jeudi 20 août 2015

La citation du jeudi # 3

"Chanteclerc. - Tiens, les entends-tu maintenant?
La Faisane. - Qui donc ose?
Chanteclerc. - Ce sont les autres coqs.
La Faisane. - Ils chantent dans du rose...
Chanteclerc. - Ils croient à la beauté dès qu'ils peuvent la voir.
La Faisane. - Ils chantent dans du bleu...
Chanteclerc. - J'ai chanté dans du noir. Ma chanson s'élèvera dans l'ombre la première. C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière."

in "Chanteclerc, acte II, scène 2" d'Edmond Rostand

Exergue du roman "Kinderzimmer" de Valentine Goby

mercredi 19 août 2015

Le rail, la vie?


2050 après JC, la lune, notre beau et romantique satellite, régisseur des flux marins et féminins, explose en mille et un éclats nucléaires, recouvrant la Terre d'un nuage épais de débris. Les Hommes avaient transformé la lune en poubelle nucléaire... et ce qui devait arriver arriva : l'hiver nucléaire.

Trois cents ans plus tard...

Une société ferroviaire régit la vie des rescapés du cataclysme lunaire, d'une poigne de fer, striant la Terre, devenue une immense banquise, de rails, sur lesquels roulent des convois d'usines ou de villes. « L'immobilisme c'est la mort, le mouvement c'est la vie » tel est le nouveau Credo terrien.
La Terre est partagée, en parts plus ou moins égales, entre quelques grandes puissances dont la Panaméricaine, la Transeuropéenne et la Sibérienne.

Le froid règne en maître absolu, balayant la moindre idée de vie dès que l'on quitte les dômes protecteurs, dispensant les 15 degrés et les 1500 calories minimum en-deçà desquels la vie devient une gageure de chaque instant.

Une caste règne sur la société humaine : les Aiguilleurs. Ils ont la connaissance, l'expérience pour gérer les aiguillages ferroviaires, sans eux pas de mouvements donc sans eux pas de vie.

Les dômes sont entretenus par des hommes étranges, à la longue fourrure, adaptés au froid de la planète : les Roux, hominidés ou hommes à part entière ?

Des mots interdits tels que « soleil », « lune », « ville », « aéroplanes », « dirigeables », concepts subversifs pouvant donner envie aux hommes aliénés par le rail, de revoir le ciel bleu et sentir la chaleur de l'astre caché par le « ciel croûteux ». 
L'ignorance est telle que les descendants des rescapés pensent que l'espace au-dessus du ciel bas et gris, n'existe pas, que la culture scientifique a disparu, laissant place à une « tabula rasa » des plus dévastatrice. La science et l'esprit scientifique sont conservés par les Rénovateurs, ennemis publics de la société du rail.

Le froid, la malnutrition, le mouvement perpétuel imposé aux survivants, de la Catastrophe depuis 350 ans, ont provoqué une baisse de la taille moyenne des Hommes, les ont rendus malingres, souffreteux avec une espérance de vie d'une quarantaine d'années.

De la civilisation d'avant l'ère glaciaire, il ne reste que des villes figées dans la glace, des documents jalousement conservés par la Nouvelle Rome ou les Aiguilleurs. Seule, une ville orientale, Karachi Station, offre au hardi visiteur la possibilité d'accéder à ses archives, celle de la Bibliothèque d'Archives Manuelles. Encore faut-il avoir le courage, l'opiniâtreté de s'y rendre : Karachi Station est aux mains d'une ethnie sauvage et illettrée n'octroyant son blanc seing qu'au prix de sommes folles.

350 ans de vie qui n'en est pas une, sous le joug des Compagnies dirigeant dans la toute-puissance l'Humanité.

Soudain, un glaciologue de seconde classe, Lien Rag, ouvre les yeux sur le monde et décide de comprendre pourquoi la Terre est devenue inhospitalière, d'où viennent les Hommes Roux, d'où les Aiguilleurs détiennent leur emprise sur la vie de tout un chacun.

L'éveil de Lien Rag provoque un voyage sans précédent dans le passé, le présent et le futur de la Terre. 
Sa quête le conduira aux postes élevés, à la fréquentation des Grands de son monde, à mettre en œuvre des projets insensés tels que le tunnel sous glaciaire reliant le Nord au Sud de la Panaméricaine ou le pont d'arches reliant la banquise de l'océan Pacifique à la Panaméricaine.

Lien Rag aura de nombreuses aventures amoureuses dont une avec une jeune femme Rousse qui lui donnera un fils, Jdrien, enfant précieux et télépathe, futur Messie des Roux.

Son chemin et sa vie croiseront Yeuse, Lienty Ragus dit Gus, le Gnome devenu plus tard le Kid, Lady Diana, Présidente de la Panaméricaine, Floa Sadon, Ann Stuba, scientifique Rénovatrice, Liensun, son deuxième fils, Kurts, pirate au long cours, les Hommes-Jonas vivant en symbiose avec les Solinas, une espèce de baleine qui a accepté de vivre avec les hommes, Harl Mern, ethnologue qui lui ouvrira des horizons infinis dans la compréhension de ce que la Terre subit, Palaga, le Maître Suprême des Aiguilleurs, une famille de tueurs liée aux Aiguilleurs depuis la nuit polaire, les CCP, jeunes gens révoltés contre le système établi, inventant une République totalitaire où après l'âge de 30 ans, les gens sont mis au rebut car devenus adultes.

Au cours de son périple, Lien Rag entendra parler de Concrete Station, du S.A.S, Salt And Sugar (le Sel et le Sucre), avant de savoir sur quoi ces concepts reposent : l'Abominable Postulat, pierre angulaire de cette Terre soumise aux glaces éternelles,il apprendra le mensonge dans lequel est maintenue l'Humanité quant à la durée de l'ère glaciaire

Cette saga épique ne peut se résumer, elle ne peut que se vivre dans sa lecture. « La Compagnie des glaces » est une série de romans de Science-Fiction où divers genres littéraires se croisent, se mêlent : on y trouve l'épopée avec sa Quête, le roman policier et d'espionnage, le roman noir et le roman de gare car il y a des moments sirupeux, respirations cocasses parfois entre deux courses folles sur les glaces effroyables balayées par des vents d'une violence inouïe.
La saga montre combien l'Homme est doté de ressources pour survivre à tout prix, combien il peut s'adapter dans un milieu hostile, au même titre que certaines espèces animales (rats, goélands, requins, baleines et orques, moutons et loups). Le lecteur suit les aléas des héros, de ces hommes et femmes qui, par la force de leur volonté de vivre et de comprendre, iront jusqu'au bout de leurs idéaux, pourvoyeurs de lumière, au sens philosophique du terme, à l'attention de leurs semblables.

Le lecteur ne pourra s'empêcher de lier les Hommes-Jonas à Jonas et la baleine, bien entendu, mais aussi à la situation des descendants des colonisateurs d'Ophiuschus IV vivant, plus mal que bien, dans l'antre du Bulb, animal stellaire transformé en satellite vivant.
Les mythes fondateurs sont revisités pour notre plus grand plaisir, tout comme la situation géo-politique des années 1980- 1990 : Guerre Froide, dictatures du XXè siècle, l'impermanence des lamas tibétains et des bonzes, la mondialisation, rouleau compresseur moderne, du capitalisme exacerbé.

Arnaud suit une tradition littéraire, celle du feuilleton, initiée par de grands écrivains populaires tel que Dumas. Cependant, on ne peut que relier cette saga aux romans de la « Comédie humaine » de Balzac. Oui, j'ose aller jusque là car l'auteur a des accents balzaciens dans ses descriptions, dans la dimension psychologique de ses personnages. 
De plus, le cycle d'Arnaud ouvre au lecteur de multiples interprétations : économique (les années 80 sont celles de la crise de l'énergie) les Compagnies sont préoccupées, sans cesse, par l'énergie pour subvenir à leurs besoins d'expansion mais aussi à ceux de leurs « Voyageurs », politique, à travers les personnages de Lien Rag, Yeuse, Gus, il analyse les différents comportements de résistance face à la dictature, symbolique (les rails structurent la matière romanesque dans la dualité et sont le cordon ombilical des « Voyageurs » pour qui la vie ne peut se penser hors du Rail puisque le froid intense l'interdit. D'ailleurs le héros, Lien, relie tous ces éléments entre eux de part son prénom.), scientifique (les Garous, les Roux sont les éléments d'une réflexion sur les manipulations génétiques : la première s'emballe dans le désordre, la seconde pour prouver que l'homme peut s'adapter aux températures extrêmes).

Je n'irai pas plus loin au risque d'en dire trop et de déflorer l'intérêt que pourraient avoir pour cette longue saga, les amateurs de Science-Fiction. 
D'autant plus que « La Compagnie des glaces », série écrite entre 1980 et 1992, n'est qu'une partie émergée de l'iceberg : en effet, les aventures de Lien Rag et des siens continuent dans les opus écrits entre 2001 et 2005, « Chroniques glaciaires » et « La Compagnie des glaces : nouvelle époque ».


« La Compagnie des Glaces » relate l'histoire du monde étrange provoqué par l'explosion de la lune, la décision prise pour des raisons politiques, religieuses, scientifiques, philosophiques ou autres, par les dirigeants des Compagnies ferroviaires de cacher aux Hommes un certain nombre de documents. Ces derniers furent scellés par le secret, aussi, selon l'auteur lui-même « il devenait donc urgent de faire parler les Archives Secrètes des Wagons Mémoires »

... la suite lorsque je m'attaquerai aux deux prochaines séries !

jeudi 13 août 2015

La citation du jeudi # 2

[...] "Dans dix ans, c'est certain, il aura oublié beaucoup de ce qu'il vient de vivre ici, à ses impressions se seront mêlées d'autres, nouvelles ou plus anciennes, et rien ne sera plus clair de ce que disait exactement le cheikh Sidi Othman en servant le thé, les trois verres de thé quotidiens plutôt que rituels. Le vieux, d'ailleurs, sait très bien se moquer de ces formules qu'on inscrirait en exergue et qui sonnent pompeusement, du genre "Le premier verre est doux comme la vie, le deuxième sucré comme l'amour, le troisième amer comme la mort." Ne vient-il pas de dire à Keith, en riant franchement et dans un français heurté mais riche et compréhensible: "Oui, Keith, la vie est douce comme l'hiver, l'amour est sacré comme le printemps. Et la mort... elle peut rester dans la théière!" [...] in "Les trois verres de thé du cheikh Sidi Othman" de Marc de Gouvenain, p 49

mercredi 12 août 2015

Au creux de mon sac...

Il fait bon dormir, au creux de mon sac, les trois chats de la maison se succèdent, véritables squatteurs impénitents, vautrés sur une des bibles pédagogiques "Accès Maths Grande Section"...Je dois cibler les moments où je sors ma bible pour travailler!
Vous admirez, en ce moment, Sécotine, chatte de gouttière de son état. 

mardi 11 août 2015

Un détective pas comme les autres.

Tout le monde connaît le métier de détective privé, c'est simple, limpide : l'homme est un solitaire, un tantinet porté sur la bouteille ou les femmes, parfois les deux, il fume beaucoup, roule soit dans une guimbarde soit dans un coupé sport. Il porte un imperméable usé ou des costumes bien coupés.
Mais, savez-vous qu'il existe une branche professionnelle dans le monde des enquêtes privées ? Non ? Curateur aux documents privés !

Le jeune Philip Zafar, enfant d'émigrés libanais, crée de toutes pièces cette nouvelle profession, proche parente du détective privé.
Quoi de plus fastidieux pour les familles éplorées que de trier, classer et ranger les papiers importants du cher disparu ! Quoi de plus bienvenue dans les cartons et tiroirs qu'une personne discrète et efficace ! C'est ainsi que Philip Zafar entre au service d'une riche veuve, sans enfant, d'un magnat étasunien de la finance et du transport maritime que fut Thomas Colbert.

Une ébauche de récit fait basculer la vie du jeune homme qui partira, à travers le monde et le temps, à la recherche des origines du chef d'entreprise disparu.

Le fil d'une vie atypique se déroule lentement pour tisser, pièce par pièce, la toile muette de ce qui construisit l'empire de Thomas Colbert. Tel Ariane ou une Pénélope de l'autre côté du miroir, Philip Zafar entraîne son lecteur dans le dédale d'un labyrinthe familial et historique où les disparitions ne laissent derrière elles que des pièces d'or, les couronnes, ou des non-dits très bavards pour celui qui sait écouter leurs silences.
Le jeune curateur aux documents privés, assisté dans l'ombre par Tucker, bras droit occulte de feu Thomas Colbert, creuse le passé, en archéologue notarial, et extirpe quelques squelettes des placards oubliés.
L'Histoire se mêle à l'histoire d'une famille, non de deux familles puisque Zafar s'interrogera très vite sur la sienne, issue de la diaspora libanaise, issue du conflit qui transforma le pays des cèdres en un chaos de bombes et de luttes religieuses. Bourg-Tapage ressemble à un Beyrouth sous les tropiques. Bourg-Tapage dont la paix ne tient qu'à un fil que Zafar choisira ou pas de dérouler jusqu'au bout de la pelote. Bourg-Tapage, lieu « ...du nonchaloir, des chiens errants,...des aubes grises...Sous l'absolu soleil de décembre, tais-toi ! / Ne ris pas du pays des horizons turquoise. »

Le lecteur apprendra comment les couples de la bourgeoisie aisée, peuvent devenir parents bien avant la découverte de la fécondation in vitro. Il y a toujours un gynécologue complaisant pour trouver celui qui offrira sa semence pour perpétuer un nom, contre rétribution et promesse de garder le silence. Comme quoi, la science ne fait que médicaliser un concept déjà imaginé et mis en pratique...autrement.

Notre curateur rencontre des personnages étonnants, chacun lié à sa façon, à Benjamin Tobias, le possible enfant issu de l'unique rencontre de Thomas Colbert avec l'épouse de Robert Tobias, Albertine. Benjamin est un vrai Insulaire puisque né d'une mère Insulaire : la filiation par les femmes et non par les hommes. Encore une particularité de Bourg-Tapage.

Le lecteur suit l'enquête et ses méandres sans s'ennuyer un seul instant. L'auteur louvoie, avec habilité, entre la langue juridique et ses concepts abrupts et la langue littéraire et ses images forçant l'imaginaire construit par l'argument littéraire. D'aucuns auront du mal à ne pas mettre en avant un réalisme critiquant la progression du héros qui, muni de minces indices en sa possession, établit le parcours de Thomas Colbert puis celui de Robert et Benjamin Tobias : comment Philip Zafar peut-il soutenir des assertions sur de si fragiles documents ? Justement... là se trouve le sel de l'aventure imaginée par l'auteur. Ce dernier laisse des espaces d'interrogations à son lecteur comme à son héros, à ces derniers de décider ce qu'ils en feront.

J'ai aimé l'écriture, le sujet du roman et surtout apprécié cette fin qui donne le dernier mot à celui qui en est la genèse. François Garde, un auteur à suivre sans modération !



Ils en parlent aussi :

jeudi 6 août 2015

Retour de la citation du jeudi.

Je ne garantis pas une citation hebdomadaire, loin s'en faut. Je reprends, en douceur, l'exercice "blogesque".

[...] "Une vie, ce n'est pas seulement la somme des choix que l'on a faits. Elle est cette somme, multipliée par le regard des autres, et divisée par le coefficient imprescriptible du hasard." [...] p 238 in "Pour trois couronnes" de François Garde

Mortelles nuées


Il y a soixante-dix ans, la première bombe atomique frappait la ville japonaise d'Hiroshima. Les chairs, les corps furent pulvérisés, déchiquetés, brûlés, fondus, tordus, brisés. Quant aux âmes...A jamais l'Humanité a été transformée par la brutalité de cette arme de destruction massive à court, moyen et long terme. Trois jours plus tard, Nagasaki connaissait le même sort.

Il y a soixante-dix ans, une horreur inqualifiable se produisait après la découverte des camps de la mort.
Il y a soixante-dix ans, l'Humanité perdait son âme... la retrouvera-t-elle un jour?

on en parle ici:

Au fil de Lauwe

La littérature aussi






mercredi 5 août 2015

Quand les voleurs ont des lettres de noblesse.

La trilogie de Scott Lynch fut une découverte inattendue. J'avais été subjuguée par le monument « Gagner la guerre » de Jean-Philippe Jaworski, aussi, quand mon Bibliomane, au moment où je me suis aperçue que j'avais oublié d'enregistrer le tome 10 de la saga « La Compagnie des glaces » bloquant mon avancée dans cette lecture de longue haleine, me proposa d'entamer ce cycle mêlant roman de cape et d'épée et roman maritime, je me suis laissée convaincre.

Je me suis laissée emporter, toute amarre larguée, par les aventures rocambolesques, au parfum de roman picaresque, du voleur Locke Lamora et ses amis, attachants et agaçants parfois, Jean, le colosse calme et réfléchi, les jumeaux facétieux et la mystérieuse Sabetha dont l'ombre plane de bout en bout.

Le premier tome, « Les mensonges de Locke Lamora », a comme décor une cité lacustre, aux airs à peine voilés de Venise, entre Moyen-Age et Science-Fiction. Locke dict La Rose de Camorr – on ne peut que traduire par Camorra napolitaine – écume les ruelles de Camorr, ville où les cloaques soumis à la domination du Capa Barsavi côtoient les beaux quartiers où les intrigues foisonnent. La puanteur et le parfum des roses, deux visages d'une société sans pitié.
Les retours en arrière, expliquant l'enfance, l'adolescence de Locke, sont la pierre angulaire de cette mise en bouche. Ils font le récit, en sont son assise afin que le lecteur s'imprègne jusqu'au bout des ongles, de ce qui fait que Locke Lamora devient La Ronce de Camorr.
Les rapines du groupuscule sont de haute volée : les riches sont gentiment plumés, les richesses entassées dans l'antre refuge où règne leur Maître, Chains, un religieux faussement aveugle.
Ce dernier a acheté à celui qui éduquent les enfants des rues à voler, tuer, ses protégés, mis à l'index par leurs pairs parce que jugés irrécupérables. Cette vente vaut mieux que la punition extrême : la mort.
Chains leur apprend à lire, à écrire, les instruit en les plongeant dans la culture tant littéraire de leur monde qu'historique, rhétorique ou religieuse.
Chacun leur tour, ils seront plongés dans l'univers de monastères dédiés à certains dieux, au nombre de douze, le treizième, auquel Chains rend un culte, est innommé – cela ne vous rappelle-t-il pas un autre monument de la littérature uchronique ? « Le trône de fer » ! - ils y passent une période donnée à la fin de laquelle ils doivent avoir acquis le maximum de connaissances ainsi que les « tours » de passe-passe inhérents à ces univers.
Ils apprennent les langues étrangères, les us et coutumes des diverses classes sociales des régions et pays environnants, ils apprennent la comptabilité et l'art de la truquer. Ils apprennent à cuisiner avec raffinement, à connaître les usages de la bonne société, à utiliser de la vaisselle délicate, à connaître les étoffes des plus grossières au plus raffinées.
Il en fait des « salauds gentilshommes », esthètes et artistes dans tous les domaines : ils se glissent dans la peau de n'importe quel personnage, ils deviennent nobles, bourgeois, négociants, en un tour de main.
Ce premier opus enchante l'imaginaire du lecteur, l'entraîne dans de multiples directions, lui promettant les joies ineffables des rebondissements en cascade.

Camorr est rutilante et immonde, joyeux et cruelle, cité sur pilotis au-dessus de laquelle plane des ombres inquiétantes : celles d'un certain Roi Gris accompagné d'un Mage-esclave, secte ou plus exactement société spécialisée dans les intrigues en tout genre et versée dans l'art du poison subtil comme celui de la sorcellerie.

« Les mensonges de Locke Lamora » s'achève dans l'horreur absolue d'une vengeance destructrice, ruinant le cloaque du Capa, renversé par un de ses seconds, provoquant la mort des jumeaux, du Maître Chains, d'un jeune apprenti « salaud gentilhomme », dévastant leur repaire, ruinant la petite société secrète dépossédée des richesses accumulées.
Seuls, Locke, devenu presque une loque sanglante après un combat à mort avec le Roi Gris assisté de son Mage-esclave auquel il inflige une blessure qui l'amoindrira, et Jean survivent et sont contraints de quitter leur berceau pour s'exiler.

Commencent alors de nouvelles pérégrinations, sur mer cette fois, où les batailles seront dantesques, les traquenards mortels, les victoires belles et sanglantes.
« Des horizons rouge sang », opus maritime où les courses entre les bateaux corsaires sont extraordinaires, où les rebondissement sont nombreux et tiennent en haleine le lecteur, entraîné à la suite de ce Locke immortel.
Après Camorr, nous accostons aux Sept Essences où l'enjeu est de dévaliser « L'aiguille du péché », maison de jeux réputée imprenable, tenue d'une poigne de fer par Requin, sobriquet éloquent quant à la personnalité du maître des lieux, secondé par sa féale Selendri.
Locke et Jean sont victimes d'un empoisonnement sophistiqué dont, seul, leur commanditaire, l'Archon, dictateur de cette île-état, détient l'antidote.
La psychologie des personnages prend une autre ampleur, l'amour inconsolable de Locke pour Sabetha lui barre le chemin de toute aventure suivie avec une autre femme. Au fil des pages, la présence, invisible, de la jeune fille, se ressent, resserre son étau sur Locke.
Requin, l'Archon, deux marionnettistes usant des qualités de Locke pour parvenir à leurs fins. Le jeu de poker menteur prend, de temps à autre, des allures de mascarade, maintenant à flot l'intérêt du lecteur. Ce dernier cherche sa respiration dans les passages calmes, mais angoissants, du récit, avant de replonger dans le rythme infernal des poursuites navales.
Dans ce deuxième roman, on a devant soi un Locke, certes toujours persuadé de sa chance et des réussites de ses ruses, affaibli par la douleur de la perte de ses amis, son sentiment de culpabilité, le deuil de l'amour de sa vie, la souffrance du poison insidieux qui lentement le mène à la mort. Décrépitude et dépression que combat, inlassable, Jean, son acolyte de toujours. Locke a des faiblesses l'engageant sur une pente mortifère.
S'en sortira-t-il ? Si oui, à quel prix ? Car la vie a un prix, terrible et douloureux... tout comme la vengeance.

Un début de réponse est donné dans l'ultime opus « La République des voleurs » où d'entrée, Locke est aux portes de la mort. Un pacte lui est proposé : un Mage le délivrera de son empoisonnement – au cours de scènes d'anthologie – à condition qu'il aide une faction rivale des maîtres en place à remporter les élections.
De trahisons en victoires, la politique provoque l'impensable : Sabetha est son adversaire dans la campagne électorale, façade d'une lutte de pouvoir entre les Mages.
Le combat ou la séduction pour reconquérir celle qui a marqué sa vie amoureuse, celle pour laquelle son cœur bat.
Le rythme est plus lent, les aventures moins fantasques, l'auteur emmenant son lecteur dans l'observation d'un duel entre deux virtuoses de l'arnaque, de la dissimulation et du mensonge. Les regrets deviennent plus présent malgré les bouffées de haine submergeant les âmes meurtries.
On tremble pour Locke que l'on ne peut pas voir perdre et mourir... c'est sans compter sur une vérité, simple et évidente depuis le début, un enfant de Camorr, éduqué pour devenir le Roi des voleurs, être subtil et d'une intelligence aiguë, ne se laisse jamais mettre à bas. La Ronce possède encore bien des épines... certaines sont vénéneuses.

La trilogie est un souvenir de lecture puisque je la commençai mi février pour l'achever un mois plus tard. Partager les bons moments, offerts par la plume de l'auteur que je ne connaissais pas, me taraudait, j'y pensais puis oubliais avant que je ne prenne un crayon pour amorcer une ossature de commentaire, ossature qui ne prenait jamais corps...jusqu'à aujourd'hui.
L'ambiance ne pourra que plaire aux amateurs de littérature « fantasy », d'uchronie et de héros ne sombrant pas dans le manichéisme simpliste. J'en garde un souvenir rempli d'embruns, de miasmes lacustres, de masques plus fous les uns que les autres, de beauté et de laideur incommensurables, de trahisons sordides et de vengeances amères : le tumulte d'une histoire plaisante servie par une traduction qui ne saccage pas l'esprit voulu par l'auteur.


Ils en parlent chez eux :

lundi 3 août 2015

Après les coiffes...les tabliers s'exposent à Guingamp


Vendredi dernier, vernissage de l'exposition "De l'utile à l'apparence...Nos tabliers", amuse-bouche avant l'ouverture du festival de la danse bretonne de la Saint-Loup.
Le couple de collectionneurs, Daniel et Réjane Labbé, fidèle depuis 10 ans à la Saint-Loup, offre une infime partie de leur collection aux regards des curieux de la culture bretonne. Ils ont oeuvré en partenariat avec la fédération Kendac'h, regroupant les cercles celtiques de Bretagne, et le Cartopole de Baud qui a fourni des cartes postales anciennes où l'on peut voir des femmes portant tablier. Les agrandissements ont été effectués par Kendac'h pour le focus sur les tabliers.
Le support utilisé est le carton sous toutes ses formes, note "développement durable" de l'exposition, et matériau se mariant à la perfection avec les oeuvres d'art que sont les tabliers et tenues présentées d'une part, d'autre part avec les cartes postales et agrandissements exposés aux murs de deux salle de la Communauté de Communes (ancien couvent des Ursulines).
"De l'utile à l'apparence...Nos tabliers" est à mettre en lien, lors d'une déambulation guingampaise, avec l'exposition photographiques "Bretonnes". 

Exposition dans les locaux de la Communauté de Communes, rue de la Trinité, Guingamp jusqu'au 23 août. 2€ l'entrée...pas une ruine pour voir de très belles choses.

Une citation de la page page facebook de la Saint-Loup

"L'expo 2015 : 
"De l’utile à l’apparence… Nos tabliers"

Il est toujours difficile de choisir un titre à une exposition.
Nous aurions pu choisir « les tabliers d’usage et ceux d’apparat » ou encore « du devantier au tablier ».
En effet, simple pièce de toile ou de cuir que les femmes et les artisans mettaient devant eux pour protéger leurs vêtements en travaillant, cet élément du costume devient dès la fin du 17ème siècle un ornement que les femmes de qualité mettent devant elles.
De même et dès la même époque, le terme de devantière (devantier ou devanteau) vient s’opposer à celui de tablier, pour différencier le vêtement porté par « le petit peuple » et la parure portée par les « femmes de condition ».
Si l’aspect de protection renvoie à la notion d’utile, l’aspect esthétique renvoie à l’apparence. Au premier regard, nos aïeux pouvaient déterminer la condition sociale de la personne portant tel ou tel type de tablier. Aujourd’hui encore les tabliers de corporation sont bien identifiables.
Issue de la collection de Daniel et Réjane Labbé, cette exposition organisée par le Comité de la Saint-Loup et préparée par LES MODES AU FIL DU TEMPS illustrera ces dualités avec une première salle dédiée aux tabliers bretons qu’ils soient d’usage ou de cérémonie, une seconde salle animée de mannequins réalistes en costume des 19 et 20èmes siècles agrémenté de tabliers de réception ou d’apparat et enfin une troisième salle plus particulièrement dédiée aux tabliers de service et de travail."





vendredi 31 juillet 2015

De l'apprivoisement des diagonales et des cases

Il était une fois une famille pas comme les autres, dans un Japon où le grandiose se dispute à la simplicité.
Il était une fois, un petit garçon, élevé par ses grands-parents, de condition modeste et dotée d'un amour des belles choses simples et fonctionnelles, amour offrant une autre dimension au quotidien.

Il était une fois, ce jeune garçon, né avec les lèvres scellées, anomalie devenue fenêtre sur le monde. Il sera opéré pour qu'il puisse parler, il ira à l'école, croisera un nageur solitaire faisant ses longueurs au crépuscule. La disparition de ce dernier provoquera LA rencontre déterminante de sa vie : celle de l'énorme homme, habitant un autobus devenu immobile, vivant avec Pion, le chat, dans un royaume minuscule où le plateau de jeu d'échecs et celui dépositaire des innombrables gâteaux sont les pierres d'angle d'une initiation proche du mysticisme.

Il était une fois, ce petit joueur d'échec subjugué, en sa tendre enfance, par la présence sur la terrasse d'un grand magasin, d'une éléphante, Indira, mascotte d'un lancement promotionnel. Elle sera vouée à rester jusqu'à la mort prisonnière des hauteurs, les publicitaires ayant oublié qu'un éléphanteau grandit...fatalement. Elle sera fascinante, inspiratrice de multiples questionnements et rêveries. Sur cette terrasse, non loin d'Indira, il jouera et gagnera sa première partie d'échecs.

Le Maître apprendra au petit garçon l'art du jeu d'échecs, l'art de la transcription des parties, l'art d'une réflexion portant le regard bien au-delà du miroir. Il lui apprend que les échecs sont un noble art que la vénalité du gain ne doit pas corrompre.
Le petit joueur d'échec a une particularité : il ne peut jouer que caché sous la table de jeu, Pion, le chat, blotti dans ses bras. Il connaît le bruit singulier de chaque pièce sur chaque case du damier.
Ainsi commence le voyage immobile du jeune garçon qui ne voulait pas grandir parce que grandir c'est ne plus pouvoir se glisser sous la table de jeu, c'est être voué à un enfermement, à l'air libre, sur une terrasse de grand magasin, comme Indira, ou dans un car devenu logis comme le Maître.
L'osmose spirituelle entre le Maître et le jeune garçon est celle du lien tissé par une passion partagée, un lien indélébile que le Temps ne peut jamais effacer. L'écho est toujours présent, silencieux : il est le symbole de l'attachement à ceux que l'on aime à jamais. Il construit peu à peu la personnalité du jeune garçon et donne un sens à sa vie.

Le temps passe, le Maître devient de plus en plus gros, au point de ne plus pouvoir se mouvoir dans son autobus : l'immobilité du corps contrastant avec l'agilité de l'esprit.
Ce qui devait arrivé arriva : le Maître meurt et disparaît du monde du jeune garçon, tout comme Pion, le chat, rassurante mascotte.
Il hérite de la table de jeu et du sac où reposent les pièces blanches et noires. Une page se tourne pour s'ouvrir sur un autre monde, celui d'un automate dans lequel il passera ses nuits à jouer, en aveugle, contre des amateurs éclairés.

Le thème de l'enfermement se rejoue, à nouveau : la nuit, l'intérieur de l'automate, les sous-sols d'un club très renommé, une piscine vide.
L'enfermement devient poème, celui des transcriptions élaborées par une jeune assistante, accompagnée d'une colombe sur son épaule, Miira, du nom d'une petite fille de légende, disparue entre les murs de deux maisons mitoyennes.
Le petit joueur d'échec, dans son automate aménagé, rappelant le lien indestructible avec le Maître et son autobus immobile, devient « Little Alekhine ».

De bonheur en félicité, de désespoir en culpabilité, notre jeune héros, anonyme à jamais, forcera l'admiration, et l'amour, de celle qui écrit les parties jouées.
Sous la plume de Yôko Ogawa, le jeu d'échecs devient poème se déclinant sur une variété de gammes, épiques, tragiques ou élégiaques. La dimension poétique et picturale, apportée par l'auteure aux échecs émeut le lecteur, l'emporte dans un voyage immobile au cœur des stratégies les plus fines comme les plus sanglantes.
La ligne est subtile entre poésie et onirisme, elle se franchit l'espace de quelques mots, de quelques images. L'univers d'Ogawa rejoint celui de Murakami : la réalité, le réalisme glissent, sans que l'on s'en aperçoive, vers le merveilleux et le fantastique, tout en pointant, avec subtilité, le chaos des âmes.

Un roman qui se lit avec délectation et lenteur : on n'a pas du tout hâte de quitter l'atmosphère créée par l'auteure, on veut rester le plus longtemps possible en compagnie du petit joueur d'échec, cet être fragile et fort à la fois, dans son enfermement où seule l'ouïe est le sens exacerbé.

« Rien n'échappait au maître. Il découvrait tout de suite si le coup était réfléchi ou non.
- Euh...et bien, justement... bredouillait le garçon ennuyé pour répondre, alors le maître remettait doucement la pièce à sa place en disant :
- Il ne faut jamais déplacer une pièce sans raison. Tu vois ? Il faut bien réfléchir. Sans renoncer, avec persévérance, et c'est à partir du moment où tu penses que rien ne va plus qu'il faut réfléchir encore plus et te décider. C'est cela l'important. Le hasard n'est jamais un allié. Arrêter de réfléchir c'est perdre. Allez, réfléchis encore un peu.
Et pour finir, il n'oubliait jamais d'ajouter :

- Ne te précipite pas mon garçon. » (p 55)

mercredi 29 juillet 2015

Une phrase plaisante...

En attendant des amis à Perros-Guirec, je me suis installée sur un banc, côté esplanade, dos à la mer pour me protéger du vent, le ressac en bruit de fond, et j'ai ouvert mon livre lu "au retrait", "Pour trois couronnes".
Page 101, une phrase a arrêté ma lecture et je l'ai notée sur mon "carnet pour être zen". 
Je ne puis que la partager avec vous:

"Et quelqu'un qui lit un aussi gros livre, seul, à l'intérieur, ne peut être absolument mauvais."

Le narrateur est dans un café, à Bourg-Tapage, port d'une île de l'ancien empire colonial français. Il est abordé par un vieux monsieur, en costume-cravate malgré la chaleur, qui a repéré le livre en français.

Illustration: "La liseuse" de Francine Van Hove

mardi 28 juillet 2015

Un chat chez soi, ça va... deux chats bonjour les dégâts !

Titre rappelant une célèbre campagne de prévention de la Sécurité Routière, clin d'oeil aux amoureux des chats qui sauront, ô combien, que l'assertion du titre est proche de la réalité.
« Kuro, un cœur de chat » est un manga dont le héros est un chaton, Kuro, recueilli avec sa sœur, par un célibataire un peu, beaucoup bohême. Ce célibataire est le frère de l'auteur.
J'ai lu ce manga avec délectation tant les mimiques et les « pensées » des chatons sont réalistes : je suis certaine que pour nos amis félins, notre odeur est étrange et peu agréable, que nous ne comprenons rien à rien et que nous sommes la bêtise incarnée.
L'opus lu est le premier tome d'une série qui relate la montée en puissance de Kuro qui peu à peu, nous signale l'auteur, deviendra le caïd de son quartier.

Je vous passe les scènes homériques de batailles « pour de faux » des deux chatons dans le petit appartement qui est dévasté par un ouragan et une tornade.
Je préfère m'attarder sur la découverte du monde par Kuro : le chaton est fasciné, comme tout enfant, par le monde des grands et bien entendu, infatué jusqu'au bout des griffes, se voit en haut de l'affiche. Seulement, l'extérieur est peuplé de dangers : la circulation, la méchanceté des hommes mais aussi la suprématie des ténors de la rue.
Kuro, en parfait héros, a son ennemi intime qui sera adopté et, comble de cruauté, privé de ses griffes et ensuite émasculé. D'ennemi intime il devient ami, Kuro sait que son état de chat châtré ne pourra faire de son ancien ennemi un cador.

Kuro observe, analyse la conduite des mâles des rues, les suit, les espionne quitte à recevoir quelques belles peignées !
Il découvre que sa sœur, Chinko, est plus en avance que lui, qu'elle reçoit déjà les faveurs du caïd, minaude, se promène la nuit seule. Elle a même changé d'odeur ! C'est qu'elle grandit vite la petite Chinko tandis que Kuro a l'amère sensation de rester à la traîne.

Non seulement Kuro apprend la vie en grandissant mais encore que la vie et la mort ne sont jamais bien éloignées l'une de l'autre. La fin tragique de son « ennemi intime » est un moment qui serre la gorge entre deux sourires : l'émotion est amenée avec subtilité et l'illustration ne tombe pas dans le pathos.

Le lecteur s'attache très vite aux deux héros félins qui de facéties en expériences grandissent et apportent chaleur et désordre dans la vie de leur maître. Chinko et Kuro sont pétillants, provocateurs et adorablement félins grâce au coup de crayon de l'auteur Sugisaku qui est un homme aimant les chats, c'est d'une limpide évidence.


L'opus s'achève sur l'acceptation du jeune Kuro, que l'empire de ses sens déboussole, dans son entourage, du caïd du quartier : le jeune chat peut entrer en apprentissage et aiguiser ses sens et ses griffes pour frayer son chemin.


Une série à suivre au cours de laquelle on ne boude pas son plaisir une seule seconde.


dimanche 26 juillet 2015

Les coiffes s'exposent à Guingamp


Une mise en jambe photographique, pour un retour dans la blogosphère littéraire.
Etrange? Pas tant que cela: chaque photographie de l'exposition "Bretonnes" est une histoire, sans parole, relatée par l'artiste Charles Freger. 
La coiffe est à l'image de chaque terroir breton, est une des racines, profondes, qui font la Bretagne et sa culture, qui font ce que les Bretonnes sont. La féminité est à l'honneur pour le plus grand bonheur de l'amateur de belles choses, l'amoureux de jolis moments passés en bonne compagnie.
L'invitation à déambuler entre terre et mer, de Saint-Brieuc à Pont-l'abbé en passant par Rennes et Guingamp.
On notera l'excellente idée d'avoir mis quelques photos de "Bretonnes" sur le parvis de la gare guingampaise: c'est un appel aux esprits curieux, une invitation au voyage qui se vit à l'espace François Mitterrand, près de la mairie.

La photo de l'affiche rappelle les portraits du peintre allemand Hans Holbein (1497-1543) tout en subtilité, la coiffe est un de ces éléments subtils.

Une mise en bouche: un triptyque "Picasa3" avec la photo qui m'a fait fondre, la coiffe vue de dos où la dentelle est d'une beauté époustouflante, où le bleu du ruban est mis en abyme avec la mer.



Chatperlipopette se réveille... enfin!


Le temps passe, toujours. Il s'écoule selon un rythme spécifique, unique: celui que l'on imprime à sa marche, à sa course, à ses pauses. 

La lecture est une partie de ce temps, même si on ne la relate plus, même si on ne l'expose plus. 
Doucement, le temps pour offrir un peu de soi à autrui se réapprend, de nouveau s'apprivoise. Un geste brusque... comme l'oiseau sur le qui-vive, le temps peut s'enfuir pour se perdre dans le cycle invisible du silence. 
L'inexpliqué éveille les sens d'une Chatperlipopette: le regard, sur les lettres qui forment un mot, les mots qui forment une phrase, des phrases qui forment un texte, un texte qui se lit et se savoure, mettant en marche le goût, celui qui titille les papilles littéraires, celui qui provoque des sensations ineffables, celui qui donne envie d'aller au chapitre suivant. 
Chatperlipopette lentement se réveille, une gymnastique précise mue les doigts sur le clavier, elle s'étire pour libérer son moi de l'engourdissement. 
Pour celui ou celle qui passera par chez elle, quelques notes de lecture, d'expositions ou autres menus plaisirs de l'existence. 

Lecteur, celle qui va écrire, même dans le vide, te salue!* 

*(clin d'oeil à "Ave Caesar, morituri te saluant.")



lundi 10 juin 2013

"La Fraternité du Panca" / "Le trône de fer"

Il y a des bouquins qui m'emmènent tellement loin que j'ai du mal à en parler, surtout quand il s'agit de "sagas" ou de "space opera".
Ainsi, n'ai-je chroniqué que le premier tome de la pentalogie, sublime, géniale, superbe, prenante, lyrique, fouillée, ayant un roman dans le roman, de Pierre Bordage, un de mes auteurs de SF préférés: "La fraternité du Panca".
Que dire sinon que c'est géant, que c'est beau, que nous rions, avons des sueurs froides et pleurons, aux côtés de cette quinte dont les maillons se passent le flambeau, mourant pour offrir leur savoir et leur force au maillon suivant, afin de sauver l'Humanité, vous savez cette entité qui parfois mériterait d'être rayée de la carte interstellaire!!! 
Une course poursuite au-delà du Temps et de l'Espace où on rencontre le courage muet, la violence gratuite, l'honneur inattendu et des couloirs du Temps qui embarquent, tant le héros du moment que le lecteur, dans le dédale de l'Histoire de cette Humanité dont la beauté n'a d'égale que sa laideur, deux pôles contraires qui n'en font qu'un.
Finalement, cette Humanité mérite qu'on la sauve... histoire qu'elle recommence ses erreurs jusqu'à ce qu'elle parvienne à en comprendre la vacuité et cesse de les reproduire en un cycle sans fin.
Quant à la magie d'un vol de Pentales....je vous la laisse découvrir en vous invitant à vous plonger, sans bouée de sauvetage car c'est inutile... la première phrase de la pentalogie est à peine achevée que le piège se referme, sans scrupule aucun, sur vous, lecteur passionné de Bordage, dans ce long et intense roman. Tout ce que je peux vous dire, c'est que succomber à cette tentation est loin d'être oeuvre du Démon et qu'il fait bon de s'y laisser prendre.


Mon Bibliomane l'avait lu, puis il a ouvert une boite de Pandore: le streaming... "Le trône de fer" vint à moi par l'image puis, après beaucoup d'hésitations (serais-je déçue? mon imaginaire serait-il "perverti" par le visionnage des épisodes de la série???), j'ai pris, comme s'il me brûlait les doigts, le premier tome de l'intégrale en poche. Ce fut le choc! Me voilà, happée par la narration, entre épopée et fantasy, entre romanesque fou et récits mythiques aux limites d'une étrange uchronie.
L'atmosphère du roman est intense, belle, les personnages fouillés, loin d'être lisses, ils évoluent, en bien ou en mal, après les avoir détestés, on se surprend à les aimer, à compatir ou alors à les vouer aux pires châtiments possibles.
Quant à ces Autres, à ces Sauvageons, à ces sacrifice humains pour apaiser les premiers, les vagues ininterrompues des seconds, fuyant justement les... Autres. Ces figures représentant la part obscure de l'être humain ainsi que ses peurs irrationnelles, ces figures avancent au rythme lancinant d'une devise, celle de la Maison des Stark, rois du Nord, "L'hiver vient"
Les passions, les ambitions pour décrocher une parcelle de pouvoir, la tendreté d'un caractère laminé par le rouleau compresseur d'un autre dont l'appétit de dominer est démesuré au point d'en perdre toute limite et toute humanité. Une meute de loups géants parcourant les sept royaumes, alliés et armes vivantes, allégorie des hommes qui luttent pour une certaine idée de la société, qui ont une certaine idée du code de l'honneur.
Ces personnages secondaires, illuminant ou assombrissant le récit, participent aux arabesques d'une histoire qui ne lâche son lecteur que lorsqu'il en arrive au bout.
Plus de trois milles pages ont été tournées pour fermer, trois mois
plus tard, le tome IV de l'intégrale sur ces mots, terribles pour un lecteur passionné, empreint de l'histoire à peine achevée, ces mots horribles pour lesquels on devrait pendre, oui je dis bien pendre, l'auteur pour jouer ainsi avec notre patience... quoique, je dis auteur alors que je devrais dire éditeur, ce rapace qui édite en broché, un à un, les derniers tomes de la saga. Trois mille pages, des heures de lecture pendant lesquelles le monde n'existe plus, s'achevant par un irritant et laconique "Pendant ce temps sur le Mur...." 
Là, je suis à deux doigts de comprendre l'apparition de l'envie de meurtre. Maintenant, "y a plus qu'à attendre" que la version intégrale en poche paraisse... dans deux ou trois ans autant dire une éternité.

Humpf... au fait, il me semble que je ne devais pas les chroniquer ces bouquins et donc ne pas m'étendre... pour un essai, c'est raté, tant pis.

Le rêve américain : un pont entre deux rives ?

« L'histoire de Chicago May » est la biographie, avec juste ce qu'il faut d'habillage romanesque pour ne rien dénaturer, d'une irlandaise atypique dotée d'une trempe peu commune.
May quitte sa famille, un petit matin de ses dix-neuf ans, pour partir en Amérique, terre de tous les possibles.
Elle débarque dans ce Nouveau Monde où elle tombera, pour certains, de Charybde en Scylla : entre volonté de s'en sortir et gagner de l'argent facile grâce à ses formes féminines alléchantes et son opulente chevelure rousse, flamboyance attirant les hommes comme la lanterne attire les phalènes, May Duigan sera une femme de mauvaise vie, catin et arnaqueuse de haut vol.
Ses amours auront la saveur des aventures dangereuses en compagnie de bandits, participant à des « casses » qui la conduiront de part le monde, notamment en France où elle goûtera à l'amertume de la prison pour femmes de Montpellier. Elle parviendra à en sortir pour rejoindre l'Angleterre où elle replongera dans le crime : après la prison-citadelle de Montpellier, ce sera une prison anglaise où elle s'accrochera, avec le désespoir de l'opiniâtreté, à la vie en lisant, lisant, les livres de la bibliothèque : l'évasion des mots l'aidera à évader son esprit à défaut de son corps, la sauvant de la solitude et de la folie.
La vie de May est un road-movie ponctué par les étapes de l'incarcération où elle démontrera qu'il en faut beaucoup pour l'abattre ou la faire sombrer dans la folie de l'enfermement. Elle restera elle-même jusqu'à la fin, « marchant le dos droit », fière d'être ce qu'elle est malgré sa vie dissolue dédiée au crime.
Nuala O'Faolain, à travers l'histoire de May, amène le lecteur, comme elle-même, à s'interroger sur la société américaine de la fin du dix-neuvième siècle au début du vingtième : les codes sociaux, malgré la jeunesse de la Nation américaine, sont les mêmes qu'en Europe malgré une apparente liberté. Du moins, cette jeune Amérique donne-t-elle sa chance à qui sait la saisir et la faire fructifier, May a choisi une voie d'aventures qui la fera voyager mais pas dans le sens de la Conquête du Rêve américain. Elle conquiert ses lettres de noble arnaqueuse, de gentille truande qui ne demande qu'à aimer et être aimée, elle qui ne connut pas l'affection familiale en Irlande, dans sa famille de besogneux et de taiseux.
La chrysalide laisse échapper un beau papillon qui se brûlera les ailes malgré une volonté de rédemption : l'usure du corps aura raison de May qui rendra les armes, seule, dans un hôpital, après avoir écrit son histoire, bribes émouvants retrouvés par l'auteure dans sa quête pour trouver la vraie May qui se cache derrière la bandit « Chicago May ».
Nuala O'Faolain raconte-t-elle un peu son histoire à travers celle de May ? Elles sont, toutes les deux, comme les piliers extrêmes d'un pont entre deux rives : May qui est partie, puis revenue pour ne plus remettre les pieds en Irlande ; Nuala en partance pour une réponse à ses émotions, à une possible culpabilité de n'avoir pas pu être la planche de salut pour son frère ?
« L'histoire de Chicago May » est un récit attachant, parfois poignant, aux rebondissements souvent étonnants. Une prostituée qui ne s'est jamais projetée au-delà du lendemain, peut-elle, au soir de sa longue vie aventureuse et usante, enjoliver son passé lors de l'exercice difficile de l'introspection ? Ses lectures en prison lui ont donné des mots, un aperçu de la beauté cachée dans les mots d'un poète ou d'un romancier. May est inculte, malgré toutes ses lectures salvatrices, mais elle ne se conceptualise pas, elle est toujours dans le ressenti immédiat, même dans le souvenir ce qui fait qu'elle ne triche pas, paradoxe de l'arnaqueuse qui ne peut mentir sur elle-même, sur sa vision brute du monde et des hommes.
Au fil du récit de Nuala O'Faolain, irlandaise d'aujourd'hui, le lecteur écoute, fasciné, la voix extirpée du passé, sortie des archives, d'une irlandaise d'un monde en pleine mutation ; il l'admire pour sa pugnacité, son courage indéfectible, il l'aime autant pour ses qualités qu'il la vilipende pour ses défauts.
Au bout du compte... cette femme de rien, cette femme venue d'une Irlande ravagée par la pauvreté et la domination anglaise, cette femme qui n'est qu'une anecdote dans le quotidien d'une nation en devenir ; cette femme force le respect malgré ce qu'elle est et a été : elle s'est montrée digne, dans le vol comme dans son envie de rédemption, du début jusqu'à la fin de sa vie... oubliée de tous.
Dans un bout de campagne irlandaise, battu par les vents, restent debout, les murs en pierre de la pièce que May avait fait construire, chez ses parents, du temps de sa splendeur. Les herbes folles ont pris possession des lieux, la mémoire de May s'envole au gré des vents, des mots retrouvés dans d'obscures archives.
Le lecteur passe des moments intenses en compagnie de cette femme de prime abord commune, au destin sans doute commun, que l'auteure sublime sans exagération, avec tout le respect qu'elle éprouve pour cette hors-la-loi attachante et fière d'avoir vécu la vie qu'elle s'est choisie.


lundi 1 octobre 2012

Le monde au rythme des pas

"L'homme qui marche" est un manhwa  coréen où la contemplation du monde se vit au rythme de la marche, celle d'un homme qui prend le temps de regarder autour de lui même sur le chemin du bureau.
Les petits riens de la vie construisent peu à peu un univers de sensibilités et de subtilités presque invisibles. Chaque menu évènement, qu'il vienne du ciel ou de dame Nature, est un instant qui s'avère précieux, illuminant la journée vécue ou à vivre.
Comme souvent dans la "BD" asiatique, japonaise et coréenne en particulier, les illustrations en disent plus long que les mots et sont d'une finesse attrayante, notamment celles qui représentent la nature, l'habitat (les traits des personnages sont plus convenus, plus "passe partout", plus lisses) et on ne peut s'empêcher de rapprocher cet art graphique au roman japonais ou au film d'art et essai asiatique: de prime abord, on pense qu'il ne se passe rien alors que les non-dits sont tumultueux. En effet, le héros, cet homme qui marche, qui est un "contemplatif" peut sembler être un homme subversif: regarder le monde, s'en émerveiller, prendre son temps est un acte révolutionnaire en ces temps modernes où la course contre la montre rythme la vie quotidienne.

"L'homme qui marche" de Jiro Taniguchi, est un moment délicieux de lecture, une parenthèse de douceur et de lenteur bienvenues dans un monde qui veut toujours aller plus vite, où le temps devient une éternelle course vaine à tenter de le rattraper et de le dépasser... Là, le temps s'arrête et on respire enfin!