vie"!
Comment en parler sans en déflorer la saveur et en faire un inventaire à la Prévert (avec ou sans raton laveur)?
Tout d'abord, le Breton ne pourra que reconnaître des proches ou lui-même en lisant ces nouvelles: les mauvaises blagues teintées d'ironie féroce faites aux "étrangers" (vous savez, ce sont tous d'affreux Parisiens!) au sujet des horaires de marée ou des coins de pêche à pieds, le parfum particulier de la cérémonie de la bilig sur laquelle des mains expertes étalent la pâte à krampouz (quand j'étais petite, le vendredi était le jour des galettes et des crèpes), les vacances en bord de mer qui peuvent tourner au cauchemar lorsque l'on perd de vue, le temps d'une sieste sur la plage, les enfants et que l'on constate que la marée commence à être bien haute, les doigts sauvagement pincés par les plus abominables des crustacés...les étrilles!
Karine Fougeray sait évoquer les émotions les plus cachées, les plus fortes: le sentiment de culpabilité d'être parti ailleurs, l'attachement à ses racines, à son "pays", la fascination exercée par la mer qui fait que parfois on quitte terre pour la rejoindre ou on s'en détourne, le ventre noué pour vivre une vie de famille.
Elle offre, aussi, au lecteur des nouvelles touchant à l'universalité de l'être humain: l'amour avec "Comment ne pas perdre la tête", nouvelle qui m'a émue au plus haut point. Une très belle histoire d'amour naissant autour d'un feu de la St-Jean et sombrant, en raison d'une chute sur le sentier des douaniers, dans la solitude de deux coeurs qui ne peuvent oublier. Madeleine, dite "Madelon", et Jean dont l'amour reste gravé sur du granit "Jean attend Madelon", exhumé de l'oubli par des jeunes en goguette sur la falaise. Puis la dureté de la vie qui ferme les coeurs avec "Les bonnes": trois soeurs, trois destins parallèles qui ne se rencontreront jamais. Les petites paysannes pauvres bretonnes se retrouvant dans les maisons bourgeoises, parfois elles réussissent, parfois elles sombrent, en silence et en serrant les dents.
Enfin, qui dit Bretagne dit pâtés sur la plage et stage de voile! On se régale avec "A la vase de chocolat" à la saveur étonnante de l'enfance, un été en bord de mer: on entend le ressac en bruit de fond et les petits bruits des pelles sur un monticule détrempé de sable iodé. Image éternellement magique malgré sa terrible banalité...mais chaque enfance est particulière même si les monticules de sable gorgé d'eau de mer se suivent et se ressemblent! On rit jaune en lisant "Stage de voile" ou comment un séjour vivifiant peut se transformer en douloureux désastre! La mer se montre parfois d'une cruauté sans nom avec ceux qui la déteste.
"Elle fait les galettes, c'est toute sa vie" est une bien jolie balade mêlant les senteurs iodées aux parfums particuliers des galettes de blé noir agrémentées de belles noisettes de beurre...salé bien sûr! Le sentier des douaniers recèle autant de chausse-trappes que de superbes vues et fait partie intégrante du cheminement de conteuse de Karine de Fougeray. Une très belle découverte....Merci Sylire de me l'avoir prêté!

vendredi 25 janvier 2008

L'arme fatale


quatrième de couverture


"Londres. A l'arrière d'un bus qui traverse la ville, le jeune Joel, sa sœur et son frère roulent vers leur destin. Dans un quartier chic, Helen Lynley rentre chez elle. Elle est belle, heureuse, la vie lui sourit. Tout est en place pour une rencontre. Inexorablement fatale. Car, même s'il l'ignore, Joel est une arme vivante. Le détonateur, c'est son histoire, le chaos qu'on lui a donné pour tout bagage. L'explosif ? C'est son quartier, écrasé par la misère et la violence qu'elle génère. Jusqu'au dernier moment, Joel pense qu'il pourra choisir. Mais d'autres ont peut-être déjà choisi pour lui..."



L'alpha et l'omega de ce thriller atypique d'Elizabeth George: Joel, Ness et Toby, abandonnés, sur le pas de la porte d'une tante qu'ils ne connaissent guère, par leur grand-mère. Cette dernière part en Jamaïque rejoindre son compagnon, expulsé du Royaume Uni. Elle part sans un regard pour les trois enfants, elle part sans se soucier de l'après.
Commence alors pour Joel, Ness et Toby, mais aussi pour leur tante Kendra, une spirale infernale d'incompréhension, de non-dits, de maladresses et de désespoir. La rue, en banlieue, n'est pas très sûre pour le nouveau qui débarque dans un territoire inconnu: les bandes sont constituées et acceptent difficilement celui qui vient d'arriver. Les caïds roulent des mécaniques et exigent le respect au nouvel arrivant quitte à lui en faire voir de toutes les couleurs si le courant ne passe pas. La différence est signe de faiblesse....c'est ce que Toby, bambin de 7 ans, va subir malgré les soins attentifs de son frère Joel. Joel qui se tait, Joel qui fait le gros dos, Joel qui tente de passer inaperçu, Joel qui souffre de voir la déchéance de sa soeur et son impuissance face à elle, Joel qui, parce qu'il n'a que 12 ans, devient une bombe à retardement, une arme du chaos.
La force romanesque du récit est d'une efficacité redoutable par l'originalité du point de vue de l'auteure: Elizabeth George explore, scrute l'amont d'un drame. Elle se focalise sur l'avant d'un acte violent et passe au scanner les multiples faits qui amèneront Joel à se transformer en arme fatale. Elle démonte le système des bandes organisées qui vont du simple regroupement de petits voyous à l'association de malfaiteurs dirigée par un caïd (caïd qui est utile à la police et qui peut aider un suspect comme le sortir d'un mauvais pas).


Elizabeth George construit son roman en une accumulation de ressentis, de désespoirs, de sordides atmosphères, de souffrances tant physiques que psychologiques et en même temps augmente, en un parfait crescendo, l'angoisse du lecteur qui sent la noirceur finale arriver. Lentement, sûrement, elle montre combien il est difficile pour un enfant de sortir du contexte de violence dans lequel il a grandi et cela malgré la volonté farouche de sortir du cercle infernal de la fatalité.


Sa brillante trouvaille romanesque: le crime n'est pas le sujet principal du récit, il est presque anecdotique, mais les méandres politiques, sociologiques, culturels et psychlogiques qui construisent une individualité. Le dénouement est le summum de la noirceur: le lecteur en est retourné au plus haut point, il en frissonne et y pense longtemps après avoir fermer le roman. Le plus épouvantable dans le ressenti de lecture est de se demander jusqu'à quel point le jeune héros a-t-il été manipulé par La Lame, lui-même sous-fiffre de quelqu'un ou d'une organisation criminelle!
"Anatomie d'un crime" est un roman d'une grande noirceur écrit avec une virtuosité rarement égalée! Une lecture qui ne laisse ni indifférent ni indemne, au suspense intense....à lire sans modération.



Roman traduit de l'anglais (USA) par Dominique Wattwiller




L'avis de marie



Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés

jeudi 24 janvier 2008

Le PIF

Kezako le PIF? Pif de PIF gadget? Le PIF de Cyrano? Non rien de tout cela mais une nouvelle chaîne qui circule sur la blogosphère: le Pay It Forward.
Si vous possédez un talent manuel, vous pouvez vous lancer dans cette nouvelle aventure, dont voici les règles:


1) Avoir un blog.

2) Les trois premières personnes à laisser un commentaire sur ce billet auront l'insigne honneur de recevoir un cadeau fait par mes petites mimines!

3) Vous le recevrez dans un délai de 365 jours.

4) En échange vous devez faire la même promesse (payer à l'avance) sur votre blog. On ne peut s'inscrire que sur 3 blogs!

Pour ma part, je participe chez Carine....que j'ai swappée en SFFF et chez So !


Il n'y en aura pas pour tout le monde alors inscrivez-vous viiiiiite!!!!


Fashion explique très bien le PIF!
Lamia, Vanessa et majanissa auront la joie de recevoir dans un délai de 365 jours un petit "quechose" réalisé par moi-même personnellement toute seule!

mercredi 23 janvier 2008

La chasse à l'ours

"La chasse à l'ours" est un album dit de randonnée: les héros (ici une famille, le père et ses enfants) rencontrent successivement des obstacles, une prairie, une rivière, une mare de boue, une forêt, une grotte que l'on ne peut pas passer ni par-dessous ni par-dessus mais que l'on est contraint de traverser. Ce qui donne l'occasion de sonoriser par une onomatopée.


La famille est pleine d'entrain: elle va à la chasse à l'ours et elle compte bien en attraper un très gros: "La vie est belle! Nous n'avons peur de rien!" Chaque obstacle éludé la rapproche un peu plus de la grotte où bien évidemment se trouve un très gros ours à l'air peu amical...c'est la débandade. Toute le monde fait le parcours inverse à toute vitesse, l'ours se faisant de plus en plus pressant. La famille se retrouve, blottie sous les couvertures, à l'abri, bien décidée à ne plus jamais partir à la chasse à l'ours. Et l'ours? La dernière image offre un début de réponse.


L'intérêt de cet album est, comme dans tout conte ou album de randonnée, la structure répétitive du récit, structure qui plaît toujours aux enfants: ils ont le temps de se l'approprier au cours de la narration car la répétition devient une ritournelle. Par ailleurs, dire les onomatopées est amusant et drôle, aussi bien pour les enfants que pour les adultes!


Des notions spatiales sont abordées: par-dessus, par-dessous, traverser; on enrichit le vocabulaire du paysage: la prairie, la mare, la rivière, la forêt, la grotte.


Lorsque j'ai terminé la lecture de cet album en classe, mes élèves ont réagi aussitôt en me disant "Ils disent qu'ils n'ont pas peur mais en fait ils ont vraiment peur de l'ours.Ils disent un peu n'importe quoi!" "La chasse à l'ours" est une histoire qui permet à chaque enfant de constater une chose: on croit pouvoir dominer tous les éléments, les plus forts comme les plus ambigus, par insouciance ou vantardise, mais lorsque l'on se trouve confronté à la réalité, les illusions s'effondrent!


Les illustrations sont très agréables, douces, alternant le Noir et Blanc et la couleur. Un album ( à partir de 4 ans) à lire et à relire à haute voix sans se lasser.
Il existe une version "livre animé" de cette histoire!

mardi 22 janvier 2008

Une Egypte ancienne vue par Mahfouz

"La malédiction de Râ" ou l'histoire d'une prédiction sous le règne du pharaon Khéops. Un mage lui révèle qu'il n'aura de descendant à accéder au trône après sa mort, que son successeur sera un nouveau-né, le fils du prêtre du temple de Râ d'Awn. Aussitôt une expédition est montée afin de faire disparaître le bébé, ombre dans le firmament de Khéops. Ce que le pharaon, au faîte de sa puissance, ignore c'est que le même jour, une servante de Radde Didit, l'épouse du grand prêtre, a, auss,i mis au monde un enfant. Le prêtre parvient à faire fuir, sous la houlette de Zaïa, une servante fidèle, sa femme et son fils au moment où la troupe royale arrive aux portes d'Awn. La méprise du pharaon sauve ces derniers. Au cours de leur fuite, Zaïa s'endort et la charrette de blé s'égare en bordure du désert, territoire incertain où rôdent les Bédouins. Zaïa, au réveil, prend peur, s'enfuit avec le bébé, abandonnant Radde Didit à un triste sort. Zaïa, femme en mal d'enfant, adopte, élève et éduque Djédef comme son propre fils, à Memphis, résidence royale. Djédef y sera élevé comme un noble et intègrera l'armée du pharaon où il récoltera honneur et confiance du souverain.
Bien entendu la prédiction du mage se réalisera à la suite de multiples péripéties plus haletantes les unes que les autres.
Ce qui est intéressant dans ce roman, c'est l'histoire millénaire égyptienne évoquée par la plume sagace et poétique de Naguib Mahfouz. Le roman publié en 1939 contient tout ce qui imprègnera l'écriture de ce dernier: les racines égyptiennes, l'identité, la filiation, la trahison, la fidélité et, surtout, le sens de la destinée...même s'il est loin d'être son meilleur roman (Mahfouz fait ses débuts d'écrivain en 1939). En effet, Khéops comme Djédef ne peuvent échapper à la prédiction des dieux, relayée par le mage. Leur vie respective, leurs actes les mèneront au point final sans qu'ils contrôlent quoi que ce soit.
"La malédiction de Râ" est un roman historique bien enlevé, à l'intrigue certes claire mais à la chute étonnante. Par ailleurs, comment résister au talent de conteur de Mahfouz? La réponse est simple: on ne peut pas lui résister et on se laisse embarquer, joyeux, dans le dédale de ses mots.


Roman traduit de l'arabe (Egypte) par José M. Ruiz-Funes et Ahmed Mosrefaï

dimanche 20 janvier 2008

Bienvenue au Club!

C'est grâce à la blogosphère littéraire que je me suis lancée dans la lecture des romans de Jane Austen! Je n'avais vu que le film "Raison et sentiments" dont j'avais adoré l'atmosphère et le sujet traité. Remettant toujours à plus tard la découverte du roman éponyme, je suis tombée un jour sur des blogs de lectrices confirmées de Jane Austen, j'ai commencé avec "Lady Susan" et Austen a fait ma conquête! Aussi, lorsque j'ai lu un billet consacré à "Le club Jane Austen", j'ai acheté le roman de Karen Joy Fowler!
Comme je ne suis pas encore une lectrice accomplie de l'oeuvre austenienne, je nourrissais quelques craintes en ouvrant les pages du roman. En effet, je n'ai pas lu tous les romans d'Austen et ne connais pas encore à fond les titres phares "Emma" "Raison et sentiments", "Mansfield Park", "Northanger Abbey" et "Persuasion" (mais j'avais lu "Orgueil et préjugés"!). Je me disais que je ne parviendrais pas à surmonter ce handicap du à mon inculture austenienne. Mais c'était sans compter sur le guide du lecteur concocté par l'auteur qui m'a permis de saisir l'atmosphère de chacun des romans abordé dans "Le club Jane Austen".
"En ce début de XXIè siècle, un club singulier voit le jour en Californie. Comme d'autres jouent au bridge, cinq femmes et un homme se rencontrent régulièrement autour de l'oeuvre de Jane Austen...."
Le prologue est astucieux: il met en place les multiples perceptions de l'auteur selon le lecteur qu'est chaque personnage du roman (mais aussi chaque lecteur du roman). En effet, chaque lecteur d'Austen se fabrique sa Jane Austen. Le lecteur fait connaissance avec Jocelyne, Bernadette, Sylvia et sa fille Allegra, Prudie et Grigg.
Le rythme du roman épouse celui des mois: à chaque mois son roman austenien et son personnage. Au fil des chapitres, le lecteur apprend les menus faits de la vie intime des personnages, petits échos des personnages austeniens. L'écriture est tout en finesse, en subtilité à l'image des romans de Jane Austen. On y retrouve l'atmosphère particulière d'une société feutrée où l'ironie sagace d'une Jane Austen n'aurait pas dépareillé. Le fin connaisseur de l'univers d'Austen retrouve, dans une agréable polyphonie, les voix de ses héroïnes mêlées aux thèmes chers de l'auteur. La vie personnelle des membres du club résonne au fil des rencontres, des échanges sur les lectures communes.
Jocelyne est une cinquantenaire dynamique aimant s'occuper des autres et farouchement attachée à sa liberté, Sylvia, sa meilleure amie, est en pleine séparation et s'interroge sur son devenir de femme, Allegra porte son mal de vivre et ne souhaite qu'une chose, être aimée pour elle-même, Prudie, professeur de français, aux airs de précieuse parfois ridicule, semble timide et effacée, Bernadette, aux nombreux mariages, a jeté aux orties le miroir des apparences et promène sa personnalité fantasque sans complexe, aime être écoutée et aime s'entendre parler, Grigg, seul homme du club, apparaît comme un ovni lorsqu'il sort son exemplaire, neuf!, des oeuvres complète de Jane Austen (est-il vraiment fiable? Connaît-il vraiment Austen et son écriture? A-t-il sa place dans le cercle?). En les côtoyant au fil des chapitres et des romans d'Austen, le lecteur se prend à penser que chaque personnage est en quête d'amour, est en quête d'une place de choix dans le coeur d'un autre: chacun serait-il à la recherche de son Darcy et le trouvera-t-il après bien des tours et détours dans méandres des soirées ou le contournement tant de l'orgueil que des préjugés?
Karen Joy Fowler, autour des ressentis de lecture des romans de Jane Austen de chacun de ses personnages, explore leurs relations nouées ou dénouées: la rencontre, au lycée, de Sylvia et Jocelyne, leur "échange" de petit ami, le comment de la séparation de Sylvia et son mari, la vie maritale riche et diverse de Bernadette, les soucis de Prudie, l'enfance particulière de Grigg, seul et unique garçon dans une tribu de filles au caractère bien trempé (mais qui volent au secours de leur frère comme un seul homme!), et son amour pour la Science-Fiction, la rage et les impulsions d'Allegra au coeur de sa relation amoureuse avec Corinne.
Et ce curieux mélange donne un roman dans lequel on plonge agréablement (l'atmosphère du roman est reposante et calme) et dont on sort en ayant une furieuse envie de se plonger, ou se replonger, dans les romans de Jane Austen qui accompagnent les personnage du "Club Jane Austen".


Roman traduit de l'anglais (USA) par Sylvie Doizelet


Les avis, parfois contrastés, de rennette jessica virgule clarabel estampille Laurence (de Biblioblog) sybilline clochette allie antigone

vendredi 18 janvier 2008

L'espion qui aimait

Août 1991, Moscou est en ébullition: des chars et des soldats patrouillent dans les rues, menaçants et de sombres augures. Gorbatchev est prisonnier dans sa datcha d'été en Géorgie. Le coup d'état qui se profile peut à nouveau faire basculer le monde dans le chaos.
Stephen Metcalfe, ex ambassadeur en URSS, ex espion pendant la guerre , part pour rencontrer le Dirizhor, homme de l'ombre milliardaire, qui peut retirer son soutien à la rébellion ou la soutenir, qui peut faire basculer son pays et le monde dans l'horreur ou au contraire sauver les équilibres en place. Metcalfe, avec son vieil ami russe Kundrov, se souvient de sa mission audacieusement folle pendant la Seconde Guerre mondiale, sous la houlette de Corki, le maître espion de Roosevelt.
...1940, Paris est occupé par l'armée du IIIè Reich, l'Angleterre subit les assauts aériens allemands, un pacte de non-agression a été signé entre Hitler et Staline tandis que les Etats-Unis de Roosevelt attendent, observent tout en envoyant, tant à Moscou, Berlin ou Paris, des espions.
Metcalfe, alias Daniel Eigen play-boy argentin insouciant, glane au fil de ses conquêtes féminines de précieux renseignements. Les Anglais ont mis au point une radio performante, Corki un système de code inextricable pour le non initié. Tout semble fonctionner parfaitement jusqu'au jour où une fuite élimine, l'u après l'autre, les membres du réseau parisien. Metcalfe retrouve ses compagnons étranglés, l'horrible signateure de l'impitoyable assassin. Une course poursuite commence à travers un Paris occupé puis à travers l'Europe jusqu'à Moscou.
Stephen se voit confier une mission étrange: retourner à Moscou, sous couvert d'activités économiques, et renouer avec son ancien amour, Lana, danseuse étoile au Bolchoï. Lana est devenue la maîtresse d'un diplomate nazi, Von Schüssler, susceptible d'être retourné: il appartient à la noblesse allemande guère connue pour son admiration envers Hitler.. Au fil de sa mission, Metcalfe s'aperçoit que le diplomate en question est tout sauf susceptible de trahir, que le GPU et le NKVD russes exercent une surveillance de chaque instant sur sa personne et que le contre-espionnage nazi a retrouvé sa trace. Il y a un traître qui le grille, mais qui?
"La trahison Tristan" est un roman noir et d'espionnage qui se lit d'une traite et qui ne laisse pas le lecteur reprendre son souffle. Le récit est ponctué de courtes respirations lorsque l'auteur revient en 1991 et éclaire le lecteur sur la possible identité du Dirizhor. Le parallèle entre l'hier et l'aujourd'hui montre combien les équilibres politiques sont fragiles et qu'une envie de réforme peut provoquer un effroyable retour en arrière. D'ailleurs, n'est-ce pas ce que vit, à l'heure actuelle, la Russie?
Ludlum expose avec maestria les divergescences de vues poltiques entre Roosevelt et le FBI d'Edgar Hoover: le premier sait que Hitler est plus dangereux que Staline dans le contexte de 1940 alors que le second, omnibulé par le péril rouge, fait jouer un étrange jeu à certains de ses agents. Il est de notoriété publique que Hoover était plus enclin à soutenir le IIIè Reich plutôt que la Russie stalinienne! Russie exangue à la suite des purges ordonnées par Staline, qui ont ravagé les rangs de l'Armée Rouge décapitée de ses officiers. Les survivants attendent chaque jour le coup de sonnette qui les enverra devant le peleton d'exécution ou au goulag. Et si ces purges n'étaient que le résultat d'une stratégie mûrement élaborée par l'espionnage nazi? Un complot monté de toutes pièces afin d'affaiblir la puissante et inquiétante Armée Rouge des Soviets et conclure, ainsi, un pacte de non-agression avec le Petit Père des peuples? Lorsqu'un dictateur est paranoïaque, c'est du pain béni pour ses adversaires! Un cruel jeu de pocker-menteur se joue en Europe, pouvant faire basculer l'issue du conflit: et si Hitler, parvenant à être convaincu non seulement de la faiblesse militaire russe mais aussi de l'intention de Staline d'attaquer le IIIè Reich? Voilà qui affaiblirait les forces nazies et donnerait de l'air à l'Angleterre, quasiment à genoux en cette fin 1940! Cela augurerait d'une victoire de la démocratie en Europe! Mais le prix peut être diablement élevé pour Stephen Metcalfe, Lana et les autres: les grandes victoires, les grandes libertés s'établissent sur le sacrifice d'individus qui vont, sans fléchir, au devant de la mort. Le monde libre tient toujours à peu de choses et "à beaucoup de larmes, de chair et de sang".
Et l'être humain dans tout cela? L'individu n'est rien face à certains enjeux sur le grand échiquier du monde. Un jeu du chat et de la souris broyant beaucoup sur son passage. Le lecteur d'aujourd'hui ne peut s'empêcher de frissonner d'horreur et de se demander s'il ne vit pas, chaque jour, sans le savoir, des coups de pocker.
Un roman très agréable à lire et prenant....pour les amateurs du genre.


Roman traduit de l'anglais (USA) par Florianne Vidal

jeudi 17 janvier 2008

Au nom de la loi

Depuis plusieurs semaines, voire quelques mois, sévit un étrange phénomène parmi les LCA: Stéphanie Plum, une chasseuse de prime très très étonnante! A force de lire des billets élogieux à son sujet, je n'ai pu que craquer lorsque j'ai découvert que ma médiathèque possédait "La prime", je me suis jetée dessus telle la vérole sur le bas clergé breton et.....je l'ai dévoré!
On peut le dire, Janet Evanovich a créé un personnage de roman policier très amusant: le héros est une femme, Stéphanie Plum, moderne, trentenaire, vivant avec son temps, très proche de ses parents, dotée d'une famille qui se révèle parfois un peu envahissante.
"La prime", premier opus de la série, plante le décor et le personnage: Stéphanie est au chômage depuis quelques temps, ne possède plus un radis en poche bien qu'elle ait vendu une partie de ses meubles, et surtout n'a plus rien dans son frigo! Sans compter que sa voiture vient d'être saisie par la banque et qu'elle ne peut plus faire face à l'indigence qui se profile.
Une solution s'impose, après bien des atermoiements: postuler chez le cousin Vinnie pour remplacer un de ses chasseurs de prime hospitalisé! Stéphanie peut décrocher le jack pot (10 000 dollars) si elle réussit à mettre la main sur Joe Morelli, flic accusé de meurtre et en cavale. Joe Morelli et Stéphanie sont de vieilles connaissances: au lycée, le beau Joe l'a séduite et s'en est suivi une série de plaisanteries qui la mettent toujours en rage!
Dès que Stéphanie décide de partir aux trousses de Joe, une ribambelle d'aventures, de poursuites, de coups, de suées, de peurs, de cavalcades et autres péripéties se déroule sous les yeux du lecteur....lecture jubilatoire au plus haut point! En effet, non seulement notre héroïne a un humour dévastateur et une rare virtuosité à vivre des situations incroyables mais encore elle possède un animal domestique pour le moins original....Rex, un hamster!!!
Ce roman trépidant, enlevé, amusant et hilarant est difficile à résumer sans en déflorer la quintessence joyeuse...une seule chose reste à faire: entrer se divertir dans le monde jubilatoire de Stéphanie Plum!


Roman traduit de l'anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc


mercredi 16 janvier 2008

Histoire de culottes

Cet après-midi était consacré à une visite à la médiathèque suivie d'une descente dans l'enfer de perdition qu'est la librairie "Mots et Images"! Je n'ai pas pu rester de glace devant cet album jeunesse: "3 petites culottes" de Sylvie Chausse (texte) et Anne Letuffe (illustrations).
C'est un vrai bonheur à lire et à regarder! Le texte est rimé en "ote" ou "otte": la danse des mots est d'une gourmandise sans cesse renouvelée "Dans une amusante paillotte elles aperçoivent une vieille un peu boulotte, qui prépare de la compote. Sur la tête, elle a une calotte assez vieillotte: deux trous laissent sortit ses oreilles pointues comme des carottes!" Quant aux illustrations, elles sont réalisées à partir de collages utilisant diverses matières, des montages de dessins et de photos. Par exemple, la citation de ci-dessus est dans une maison faite de brins de paille!

Robert et Marcelle, ont trois filles: Jacquotte, Charlotte et La Grabote. Elles ont chacune une belle culotte. Seulement, une nuit, survient une chose qui donne "les chocotes": les culottes ont disparu! Ni une ni deux, les trois soeurs partent à la recherche, en simple cotte, de leurs culottes! Elles rencontre, dans une paillotte une "vieille un peu boulotte", puis dans une cabane de planches, une roulotte, une "chochotte" et enfin dans "une maison de briques plutôt fiérote" la précédente chochotte qui remplit son bas de laine, sa cagnotte! Cela ne vous rappelle rien, ces maisons?

Bien entendu, à chaque rencontre, une des petites cochonnes reconnaît sa culotte et la récupère! Mais qui est cette chochotte? C'est Eliott, le loup, qui leur lance "vos culottes, mes cocottes, vraiment elles me bottent!"

Le texte est jubilatoire, les illustrations humoristiques et belles à la fois! Une histoire à raconter sans se lasser.

mardi 15 janvier 2008

Le Caire, son univers impitoyable!

Dans la trilogie cairote, Naguib Mahfouz faisait souvent allusion aux pratiques courantes du clientélisme dans l'administration égyptienne pour l'obtention aussi bien de postes que de promotions. "La belle du Caire" démontre combien ce genre de pratique peut se révéler dévastatrice pour ceux qui ne savent pas se mouvoir dans la jungle des bureaux et cabinets ministériels.
Quatre étudiants, quelques mois avant de passer leur examen final, quatre vies, quatre visions de la société. L'un d'entre eux, Mahgoub Abd-el-Dayim, pauvre et avide de tout, sous une apparente indifférence, est taraudé par l'envie et la jalousie. Il est prêt à tout pour obtenir un bout de ciel bleu, un rayon de soleil et autre chose qu'un plat de fèves. Après avoir connu les affres de la faim, de l'indigence, il met non seulement de côté le peu de scrupules qu'il possède pour avancer dans la société, mais aussi son devoir filial, devoir qui lui pèse et qu'il oublie en trouvant toujours une bonne raison à son égoïsme.
Mahgoub, au fond de l'indigence et du désespoir, sollicite l'aide d'un ancien voisin du village, Al-Ikhshidi, bien établi dans un poste de secrétaire particulier. Ce dernier comprend que Mahgoub est de la même trempe que lui, qu'il saura fouler principes et scrupules pour se tailler une misérable part de gloire. Il le pistonne (contre rien en retour ce qui aurait du éveiller la vigilance de Mahgoub!) pour un poste de secrétaire particulier (au 6ème échelon) puis le sollicite, quelques temps plus tard, pour une étrange affaire: un mariage en catimini afin de rendre service au Bey Qasim Fahmi, riche aristocrate épris d'une roturière avec laquelle il entretient une relation amoureuse. Mahgoub accepte la proposition et quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il reconnaît en la belle maîtresse du Bey, la sublime et jeune Ihsane, ancienne fiancée de son ami Ali Taha! La joie, malsaine, de s'approprier une beauté autrefois inabordable, se mêle à sa maladive jalousie (tout aussi malsaine). Les tortures ne font que commencer pour Mahgoub qui endosse le rôle désagréable de cocu consentant à tendance proxénète! En effet, à chaque fois que le Bey rend visite à Ihsane, il doit quitter l'appartement!
Mahgoub, avec son ironie et son audace, pense avoir cerné la marche du monde. Seulement, à trop envier et jalouser, à vouloir trop avoir sans rien donner, le retour de bâton est souvent cruel et cuisant. Ainsi, lorsque les charmes de son épouse offrent une promotion (directeur de cabinet du Bey lui-même!) à Mahgoub, celui-ci ne sait pas prendre la bonne décision: Al-Ikhshidi, dont il est l'obligé, lui demande un retour d'ascenseur en lui cédant le poste proposé et en le succédant dans son poste, Mahgoub ne peut s'empêcher de lui exprimer son mépris et sa haine en refusant le marché! La suite ne tarde pas à provoquer de nombreuses turbulences dans la vie de Mahgoub et Ihsane et douloureuse est la chute....surtout lorsque l'on s'est coupé de ses amis les plus sûrs!
"La belle du Caire" est un roman édifiant et incisif sur une société cairote gangrénée par la corruption et l'appât du gain facile. Les personnages sont hauts en couleurs et finement ciselés: Al-Ikhshidi est admirablement croqué en fauve sachant manoeuvrer plus affamé que lui et sachant se rendre utile à plus puissant que lui. Un virtuose de l'hypocrisie et du louvoiement en eaux troubles. Quant à Mahgoub, torturés par ses apirations aussi diverses que contradictoires, le lecteur éprouve parfois pour lui de la compassion mais bien souvent colère et mépris à son encontre! On a envie de le secouer pour lui ouvrir les yeux: à vouloir nager au milieu des crocodiles il faut savoir montrer les dents, claquer des mâchoires et surtout ne jamais oublier de renvoyer l'ascenseur même si cela gâche le plaisir d'une promotion!
Et Ihsane? Figure féminine qui subit la loi masculine. Au final, son mariage avec Mahgoub est loin d'être une réussite et bien loin de la mettre à l'abri du besoin. Sa réputation n'est plus qu'une lointaine chimère: on a envie de la soutenir, elle émeut et en même temps agace. A ce jeu de dupe, une naïveté mal placée est perdante et désastreuse. Mais elle a été abusée par les roucoulades d'un Bey prédateur, sans foi ni loi hormis celle de son plaisir, abusée par les jérémiades paternelles qui la feront se jeter dans la fosse aux lions. Le pari sur la beauté est aléatoire surtout lorsque la famille de la jeune beauté est pauvre, roturière et sans appui!
Enfin, Qasim Fahmi: un loup usant et abusant de son pouvoir, de sa richesse pour s'offrir des virginités à bon compte! La lectrice, que je suis, ne peut s'empêcher de lui en vouloir pour son attitude inconséquente et profondément égoïste: il s'en sortira toujours et il le sait, même si le scandale éclabousse le bas de son costume! Ce qui est loin d'être le cas pour les "dégâts collatéraux"!
La moralité de cette histoire? Pourquoi désirer toujours plus? Pourquoi être toujours insatisfait? Cela n'amène souvent que déceptions et malheurs! "Si tu n'as pas ce que tu aimes, aime ce que tu as." (proverbe marocain)....penser une telle chose n'empêche en rien l'ambition raisonnable et raisonnée! Mahgoub est un Icare qui se brûle les ailes à désirer, trop vite, aller près du soleil.
Un beau roman sur la jalousie, l'amour et le désir, servi par la plume magnifique et sobre de Naguib Mahfouz.


Roman traduit de l'arabe (Egypte) par Philippe Vigreux

dimanche 13 janvier 2008

Le clan Rhett Butler


Donald McCaig explore les non-dits d'"Autant en emporte le vent", oeuvre romanesque inoubliable s'il en est!
Le lecteur retrouve avec un plaisir sans cesse renouvelé les personnages phares du roman de Margaret Mitchell ainsi que l'ambiance ineffable du Sud, ce Sud si inébranlable dans ses certitudes, si aristocratique, si raffiné et si confiné dans sa conscience de classe à part!
On découvre Rhett Butler enfant, adolescent puis adulte. On déambule dans l'immense plantation familiale des Butler, maîtres de rizières. On fait connaissance avec le patriarche, peu sympathique, et le fils aîné, rebelle et indomptable....le renégat: il apprécie autant les hommes, les femmes de couleur que ceux de sa caste. En effet, un homme de Bien, noir ou blanc, est un homme de Bien comme reste méprisable, noir ou blanc, celui qui n'est que mesquinerie, violence et haine.
Dès l'enfance, Rhett est un être extraordinaire: il est chevaleresque, romantique autant que tête brûlée et batailleur; un homme qui ne demande qu'à être pris dans les rets de l'amour, encore faut-il rencontrer l'âme à la hauteur des exigences du personnage! Une âme qui n'hésiterait pas une seconde à fouler au pied la respectabilité de la bonne société sudiste.
L'auteur s'amuse à parsemer le récit de répliques inspirées d'"Autant en emporte le vent", permettant aux souvenirs de lecture de rejaillir et d'instaurer une sympathique complicité entre le lecteur et l'auteur. Le terrain familier guide l'exploration des allées nouvelles d'une histoire qui n'avait été qu'effleurée.
Le personnage de Scarlett O'Hara est aussi attachant que dans le roman de Margaret Mitchell: tempêtueuse, amoureuse romantique d'un homme qui n'est absolument pas fait pour elle et qui refuse de regarder en face l'Amour jusqu'à ce que ce dernier lui décille, tardivement, les yeux. Le lecteur n'espère qu'une chose: que Rhett réponde à l'appel, maladroit certes mais sincère, du coeur de Scarlett!
Les personnages de Mélanie et d'Ashley Wikes sont à la hauteur: Ashley est exaspérant à souhait (il m'a toujours exaspérée....même après 5 lectures d'"Autant en emporte le vent"!!) tout en ayant un côté attendrissant d'homme du passé, inadapté au monde moderne qui se profile (d'ailleurs, souhaite-t-il vraiment s'adapter à la modernité en route?) et qui change les données de la vie socio-économique du Sud. Mélanie est la sainte qui m'avait autant subjuguée qu'agacée: la grande dame par excellence, celle qui possède une profonde générosité, une tolérance immense, une grande ouverture d'esprit et une acuité intellectuelle qu'elle sait dissimuler pour ne pas froisser les convenances de la bonne société sudiste. Elle a la classe des héroïnes discrètes, fragiles d'apparence mais à la volonté et la pugnacité d'airain que les alea de la vie ne font pas chuter. "Le clan Rhett Butler" la grandit et lui offre un espace moins confiné, bien que plus en retrait dans le récit, que dans le roman de Mitchell. McCaig explore d'"autres côtés du miroir" suscités par l'envie de connaître l'envers du décor de certaines scènes d'"Autant en emporte le vent": Mélanie prend une autre dimension et n'est plus la naïve que la bonté d'âme perdra!
Dans "Le clan Rhett Butler" apparaît un personnage aperçu, fugacement, au cours du roman de Margaret Mitchell: la soeur de Rhett. Elle est le lien qui retient Rhett au Sud qu'il déteste souvent mais auquel il reste fidèle. Elle sait qu'il aime à jamais Scarlett, sa douleur et son immense bonheur, et le lui rappelle sans cesse. Malgré son caractère trempé, elle est attaché au passé...comme Ashley: la violence de la guerre et son cortège de souffrances ne peuvent être oubliées qu'en cultivant un jardin intérieur aux douces senteurs d'un temps révolu.
Scarlett et Rhett apparaissent comme les éléments de la modernité en marche: ils regimbent contre la société ruinée du vieux Sud Confédéré tout en souhaitant y être intégrés. Rhett Butler, chez Margaret Mitchell, était déjà un personnage que le lecteur ne pouvait détester et encore moins mépriser. Il prend toute sa dimension romanesque et sa puissance narrative dans le roman de McCaig!
J'ai aimé ce bout de la lorgnette qui complète la fresque romanesque de Margaret Mitchell. Tout y est, tout sonne comme dans "Autant en emporte le vent" avec un petit quelque chose en plus: l'espoir que "Demain sera un autre jour" et que tout peut s'arranger malgré le chaos des coeurs et des sentiments. Les inconditionnels (dont je fais partie) de Rhett Butler et Scarlett O'Hara, enfants terribles d'un Sud qui n'a pas su évoluer, seront comblés et ne bouderont pas leur plaisir: Rhett est encore plus séduisant que chez Margaret Mitchell....même si l'imaginaire est phagocyté par la prestation de Clark Gable (qui peut imaginer Rhett Butler sous d'autres traits que ceux du beau Clark? Si quelq'un a une bonne idée de casting...).
Aussi serai-je tentée de conclure avec cette boutade: vous avez aimé et dévoré "Autant en emporte le vent"? Vous craquerez pour "Le clan Rhett Butler"!
Il fallait oser tenter reprendre le flambeau de Margaret Mitchell et McCaig l'a fait de manière agréable et surprenante! La question de savoir si Margaret Mitchell aurait souhaité voir une suite ou une prolongation de son "Autant en emporte le vent" est ouverte et alimentera sans cesse les controverses entre les pro et les anti. Il apparaît évident que l'histoire d'amour entre Rhett et Scarlett est indémodable, donc éternelle et suscitant nombreuses interprétations romanesques. Est-ce ce que l'on appelle parfois "la rançon de la gloire"?


Roman traduit de l'anglais (USA) par Camille Letillon


Ce roman m'a été envoyé dans le cadre de l'opération "Masse critique" organisée par le site babelio. Mon commentaire est édité aussi ICI.


vendredi 11 janvier 2008

Le Nom de la Rose....le défi!

Il suffit de s'absenter quelques jours de la blogosphère pour trouver au retour de quoi satisfaire ses envies de diminution de PAL grâce aux défis proposés par Fashion et Grominou! Sans compter celui de Flo le Celebrate the Author Challenge.
Comme j'ai tout lu (sauf Dickens) parmi les titres proposés par Fashion dans son Challenge Fashion's Klassik List, je me suis lancée à la suite de Grominou et le défi "Le Nom de la Rose".

Je reprends ci-dessous les termes du billet de Grominou.

Durée: du 1er janvier au 31 décembre 2008.

Règles:

Lisez un livre pour chacune des catégories ci-dessous. Pas de tricherie! Vous devez prendre des livres différents même si un livre pourrait se classer dans plusieurs catégories. Par exemple, "Chien blanc" de Romain Gary pourrait faire partie de la catégorie 1 ou 2, mais pas les deux à la fois.

Catégories:

*Un livre avec une couleur dans le titre (par ex. Le Calepin rouge, Le Rouge et le noir).
*Un livre avec un nom d'animal dans le titre (par ex. Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Le Chien des Baskerville).
*Un livre avec un prénom dans le titre (par ex. Emma, Jane Eyre, Harry Potter et les reliques de la Mort).
*Un livre avec un nom de lieu géographique dans le titre (par ex. Une Année en Provence, Brooklyn Follies).
*Un livre avec un phénomène météorologique dans le titre,vent, nuage, ouragan, etc, (par ex. La Tempête de Shakespeare, Un Tourbillon de neige et de cendres).
*Un livre avec un nom de plante dans le titre (par ex. Le Nom de la Rose, L'Arbre de L'Été).
Pour participer, vous n'avez qu'à mettre en commentaire ici un lien vers le billet de votre blog où vous aurez établi votre liste. Bien sûr, cette liste pourra changer au cours de l'année, ce n'est pas coulé dans le béton!
Ma liste:
"Le canapé rouge" de Michèle Lesbre (lu)
"Je suis un chat" de Sôseki (lu)
"Le livre de Dina" de Herbjorg Wassmo (lu)
"Désert américain" de Percival Everett (lu)
"Orages d'acier" d'Ernst Jünger (lu)

"Les seigneurs du thé" de Hella S.Haasse (lu)

jeudi 10 janvier 2008

Ville qui roule n'amasse pas mousse

La Cité Terre est sans cesse en mouvement, le temps se calcule et se vit en kilomètres parcourus et non en années ou en siècles. La cité est dominée par un système de guildes (les Futurs, les Miliciens, les Bâtisseurs de Ponts, les Hommes des Echanges, les Navigateurs), les enfants sont confiés dès leur naissance à la crèche et n'en sortent qu'à l'âge de mille kilomètres.
Pour les habitants de la cité, l'enseignement dispensé est fondé sur les savoirs anciens, appartenant à la planète Terre, enseignements ennuyeux aux yeux des enfants et adloescents de la crèche....jusqu'au jour où ceux qui intègrent les guildes sont confrontés au monde extérieur et mettent ainsi en relation leurs savoirs et la réalité perçue. Ainsi, sur Terre le soleil est une sphère alors qu'ici c'est une hyperbole dotée de deux flèches et Helward Mann, le héros, se souvient d'un cours de mathématiques où on lui apprenait à réaliser des courbes de fonctions dont une en forme d'hyperbole dotée de deux flèches (l'infini négatif et l'infini positif)... comment à partir de savoirs réels ou faux, on peut influer sur la perception du monde!
Helward vivra un parcours initiatique extraordinaire, l'amenant à ressentir les effets extrêmes du passé, au Sud de la cité où tout s'estompe et se déforme, comme ceux du futur, vers le Nord de la cité, où le temps ralentit par rapport au présent de la cité et s'accélère par rapport à son corps (il vieillit plus vite que les autres à chaque expédition vers le Nord).
Helward vivra un choc culturel et spirituel lors de sa rencontre avec Elizabeth Khan, l'indigène pas comme les autres. Deux mondes vont se heurter sans se convaincre...seuls les Terminateurs, mouvement contestataire de la Cité Terre, prêteront une oreille attentive aux révélations d'Elizabeth tandis qu'Helward choisira de fermer son esprit.
L'éternel mouvement que doit accomplir la Cité Terre sera confronté à une réalité géophysique imprévue: la rencontre avec une immensité bleue dont on ne voit pas l'autre rive et que l'on ne peut pas contourner. La perception du monde de la Cité se trouve en contradiction avec cette réalité géophysique, topographique. Et si la perception de l'espace et du temps de la Cité était une distorsion du réel, parallèle à celle du sens commun? Et si la Cité Terre n'était pas située sur une planète hostile? Et si la Cité Terre n'avait jamais quitté la Terre?
Christopher Priest, malgré les concepts mathématiques complexes évoqués, réussit à mener de main de maître une intrigue haletante, prenante et mystérieuse. Les pistes sont données au compte-goutte au lecteur qui parfois peut se trouver bien désappointé devant la subtilité du raisonnement mathématique. Cependant, cela ne l'empêche d'apprécier le voyage proposé dans une autre dimension des sens!
"Le monde inverti" est une odyssée humaine, suite à une catastrophe de civilisation: la lente reconstruction des fondements sociaux confrontée à un ciment de civilisation conservé au prix d'une emprise du secret et d'un certain obscurantisme. Le jour où la lumière est faite, les failles du système sont révélées et bien des questionnements soulevés.
J'ai aimé le postulat sur la perception du monde selon la croyance que l'on en a, la distorsion du temps et de l'espace. Le point à atteindre fondamental, l'Optimum (un Graal en quelque sorte), semble être éternellement hors de portée et un concept des plus mystérieux.

Tous les ingrédients d'un excellent roman de SF sont réunis: questions philosophiques, scientifiques, sociologiques sans compter l'écriture fluide et happante de l'auteur...auteur qui tisse une fin très étonnante et très ouverte!


Roman traduit de l'anglais par Bruno Martin


Les avis de Matoo samael gally